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Création littéraire La ville était encore là extrait par Katia Belkhodja
La ville était encore là.
C'était avant. Avant quoi ? Le sable. Un jour, c'était une petite fille. La fille de la femme du boucher. On n'a jamais su si. Elle était née neuf mois après le passage d'un facteur, le seul facteur qui avait jamais mis les pieds dans la ville, il avait une lettre pour la femme du boucher. On n'a jamais bien su ce qu'elle disait. Une mort, peut-être. La mère, la sœur, la cousine. Le père. Quelqu'un. Ou son premier amant, du temps qu'elle ne vivait pas là, du temps que personne ne vivait là, la ville. Le boulanger l'avait vu sonner, et puis, entrer. Jamais sortir. Le boulanger, qui vivait dans la même ville que la femme du boucher, avant. Du temps que personne ne vivait là, dans cette ville ou le sable, maintenant. Il s'était dit que le facteur, il ressemblait beaucoup, au premier amant, mort. À 15:20, ce jour-là, il avait entendu, très : distinctement, la femme du boucher mordre la peau de l'épaule d'un homme qui n'était pas le boucher. Et puis, il avait entendu ses muscles se crisper, et entendu son corps, se ramasser, se déployer, entendu son corps déhanché sur un autre corps, ses doigts agrippés, sa tête projetée. Ses mains exigeant, ses mains caressant, ses mains saisissant. Il avait entendu les langues silencieuses et les lèvres et les cils. Surtout, il avait entendu le silence de tout ça, et les cris qui n'existaient pas là, mais dans un autre univers sonore, au beau milieu de tous les déserts. Quelque part, le boulanger ne connaissait pas l'endroit, mais, tous les cris du monde, tous les cris qu'on étouffe et qu'on mord pour coincer, entre la peau et la langue, qu'on piège d'une paume ouverte, d'un dos de main. D'une épaule, musclée, creusée, douce, tendre, fine, forte. De toutes les épaules du monde contre lesquelles sont venus s'échouer les gémissements de toutes les bouches du monde qui ont gémi. Qui ont crié. Et mains crispées sur la peau moite, lâchées et agrippées aux draps, tendues, les ongles dans la paume. Et ont crié encore. Tous les cris de tous les amants du monde. Les amants clandestins, bien sûr, parce que les autres. Et les cœurs qui battent le rassemblement des corps. Les battements du cœur trop forts dans les poitrines tendues, offertes. Qui rythment les déserts peuplés de sons, de. Du bruit des corps frottés les uns aux autres, des morsures et des doigts qui s'amusent, sur la peau. Ce n'est pas un endroit qu'on trouve. D’où on ressort vivant, ils disent, ceux qui connaissent ceux qui l'ont cherché, qui les ont vu après, sur le bord d'un chemin, dans une plaine, du sang dans les oreilles, tympans crevés. Ce n'est pas un endroit. [...] Le boulanger, celui qui avait vécu dans la ville, avant. Le boulanger disait : elle nous engloutira. Ne regardez pas dans elle, ne creusez pas ses yeux, jusqu'au fin fond des cils et sous toutes les paupières. Elle nous engloutira. Ce n'est pas une enfant, c'est le désert qui nous est né ici. C'est le désert qui l'a ramenée et elle ramènera le désert. Il faut l'enterrer de sable avant qu'elle. Mais vous ne m'écoutez pas. Le premier amant, celui de la ville d'avant, lui aussi. Le désert. On ne voyait que ses yeux dans toute une avalanche de bleu qui partait de sa tête et. Le tissu, tout ce tissu bleu qui protège des tempêtes, du sable et du soleil. Sah'ra. Et il le prononçait avec le h avalé de la soif, quand il n'y a que : des sons, à avaler. Ce tissu bleu promené dans les villes du nord où il n'y a ni soleil ni sable, où les tempêtes sont blanches et n'étouffent pas mais gèlent. Les gens, gelés sur place. Lui, enfant, protégé, dans tout ce tissu bleu dégoulinant, tout le tissu bleu de la famille, de la mère et du père qui l'avaient couvert, protégé de la neige et protégé du froid. Qui étaient devenus, lentement, bleus, eux-mêmes, et puis solides. Et les tatouages ronds sur le front de sa mère qui voulaient dire : fatalité. Maktoub. |