Le Pied qui voque
Création littéraire


Départs

1.

Nos mains sur la table se déjoignaient,
elle avait joué de sa flûte enchantée
certains après-midis d’amour et de duvet
mais déjà le frimas couvrait son visage
et ses yeux lisaient en moi
l’étranger qui a jeté ses cartes
et repris sa brassée de vêtements
vers quelque chambre terrestre
où le travail sera lourd
à déchiffrer les reliefs de la peau,
à habiter la pauvreté du lit
en craignant de sortir sous un ciel plombé
lâcheur de glaces et d’oiseaux durs.
La passion s’exclamait au-dehors,
elle y courut en telle hâte
que notre amour révolu
parut soudain plus petit sur la carte
comme une ville déclassée,
un pays devenu province
sous sa lumière de vaste monde.
Elle se leva comme cent fois
mais en passant la porte
entre café et neige
sa nuque elle-même me disait
adieu, son dos était
une fenêtre condamnée
et toutes mes phrases
avaient perdu leurs verbes
et tenaient février
pour leur parfaite chute.


2.

Et l’on ne sait plus, non,
mais ce départ me reflue au visage
et donne à mon silence
des accents de révolte
et la grande accalmie
qui vient par en-dedans,
je ne sais plus si j’aurai
le temps de la comprendre
avant de n’être rien
qu’un peu de feu et de cendres
avant d’anéantir,
comme un gréviste de la faim,
écœuré des violences de la guerre,
mon ossature des meilleurs jours,
ce par quoi je fus debout
et parfois me pliai
pour ramasser l’herbe et les feuilles,
pour vivre plus bas
que les jappements du vent.


3.

Les pierres sur la table sont un don de toi,
un message sans phrases abandonné
pour la suite du temps, je les prends
une à une parfois et je vis avec elles
des journées de grande lumière immobile
quand le corps refermé comme une huître
je lis des histoires sans personnages
autres que ton ombre étirée au crépuscule
dans la capitale dont le nom me donne
un peu froid, et j’ai ce désir de tenir encore
tes petites épaules et de voir ton haleine
montant en fumée devant les vitrines
d’antiquaires où veillaient des Vénus
de porcelaine, des cariatides
portant le poids d’horloges mortes,
restées dans quelque époque ancienne
et qui nous regardaient comme si nous étions
l’avenir de l’amour et le seul espoir
de cet hiver tout en palais de glace
régnant sur un fleuve cassé en miettes.


4.

Touché glace et soleil.
Heurté front contre lumière.
et la chair du monde
demeurait au loin matière
à projets, romans à composer.
Touché : rien que verre,
sifflement d’atomes et de photons
dans la grande exposition
des raisons de vivre : affolées.


5.

À l’orée du grand soir,
on a posé la coutellerie
sur la table, on entend
des sanglots invisibles
venus du placard
et qui cherchent la consolation
dans l’habitation des pièces,
on est chez soi à calculer
l’absence, on est entré
dans l’âge où chaque parole
repousse des montagnes de vie,
endigue les grandes manières
de la désolation hautaine,
et même l’orgueil d’être peu
s’est tu dans les haut-parleurs
qu’on avait braqués dans la cour
pour amplifier nos riens,
on entend souffler le vent
à la page deux cents et quelques
d’un dictionnaire surpeuplé,
on y cherche le sens
et des exemples du mot bonheur.