Question de classement


, p. 35-37.

Le désordre d’une bibliothèque n’est
pas
en soi une chose grave;
il est dans l'ordre du « dans quel tiroir
ai-je mis mes chaussettes? »

Georges Perec, «
Note brève sur l’art et la manière de ranger ses livres » 

 

Ma chambre contient :
un (trop grand) lit;
une table de travail;
une plus petite table;
une table de chevet;
une grande bibliothèque;
une plus petite bibliothèque.

La nomination de cet endroit comme « chambre » me semble peu adéquate. Si cette pièce doit être nommée, classifiée, je préférais davantage qu’on la nomme « bibliothèque ». Seulement de façon secondaire contient-elle un lit dans lequel il est possible de se reposer, de dormir. Je lis, sur la table, entre deux tablettes de bibliothèque, debout, penché, les pieds dans le vide. Si l’on considère une bibliothèque comme un endroit où ranger des livres (parfois dans le désordre), alors ma chambre contient :
une (trop grande?) bibliothèque;
une bibliothèque de travail;
une bibliothèque de chevet;
une grande bibliothèque;
une plus petite bibliothèque.

Les bibliothèques municipales ou universitaires sont peu intéressantes. Elles sont artificielles, classées au centimètre près, tout doit toujours y être impeccable, droit, juste. Le silence y est affreux. Je préfère le bruit d’une bibliothèque intime. Déjà la classification dit en partie la personnalité de celui ou celle derrière les tablettes : les historiens dans l’âme classent chronologiquement, les littérateurs peuvent classer par genres, les moins originaux vont classer alphabétiquement, et ainsi de suite. De même que les couches de la terre conservent en rangées les créatures vivantes des époques révolues, les étagères démontrent une histoire personnelle et littéraire, ce que je nomme l’autopaléontologie littéraire. Elle est l’action de s’examiner soi-même par le contenu de sa bibliothèque, voir ce que l’on a lu, ce qu’il reste à lire, et, surtout, ce qu’il reste à écrire, car c’est là que réside le plus intéressant. En ce qui concerne mon classement, je ne me situe pas dans ces topoï (parce qu’on parle vraiment de lieu, pour une fois). Je peux tout à fait dénoter dans le regard de mes invités une monumentale incompréhension face au rangement de mes livres. Si j’étais un jour empli de bonne volonté, je suis aujourd’hui un condamné qui se plaît dans le labyrinthe des titres. Un recueil de poésie fétiche peut être n’importe où, sauf sur la tablette « consacrée » à la poésie. C’est le hasard de la lecture. Ou l’arbitraire, c’est selon.

J’ai aussi une bibliothèque mobile (mon sac à dos, qui contient rarement moins de sept ou huit livres) ainsi qu’une bibliothèque statique que l’homme vulgaire appellera « plancher ». N’est-ce pas de votre expérience de jeter un livre par terre? Par dégoût, fatigue, frustration, ébahissement?

J’ai également commencé à ouvrir des bibliothèques externes, un peu contre moi-même. Le salon : lieu maudit où certains livres disparaissent. Le contrôle m’y échappe encore plus. C’est un néant, très concret, très matériel. Je soupçonne certains êtres qui vivent avec moi de pénétrer mes frontières. Ma bibliothèque est en voie de devenir une grande industrie multipièces avec des belligérants barbares qui s’introduisent dans mes affaires livresques.

Malgré tout, je suis plutôt intime avec les littérateurs. Ça commence par une balade entre les pages. Puis, ils grimpent dans mon lit, parfois presque contre ma volonté. Ça m’empêche de dormir. Ça me donne des migraines, surtout le matin, quand j’ai encore des vers, des phrases en tête. Ils vont et viennent comme un pendule, oscillant entre la découverte et la rumination, entre l’extase et l’horreur, entre l’instant et l’éternité.

Nous éprouvons dans le cours de notre vie, des choses bien plus tristes que la mort même. Les malheurs qui surviennent, les maladies qui nous troublent, font paraître la vie bien longue, quelque courte qu’elle soit. Dans une existence si malheureuse, l’homme soupire après la mort, et la regarde comme un port assuré. En assaisonnant notre vie de quelques plaisirs, le dieu fait bien voir sa jalousie1.

L’autopaléontologie littéraire est une opération paradoxale : elle nous force à retourner dans un passé pour en actualiser un présent, et bien encore plus que l’actualiser, le multiplier. Contempler une étagère remplie de livres, c’est prendre conscience de tout ces êtres, encore bien vivants, qui ont encore quelque chose à nous dire, et surtout, à nous apprendre.

 

 

 

 

Lire, c’est dépasser le temps. 

 

 

——–
1 Hérodote, Histoire, VIII, XLVI

 

 

 

6 thoughts on “Question de classement

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