Le Pied qui voque
Création littéraire
Mon visage (chroniques de l'effroi 2) extraits
par Normand de Bellefeuille
Et qui es-tu pour me dire si c’est
ou ce n’est pas un poème (pas toi) ?
Kennet Koch
Quelle est la nature de l’art
quand il arrive à la mer ?
John Cage
Je n’espère aucune révélation
Jacques Roubaud
Chapitre 1
Le mystérieux vacarme de la réalité
(Joies et variations de Robert Motherwell 1)
car il est vrai que ça commence ainsi :
le visage constitue à lui seul le mystérieux vacarme de la réalité
imaginons un couteau pour le fruit
mais détourné, le couteau
une fenêtre à guillotine
mais surtout la guillotine
le gaz ouvert, un peu
mais le gaz ouvert, tout de même
ou alors les veines comme une robe noire
mais béante, la robe, sur un corps qui fuit
une danse tout juste interrompue
entre les deux temps exactement du lamento
puis, du moment que quelque chose a été dit, se répéter que s’il y a parfois, At five in the afternoon (comme dans la belle toile de Robert Motherwell), une frivolité, c’est bel et bien dans le mot absolu, prononcé avec émotion en parlant du visage, de ton visage pour commencer, du mot absolu, articulé avec une désolante certitude
on ne peut parler du visage avec les mots du milieu
car il n’y a pas vraiment de mots dans le milieu
qui conviennent au visage
pas de mots hors du mystérieux vacarme de la réalité
on oublie trop souvent que l’infini comme l’absolu
ne sont que des superlatifs indigents
des mots méconnaissables au sortir de l’horrible
méconnaissables dans l’effondrement
des leviers géométriques, à peine des nécessités logiques
dirait Wittgenstein
donc
il nous faut, chaque fois
accabler le mot infini
accabler le mot absolu
tant de mots semblables vraiment rendent à la fin le Monde indéchiffrable. On n’y reconnaîtrait même plus je crois le nom de la planète !
Chapitre 2
Les lignes absolument de ma joie
(Joies et variations de Robert Motherwell 2)
couleur et joie, un matin d’alcool
quand les mains arrivent même à être touchantes
dans leur tremblement
car ne dirait-on pas
à en refaire ainsi chaque fois le Monde
quelque élan de gloire depuis l’épaule ?
alors, au blanc, la trace : couleur et joie du vin
sur la toile immobile, vaste à mes pieds
on croirait, c’est certain
qu’une marelle se prépare à chaque pas chaque chute à la fois retenue de sa marche, en quelques traits qu’un territoire, jusque-là inconnu, s’élabore à chaque pas chaque chute à la fois retenue de sa marche
on croirait, c’est certain
qu’une marelle se prépare
entre les lignes absolument de ma joie
car qui donc a jamais vraiment fait l’expérience du soleil ?
éprouvé du sens encore quand le bord-à-bord du Monde
avait failli ?
mais qui donc a regardé à cru les yeux de l’océan
leur offrande finale
les draps défaits de l’océan
qui donc, une seule fois, a regardé le Monde
et toutes ses blessures ?
il n’en est pas autrement, je rois
des joies et des variations de Robert Motherwell :
une vitesse que nul n’a encore calculée
une figure que nul n’a encore imaginée
car alors, où placerions-nous, sur les quais, l’été
ce trait qui toujours questionne la place du Ciel et de la Terre ?
qui donc a jamais vraiment fait l’expérience du soleil ?
Chapitre 3
Je suis un garçon d’écriture
(Joies et variations de Robert Motherwell 3)
j’écrirais ensuite un roman qui s’intitulerait
Le visage d’Alain P., chapitre premier
j’écrirais ensuite un roman qui commencerait par cette phrase :
« nous naissons avec les monstres, tous »
je demanderais que l’on reproduise, en quatrième de couverture, une toile de Robert Motherwell, l’une des Élégies sans doute, L’Élégie de la réconciliation, je crois, ou bien alors un détail de l’ensemble Summertime in Italy
j’écrirais un roman comme d’autres, un jour
— si loin pourtant des Figures ! —
décident de faire, en toute ressemblance
le portrait de leur mère puis
pour s’exercer une fois encore au réel
dessinent au crayon gras le lourdes plaques du continent
j’y parlerais donc, à mon tour, avec beaucoup de naturel
et une ridicule certitude
de la place du Ciel et de la Terre
des hésitations qu’il y a à déterminer avec exactitude
la place du Ciel et de la Terre
j’y insisterais également sur l’absolue nécessité de rester amoureux
sur l’absolue nécessité de la joie certains matins d’alcool
aussi écrirais-je, en fin de chapitre, au bas d’une belle page :
« je suis un garçon d’écriture ! »
ce livre commencerait par cette phrase :
« nous naissons avec les monstres, tous »
ce serait, n’en doute plus
le roman de l’élévation à venir
Chapitre 4
Mon point de réalité
(Joies et variations de Robert Motherwell 4)
je lis, une autre fois :
« cette femme qui dans l’air répand tant de lumière, elle seule aura vraiment existence, elle seule, l’année de ma mort, acceptera d’appartenir sans réserve au réel, elle seule, parmi toutes les figures de la propreté des âmes, saura décrire avec la précision qu’il faut cet événement sur le point, toujours, de ne pas se produire »
puis je lis :
« mon point de réalité »
je pense alors aux esprits animaux
à l’obscurcissement
à Je t’aime no 2 de Robert Motherwell
je lis :
« mon point de réalité de haut en bas, frotte de haut en bas avec une désespérante continuité; mon point de réalité a sa pesanteur et ses encombrements »
j’aimerais bien pouvoir décrire avec la précision qu’il faut
cet événement sur le point toujours
de ne pas se produire
mais je n’arrive qu’à imaginer
de haut en bas
Je t’aime no 2 de Robert Motherwell :
une fabuleuse mortalité à la tête de notre lit
tant il est vrai que seule tu n’auras vraiment existence
que l’année de ma mort
que seule, alors
tu appartiendras sans réserve au réel
et je lis enfin :
« alors je retournerai en arrière dans mon amour pour toi, j’accepterai même que l’écriture ne soit que la mélancolie, cela veut dire la mélancolie mais sans la description de la mélancolie, que le regret, cela veut dire le regret mais sans la description du regret »
et en ce sens, surtout en ce sens
Je t’aime no 2 de Robert Motherwell rend admirablement bien compte
de cet événement
sur le point
toujours
de ne pas se produire
Chapitre 5
Autoportrait supplicié
(Joies et variations de Robert Motherwell 5)
je voudrais un livre qui soit une toile
et une toile qui soit le désespoir de l’art
ce n’est plus la résolution qu’on y chercherait
mais bien plutôt le mystère lui-même qui nous y serait
à chaque regard
catégoriquement refusé
ça s’intitulerait peut-être :
Autoportrait supplicié de Robert Motherwell
oui, au plus près de la mort
une toile qui soit un livre
et aussi un livre qui soit le désespoir de la poésie
quelqu’un sans doute y devinerait une carte sous-marine
ou volacnique
peut-être une baigneuse, impossible et désespérée
car cela ne signifie rien
ou alors cela signifie
et j’aime que cela signifie
il ne serait jamais que le seul livre possible
elle ne serait jamais que la seule toile possible
avec, cette fois, une vignette
à gauche, en bas :
voir et voir encore

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