Le Pied qui voque
Création littéraire


Lucioles
Suite du dernier numéro.

par Katia Belkhodja et Éric Vignola


           J'avais l'enfance à fleur de peau déjà, née dans des pays de bleu, de blanc, de doux. Née mais venue du même ailleurs que tu habites avec la frénésie du doute, de l’hystérie, avec. On n'aime pas son pays, on le vide, on l'éviscère, on le change et après. Après, comme tout le monde, et comme on est tout le monde, on fout le camp. La première phrase que tu m'as dite, elle était en arabe. La langue qui fait des bruits de gorge, je ne la connais pas. Je ne sais pas écouter nos ancêtres.

           La première phrase que je t’ai dite, c’était : je t’apprendrai la neige.

           Je t'ai mordu.

           Certains partaient, déjà, vers la Syrie. De longs serpents de réfugiés. Ils avaient des gueules de Rwandais, de Cambodgiens, de. Tous les réfugiés du monde se ressemblent. Les riches prenaient l'avion, les pauvres avaient leurs pieds, et tous, tous les pays du monde pour leur fermer leurs portes.

           On était deux, quand une bombe est tombée à côté, tu ne m'as rien dit, tu m'as pris par la main, tu as couru. Je ne sais pas si tu as regardé ta ville écroulée mur par mur, écouté pleurer les mômes, les tout-mômes et qui ne comprennent pas : pourquoi le bruit.

           Je ne savais pas. Tu as dit : tais-toi, cours. Moi, je n'avais rien dit, je me contentais de sentir ma main dans ta main qui serrait, qui tirait. Je me contentais d'être une émigrée.

           Tu serpentais à travers les décombres et les fusils qui crachaient la mort, qui crachaient la haine, la peur, qui crachaient. Et moi à la traîne, aussi, dans ta main, moi toute entière dans ta paume qui me mordait, m’avalait jusqu’au sang.

           Les murs devenaient ruines, les ruines devenaient sépultures, les sépultures devenaient un peu plus d’angoisse que la course faisait oublier. Je ne sais pas si tu as regardé ta ville écoulée mur par mur. Un moment, je me suis mise à pleurer, ça coulait tout seul, j’étais trop heureuse, peut-être, je me suis mise à. Gambader. Dans les rues de Beyrouth, il y avait un garçon qui courait et une fille qui gambadait. Qui pleurait. Tu disais : tais-toi, cours. Dans les rues de Beyrouth, tu disais.

           Tu t’arrêtais, tu reprenais ton souffle, tu disais : tais-toi, repose-toi. Ça faisait longtemps que les bombes ne pleuvaient plus. Je disais : il ne pleut plus. Tu m’a dit : il pleut des morts à verse, sur les gueuses et les pas grand-chose. Tu m’as traînée jusqu’à des décombres, comme les milliers qu’il y avait autour, tu m’y as traînée, et nous étions comme les vautours qui se ramènent avant les mouches : nous étions seuls dans la poussière et j’ai vu un tout-môme que j’ai reconnu, un tout-môme qui disait : pourquoi le bruit ? Sauf qu’il avait la tête écrasée par un bloc de ciment, on ne voyait que sa bouche, que sa toute petite bouche de tout-môme, et son corps qui était pris d’épilepsie avec la tête en compote. J’ai dit : c’est comme le malaxeur qui transforme la crème glacée en milkshake. Je t’ai mordu.

           Ta main mordait la mienne.

           Ce jour-là, c’était une pluie de morts d’enfant qui avait frappé Beyrouth ; ce jour-là, ces ruines-là, c’était un orphelinat.

           Seule, il m’aurait fallu des jours pour devenir hystérique, pour m’envoler hors de ma torpeur, pour. Seule, il m’aurait fallu des jours pour devenir folle, pour ne pas crever. Mais il y avait tes joues douces de tout-môme, souillées par la poussière, et par l’horreur, tu pillais les corps des hommes, des femmes, mais aussi des enfants. Je t’ai crié : arrête. Tu m’as dit : tu as faim ou non ? Mais sans me regarder. J’ai bondi sur ton dos, je t’ai griffé, t’ai mordu jusqu’au sang. Tu continuais à fouiller les cadavres, tu ne trouvais pas grand-chose, tu te fâchais. Quand tu es arrivé au tout-môme épileptique, tu t’es arrêté, tu l’as reconnu, toi aussi. Tu le fixais avec un regard fou, un regard dont la raison s’effrite, fluorescent, des lucioles qui crèvent au soleil. Moi, je n’arrêtais pas de te mordre. J’ai dû atteindre un nerf parce que tu m’as projetée brutalement sur le sol. Tu as dit : tais-toi, cours. Tu es parti d’un côté, je suis partie de l’autre.

           En courant, je suis partie de l’autre.

           Des bombes explosaient entre nous, et cet entre-nous grandissait à chaque seconde. J’avais faim, j’étais fatiguée. Je me suis mise à gambader. Dans les rues de Beyrouth, il y avait une fille qui gambadait vers l’Est, et un garçon qui courait vers l’Ouest. Le soleil tombait, je brûlais comme une luciole d’avoir trop faim. J’étais dans un quartier plus calme, les filles jouaient à la marelle dans les ruelles, les garçons jouaient au foot. Je suis allée jouer au foot, puis à la marelle. On ne parlait pas la même langue, mais on jouait. J’étais une émigrée, mais j’étais une grande sœur.

           J’ai joué si fort que je me suis évanouie. J’ai perdu connaissance pendant qu’Israël perdait la tête. Ils cherchaient des terroristes partout, ils ont décidé que partout, ça voulait maintenant dire les ruelles aussi. Où les filles jouaient à : la marelle. Partout, ça voulait dire les petites filles aussi.

           Je me suis réveillée dans une chambre avec une fenêtre. Ça sentait le chocolat. Je pouvais voir les avions qui bombardaient les édifices autour de moi, des édifices pleins de mamans, de papas, de filles, de garçons ; des édifices. Qui tombaient comme des mouches, qui tombaient. Comme des lucioles, de brèves explosions lumineuses qui meurent et tuent, lucioles de la mort, carnage fou. Ça m’aurait pris des semaines pour devenir folle, mais ça sentait le chocolat, et ça sentait toi.

           Tu étais là, avec ton odeur, avec des tonnes de chocolat. Tellement que ça tenait à peine dans ton sac. Tu m’as dit : tais-toi, mange. Je me suis gavée, je t’ai mordu quand même quand tu as voulu t’approcher, je me suis débattue, mais quand tu m’as touché la lèvre, ma peau s’est mise à caresser tes doigts, à les caresser jusqu’à l’indécence. Tu murmurais des choses en arabe, je ne comprenais pas, je te disais : tais-toi. Mais tu n’écoutais pas. Tes doigts devaient tes mains, puis ton corps. Devenait le mien.

           Soudainement, j’ai arrêté. Je t’ai mordu, je t’ai repoussé. J’ai dit : les gens crèvent, bébé. Tu m’as dit : nous aussi.

           Tu m’as cassé l’enfance comme de la porcelaine, mais je n’ai pas crevé, et toi non plus. Tu criais le nom d’une autre. Tu ne connaissais pas mon nom, alors tu criais le sien. C’était mieux que les mots arabes.

           Le lendemain, il a fallu se réveiller. Seule, ça m’aurait pris des semaines pour devenir folle. Avec toi, ça m’a pris une nuit. J’étais assise en indien et je te regardais quand tu t’es réveillé. Le soleil se levait. On entendait les bombes, mais loin. Il y avait ton sang sous mes ongles.

           On a déjeuné au chocolat, au chocolat volé dans les poches de petits enfants morts, au chocolat de guerre. Tu ne m’embrassais plus, tu ne me touchais plus. Il faut dire que je t’avais beaucoup mordu.

           On est sorti, tu voulais tenter ta chance en Syrie, je voulais rester ici. Attendre ma famille. Attendre mes. Origines. Tu es parti, tu m’as laissé le chocolat, tu m’as laissé une phrase, en arabe, que tu as traduite : l’amour crève, bébé.

           J’ai joué longtemps au foot avec les garçons qui avaient survécu. Parfois je m’assoyais dans les coquelicots, j’en cueillais un, et je lui parlais dans une langue que personne ne comprenait. Je lui disais : laisse-toi effacer. Fais-toi souvenir distant, fais-toi vague connaissance. Mon amour, s'il te plaît ne sois plus mon amour.

           Mon amour, s’il te plaît, crève. Pour ne pas devenir folle. Crève.