|
Débouchée littéraire Compte à rebours par Gilles Dupuis
Le 11 septembre 2001. Au retour d’un voyage d’agrément à New York, l’effondrement des deux tours vu en direct à la télé, mais en différé dans la mémoire, ébranle la psyché d’une jeune Québécoise dévastée dix ans plus tôt, quand son « bourreau », après l’avoir agressée en anglais – viol en bonne et due forme, fellation forcée ou violation de domicile : quoi qu’il en soit, entrée par effraction dans un corps –, l’avait laissée littéralement pour compte, lui ordonnant, cette fois en français, de compter jusqu’à cent, le temps pour lui de prendre la fuite. « Elle » (la narratrice ou son alias Anaïs, peu importe pour le moment) n’a pas attendu sagement jusqu’à cent, en suivant les règles du jeu enfantin de la cachette, avant de s’enfuir à son tour. Depuis, elle vit avec l’indicible enfoui dans ses entrailles, que la vision de la métropole américaine ravagée va, tel un souvenir-écran, ramener à la surface. Seule « guérison » possible : repartir à zéro (« Ground Zero ») et vivre une aventure passagère avec un étranger de fortune baragouinant la même langue que l’agresseur, afin d’exorciser le spectre de l’Autre et retrouver, peut-être, l’accès à la jouissance.
C’est à partir de cette trame ténue, borderline convenue, mais admirablement tissée et maîtrisée que Mélanie Gélinas a écrit et publié son premier roman, Compter jusqu’à cent, dans la collection « Première impression » chez Québec Amérique. Il s’agit à l’origine d’un mémoire en création qui, à l’instar d’illustres prédécesseurs (on pense aux premiers romans de Ying Chen ou au recueil de nouvelles de Nadine Bismuth), s’est rapidement frayé une voie à la publication, gage d’une qualité certaine que la lecture ne fait que confirmer. Quelque part entre Marie-Sissi Labrèche et Nelly Arcan, mais à égale distance de leurs excès respectifs, Mélanie Gélinas a trouvé le ton juste pour évoquer sans complaisance ni concession à la mode la délicate question du viol et de ses inévitables séquelles. Il en résulte une œuvre forte, très bien ficelée, qui manque un peu de cette densité que seule l’expérience (de vie et d’écriture) peut suppléer, mais qu’une étonnante maturité stylistique compense largement. Que la trame parfaitement fignolée de son roman puisse entretenir des liens plus secrets avec la vie de l’auteur (ce que suggère l’éditeur en apostille du texte pour présenter ce premier rejeton de la collection), n’est sans doute pas étranger à ce succès précoce. Cent courts chapitres qui correspondent, chacun, à une station du très long calvaire que doit re-parcourir la narratrice, en compagnie mais à distance respectueuse de son personnage, afin d’effectuer le compte de ce qui n’a pas été escompté. À chaque multiple de sept, un rappel du souvenir-écran qui a déclenché le compte à rebours – « septembre », « dix-septembre », « vingt-septembre »… jusqu’à « quatre-vingt-dix-septembre », avant d’en arriver au chiffre fatidique (et magique) : « cent ». La narratrice se rendra au bout du rouleau, complétant à la place de son personnage le décompte que ce dernier n’a pas eu la force ou le courage d’effectuer. Manière originale de régler son compte à l’ennemi, en lui donnant à l’avance raison, jusqu’à racheter intégralement la dette honteuse contractée à son endroit : pour sauver Anaïs, à son corps défendant, il fallait aussi rédimer son agresseur. Voilà une lecture (leçon) chrétienne qui n’aura pas l’heur de plaire à la critique féministe, voire post-féministe, mais à laquelle on ne peut se soustraire si l’on veut rendre justice à ce qu’il y a de plus beau et de plus troublant dans ce roman. En s’adressant in extremis à son Lecteur, qui tient à la fois du Père (son père à elle) et de l’Autre (le bourreau d’Anaïs), voire de l’Amant rédempteur (Marcus), la narratrice introduit un élément nouveau dans sa fiction. Ce « Lecter », tel le cannibale du Silence des agneaux – la figure du papillon et ses avatars en anglais (« moth », « mouth ») ponctue le texte –, hante en effet les dernières pages de l’œuvre : les plus denses et les mieux réussies de tout le roman, comme si, en devenant plus longs, les chapitres avaient accordé à la voix narrative le souffle qui lui manquait – qui ne pouvait que lui manquer – au moment d’entreprendre le règlement de comptes. En dépit de quelques artifices faciles (« Nous York » pour New York) et certains clichés au niveau du style (pas toujours facile à éviter en maniant un tel sujet), Mélanie Gélinas a signé là, sans exagération, un roman admirable. L’essai qui accompagnait son mémoire, et qui a été reproduit à la suite de l’œuvre de fiction (Petit lapsus calami : il faut lire Julien Green, et non Greene, en exergue à la postface. À qui la faute, de l’éditeur ou de l’auteur, à confondre ainsi l’anglais Graham avec l’américain Julien ?), n’apporte pas un éclairage nouveau sur la pensée de Derrida, mais en engageant un dialogue fécond avec le philosophe pour mieux réfléchir la démarche du créateur, il constitue une lumineuse postface, à la fois auto et métafictionnelle, quant à la genèse du roman. Assurément, un candidat idéal pour le prix Robert-Cliche du premier roman.
|