Le Pied d'aujourd'hui
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Lettre aux colonies :
Bardamu

par Samuel Mercier


           Je l’ai trouvé comme ça, en achetant mes livres pour ma première session. Pour traverser l’Atlantique, j’avais apporté un Ferron, un Brault, un Louis Hamelin et le recueil de nouvelles de Gautier (pas Théophile, l’autre, de l’UdeM), mais je n’avais pas pensé à prendre celui-là. Alors, Miron est venu par hasard, chez Gibert, boulevard St-Michel, dans sa belle couverture Gallimard.

           J’y pense parce que c’est la saison des Québécois. Après des mois sans compatriotes, ça s’est réveillé d’un coup. J’étais dans mon cours, j’ai entendu l’accent. « T’es Québécoise !

– Oui
– Moi aussi.
– Ah!
– Tu viens d’arriver ?
– Oui.
– Tu viens d’où ?
– Université Laval.
– …
– …
– …
– Et toi ?
– UdeM.
– Ah ! »
           Merde, ça faisait tellement longtemps, je m’attendais à danser un set carré, à parler poutine, à partir chasser le carcajou, je sais pas… Puis, je me suis rappelé de comment c’était au début.

           Coupland en parlait d’ailleurs dans Génération X, des voyageurs, de ceux qui gardent l’illusion d’être seuls à découvrir un nouveau pays et qui ne veulent pas voir ceux qui sont dans leur situation pour garder l’impression d’exclusivité. Et puis, c’était pareil pour moi. J’arrivais dans Amélie Poulain. Tout seul, le premier à arpenter les cafés de la Butte. Je pensais pas au Québec et à tout ça, j’étais ailleurs, dans la France, la pas vraie, celle dans ma tête. C’est drôle, un touriste.

           Chez les touristes, y’a plusieurs genres.

           D’abord, le backpacker, celui qui fait le tour des auberges de jeunesse : Paris pour cinq jours, après Bruxelles, Amsterdam, Berlin, Prague… À peu près nulle part, toujours un peu chez lui, c’est celui qui peut parler longtemps de partout parce qu’il a tout vu (rapidement).

           Et puis, y’a le touriste, le vrai, celui qui vient en bus. Paris : Champs Élysées, Tour Eiffel, la Joconde, Montmartre, deux jours. Après, les châteaux de la Loire. Et puis après, Mont-St-Michel, les plages de Normandie. Retour à Paris, good bye ! Pas la peine d’en parler, les photos suffisent.

           Mais le genre le plus étrange, c’est le paumé. Le paumé n’est pas un touriste à proprement parler, c’est un Bardamu, un Sal Paradise, il est là, point. Il refait sa vie ou il la suit ou il se perd ou il la fait encore, il cherche le bout de la nuit ou le bout de la route, peu importe.

           Le paumé, c’est Michel, par exemple. Michel est venu à Paris pour une Française en 91 et il est resté. Pourquoi ? « Je sais pas, ma vie est ici. » Plus de Française, il continue à faire ses dessins, Place du Tertre, sur la Butte. « T’es jamais retourné ?

– Oui, une fois…
– Pour un enterrement ?
– Ouais...
– T’as jamais voulu retourner pour de vrai ?
– Je sais pas… »
           Un autre m’est tombé comme ça, par hasard.

           C’était en octobre ou en novembre, je sais pas, je sortais d’un cours et j’allais prendre le métro à Cluny quand j’ai rencontré Joanna, que je connaissais dans une autre vie. Et on s’est ramassés au Piano Vache, rue Laplace, dans le Quartier Latin, avec un de ses amis qu’on ne connaissait pas et Mélanie. Alors, ça c’est passé comme d’habitude (ou presque) : « Vous faites quoi ?

– On étudie en lettres.
– C’est drôle, mon grand-oncle était un poète, je sais pas si vous connaissez.
– C’était qui?
– Gaston Miron. »
           Mais de Miron, il n’avait pas grand-chose à dire de plus que des histoires d’inauguration de bibliothèque.

           Je ne sais pas à quel moment il s’était perdu, ou si c’est moi qui ne pouvait pas m’imaginer.

           D’abord, il avait quitté Montréal pour Cuba avec l’idée de joindre le Parti communiste. Ça, c’était avant de revenir travailler pour la GRC. Et puis, ras le bol, il part pour la Réunion avant de se ramasser à Perpignan pour joindre la Légion Étrangère. Volte face, il est là, pas encore au bout de la nuit, au Piano Vache, rue Laplace, à Paris, dans le Quartier Latin, à boire une pinte de pas bonne bière et à parler de son projet un peu cinglé de fondation d’aide humanitaire tout en travaillant dans les télécoms.

           Et puis, un matin, avec la gueule de bois, j’ai pris mon Miron et je suis tombé sur deux vers de la Marche à l’amour : « Nous n’irons plus mourir de langueur / À des milles de distance dans nos rêves bourrasques » et rien ne s’est éclairé, mais tout est revenu.