Ce texte a été lu ce jeudi à la conférence de presse de Clowns unis Montérégie (CUM), suite à l’accident tragique et fortement médiatisé d’un des leurs, Goran Širjblčyk, dit Flavien le clown, qui a reçu une boule de quilles sur la tête mardi dernier dans l’exercice de ses fonctions et repose toujours à l’hôpital dans un profond coma.
Le Courrier de la Rive-Sud
Mesdames et messieurs,
Nous, de Clowns unis Montérégie – et ce, au nom de tous les clowns respectables du monde entier au complet – avons tenu à vous convoquer à la fois ici et maintenant dans un but double, qui est de démontrer publiquement notre soutien à notre compère et ami Fabien
(sic) le clown, et de répondre au traitement diffamatoire qu’on lui a réservé dans les médias depuis sa regrettable mésaventure. Vous savez, le problème, ce n’est pas tant qu’on ait ri de lui – car, non pas risque du métier, c’est le devoir d’un clown que de faire rire, dût-il même en mourir… Non ! Le tort a été de s’en être pris à la clownerie en général, d’avoir dénigré le métier même, et par conséquent d’avoir dénié à notre ami l’héroïsme et la valeur de sa performance, pour l’assimiler à une folie.
Il existe dans notre société cynique et égoïste une haine rampante et malsaine pour les clowns. Beaucoup de grandes personnes, sans enfants, solitaires, malheureuses en amour, angoissées par un avenir sans chaleur, recroquevillées en position fœtale dans leur grand lit froid la nuit, rêvent souvent qu’elles brutalisent un clown, qu’elles piétinent un visage trop rayonnant comme celui de Fabien le clown, pour en détruire le grand sourire autrement indébile
(sic). D’autres, de grandes personnes, en couples celles-là, et avec des enfants, tout aussi malheureuses, mais d’une façon beaucoup plus insidieuse, se servent des clowns pour se débarrasser un peu de leur progéniture. C’est ainsi qu’on largue par nuées des enfants sur les clowns, et qu’on en profite pour aller faire des cochonneries de grandes personnes : magasiner, boire de l’alcool et se stimuler les zones érotomanes
(sic). De rares individus, par contre, en vieillissant, deviennent des clowns – comme notre valeureux ami Fabien le clown. Fabien le héros ! Fabien le maître.
Oui ! Car les grandes personnes gagneraient à approcher les clowns, qui leur feraient prendre conscience de beaucoup de choses, de beaucoup de travers, en un seul petit numéro de clownerie. Le slogan de Clowns sans frontières dit, d’ailleurs : « Ce que les médecins font pour le corps, les clowns le font pour l’âme. » Mais non ! Les grands vont faire leurs cochonneries, et laissent leurs enfants – à qui on ne cache jamais de cochonneries bien longtemps – aux clowns. Et donc Fabien le clown, mardi dernier, s’est retrouvé seul devant une foule d’enfants, ce qui constitue le public le plus indocile au monde, encore pire qu’une assistance au théâtre à Paris! Et Fabien le Clown, plus d’une heure durant, a parcouru, dans une escalade dramatique, et selon une logique amplificatrice, son répertoire; car avec un tel public, il faut constamment aller plus loin – ce n’est pas pour rien que les grandes personnes sont si blasées : c’est qu’elles ont commencé généralement très tôt à exiger des satisfactions toujours plus sensationnelles.
Mardi dernier, Fabien le clown, après quasiment deux heures de performance au milieu de soixante-dix-sept petits diables, a été contraint à poser un geste d’une ardeur extrême. Les enfants déchaînés s’agitaient en tous sens dans la grande salle réservée du centre commercial. Plus de la moitié avaient perdu au moins une chaussure. Quelques-uns saignaient du nez. Ici et là, des groupuscules glapissants crevaient frénétiquement les ballons. On dessinait sur les murs; on arrachait la peinture, mordait les chaises, éventrait les fauteuils ; et certains même se déshabillaient. Au milieu de ce tumulte, Fabien le clown a élevé la voix pour la première fois. Surpris, tous les enfants se sont tournés vers lui, bouche bée, et Fabien a senti qu’il lui fallait absolument maintenir cette canalisation d’attention jusqu’à ce qu’on puisse lui venir en aide… Malheureusement, l’aide ne sera pas venue.
Fabien le clown a dû user de son truc le plus difficile : le jonglage avec des boules de grosses quilles. Il est le seul au monde à avoir jamais maîtrisé ce type extrême de jonglerie. Il attrape les boules avec ses doigts, par les trous. L’exercice demande une endurance physique surhumaine, et une concentration égale, à cause du risque de se briser les doigts, et donc de rater pitoyablement le numéro. Et vous pensez bien que, dès que Fabien le clown a commencé à jongler, les enfants ont réclamé qu’il lance les boules plus haut. Toujours plus haut. Fabien le clown jonglait comme personne n’a jamais jonglé. On a crié : « Y fa-bien ça ! Ha ! Ha ! Y fa-bien ça ! » Et les enfants ont voulu qu’il ajoute une boule aux autres. Fabien le clown s’est agenouillé près de son sac de boules, toujours jonglant, et est parvenu à lancer une quatrième boule parmi les autres avant de se redresser. Et le manège a continué. Toujours plus haut; toujours plus de boules. La tension, dans la salle, condensée dans le pauvre petit corps de Fabien le clown au bord de la rupture, était telle que l’arrêt du numéro ne pouvait se faire sans catastrophe. Fabien le clown a vaillamment accepté d’être le récepteur de la décharge apocalyptique ; et, dès qu’il eût fait cela, il se vit recevoir une boule tombée de très haut sur la boule. Les enfants, instantanément, se sont tus. L’équilibre avait été rétabli.
Mesdames et messieurs, Fabien le clown est pratiquement un martyr. Poursuivant jusqu’au bout la bienfaitrice vocation clownesque devant les enfants désemparés d’un monde sans rêves, il a pris sur ses épaules toute la masse de l’indifférence, du malheur et de la haine qui pèse dans l’air que sont forcés de respirer les enfants. Fabien le clown est tombé au combat; et le combat est celui que nous livrons contre la mort de la société. Mais Fabien le clown ne nous a pas encore quittés. L’homme, heureusement, n’est seulement que dans le coma; le clown, lui, est tout vif dans nos esprits, là où il peut survivre quoi qu’il arrive. Au nom de tous les clowns, j’espère qu’on saura réserver à notre illustre confrère un monde, un jour, qui le laissera être sans risque, sans menace pour sa survie. Accordons, à tout le moins, le respect mérité à tous les clowns – et surtout à Fabien le clown; car personne, jamais, n’a fait si bien le clown. Merci.