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Création littéraire Scènes de la vie de colloque (extraits) par Benoît Melançon
La vie universitaire a ses rites : l’examen de synthèse au doctorat, la soutenance de thèse, la leçon inaugurale — et le colloque. Propice à l’échange intellectuel (et, dit-on, à l’adultère), le colloque est l’occasion par excellence de présenter ses hypothèses, de les confronter à celles des autres, de les approfondir. Comme tous les rites, il est nourri de lieux communs. Le président de séance doit présenter celui qui va parler, soit de façon neutre, soit en chantant ses mérites; l’attaque en règle est rare. Le présentateur doit remercier le président de séance; là encore, la politesse est généralement de mise. Une fois la communication terminée, une période de questions suit, parfois agréable, parfois pas. Néanmoins, de l’inattendu peut survenir.
I. Il arrive, s’assoit, se signe. Un catholique. (Toutes les variantes confessionnelles sont légitimes, accommodements raisonnables oblige.) II. L’un s’assoit, l’autre passe derrière, lui baise le crâne. Des amateurs de foot (de Laurent Blanc et de Fabien Barthez). III. Elle dépasse le temps alloué. Le président de séance glisse délicatement sa montre vers elle. Elle la prend, la regarde, la laisse tomber dans son verre d’eau. Plein. Et ça repart de plus belle. IV. Bis. Elle prend la montre, la regarde, dit « Jolie montre », la met dans sa poche. Et ça repart de plus belle. V. Ter. Elle prend la montre, la regarde, regarde la sienne, dit « Tiens, j’ai la même. » Et ça repart de plus belle. VI. Une dernière. Elle prend la montre, la regarde, enlève la sienne, la donne au président de séance, met celle du président de séance à son poignet. Et ça repart de plus belle. VII. Le président de séance, penaud : « Le prochain conférencier n’a pas besoin de présentation. Il n’est pas venu. » VIII. Le président de séance, tout miel: « Le prochain conférencier n’a pas besoin de présentation. Je vais plutôt vous présenter une de ses cousines. » IX. Le président de séance, qui en profite: « Le prochain conférencier n’a pas besoin de présentation. Moi, si. » X. Le président de séance, avec un sourire carnassier: « Le prochain conférencier n’a pas besoin de présentation. Je vais plutôt vous présenter sa maîtresse. » XI. Le président de séance, un peu décontenancé : « Veuillez noter un changement au programme. Notre conférencier d’aujourd’hui, au lieu de la communication annoncée, va nous chanter quelque chose. N’est-ce pas, Professeur ? » XII. Il prend une feuille, la lit, la brûle. Et ainsi de suite, jusqu’à la fin. Communication qui ne passera pas à la postérité. XIII. Un portable sonne dans la salle. « C’est pour toi », dit le spectateur qui a répondu à celle qui est en train de faire sa communication. Elle prend l’appareil : « Là, c’est pas bon; je cause. Je te rappelle pendant la période des questions. » Elle rappelle. XIV. La personne qui doit faire la communication s’avance : « Contrairement à ceux qui ont parlé avant moi, je n’ai pas changé le titre de ma communication. J’ai cependant changé de sexe. Appelez-moi Madame. » XV. Il dort pendant les communications des autres. Il commence à lire la sienne. Il s’endort. XVI. Pendant qu’il présente sa communication, la salle se vide progressivement. Il sort aussi. Avant d’avoir fini. XVII. Ils sont deux. L’une parle, s’arrête. L’autre parle, plus brièvement. La première reprend où elle avait laissé. Elle fait le texte; l’autre, les notes. XVIII. Il s’approche, sort ses papiers, s’assoit, se relève. Chante son hymne national. Un patriote. XIX. Elle sort ses livres, dont une Bible. Met sa main droite dessus : « Je jure de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. » Une juriste. XX. Avant d’ouvrir la bouche, il distribue du chocolat à tout le monde. Un Suisse. (Du sirop d’érable ou de la poutine italienne : un Québécois. Des frites : un Belge. Des tapas : un Espagnol. Une baguette : un Français. Un drapeau : un Américain. Etc.) XXI. Il essaie d’installer son matériel audiovisuel. Il s’électrocute, meurt. Le président de séance propose une pause, le temps qu’on balance le cadavre. « Le programme sera donc allégé; nous aurons plus de temps pour les discussions. » XXII. Il branche son ordinateur. Ne peut s’en servir : à toutes les fois qu’il enfonce une touche, on entend une voix de perroquet qui hurle « Paltoquet ! Maraud ! Sapajou ! ». Un tintinophile technophobe. XXIII. Pendant une communication, ça frappe à la porte. Le conférencier ouvre. « C’est pour qui, la pizza ? » demande le livreur. « Pour moi », répond le conférencier. Il paie, se rassoit, se sert, continue à parler, la bouche pleine. XXIV. Elle lit sa communication, s’interrompt. Sort son portable. « Allo, oui, c’est moi… Non, ils écoutent… Tu peux aller vérifier une citation dans mon bureau… Oui, ça presse assez… Le livre bleu… C’est ça; je te rappelle. Je t’embrasse. » Elle rappelle. XXV. Un portable sonne dans la salle. Le président de séance sort son revolver : « Le premier qui décroche est mort. » XXVI. Bis. C’est son propre portable. Il se flingue. XXVII. Les débats sont filmés. Un des participants montre ses notes à la caméra : « Quel connard ! » Il se tourne vers le connard : « J’aime beaucoup ce que vous faites. » XXVIII. Le public applaudit chaudement trois minutes après le début d’une communication. Pour qu’elle se termine. XXIX. Un membre du public tend une affichette au conférencier : « Tais-toi. » XXX. Il s’avance, solennel. « Nous voudrions dédier notre communication à notre femme. » XXXI. Elle commence : « En conclusion… » |