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Création littéraire La raison sociale par Jean-Benjamin Milot
Casquette de livreur de journaux portée fièrement, bière en main, le père c’est le père. La bière dans son sac de papier, l’homme dans son élément. Il s’imagine être le roi du parc, coq d’une basse-cour de centre-ville où s’entrecroisent des pigeons qui n’ont plus leur liberté. Il y a des aspirants enchaînés, une meute qui zyeute en face sur la terrasse. Il se détruit l’existence, mais n’en a rien à faire. Il pue l’alcool, mais ça vaut mieux que le reste. Il n’en reste pas long comme il a coutume de dire. Avant que n’arrive le décentrement, il se paie chaque jour sa dernière quille. Ses amis sont au Centre, centre du petit monde, trou du vieil âge, vide légal entre la vie et la mort. La salle d’attente des salles d’attente. Prenez un numéro.
Maintenant, il passe ses journées à regarder les fourmis entre les craques de ciment du Centre. Je lui rends visite chaque fois qu’il se souvient de moi. Il le sait trop bien : le monde va vite, trop vite. C’est trop rapide pour lui. Les gens sont pressés. Ils s’empressent de se presser. Ils peuvent bien se passer de moi avec Découverte et Internet. Les gens fourmillent, vont et viennent, des sacs plein les mains. D’autres s’attristent en rang sur le parvis de l’église pour rencontrer les futurs morts. Un autre jour, les mêmes rieurs sont accrochés d’une main sur le bord de leur précipice et de l’autre, à leur bière-terrasse. Ils rient du gouvernement qui prolonge la mission de paix. Seul répit permis : critiquer le critiquable, décortiquer le cirque politique. La caricature a remplacé la littérature. Ils ne riront pas longtemps. Déjà, ils ne rient qu’en public seulement. Ils sont malades du rire… Ils rient comme des malades. Ils ont un rire nerveux continuel qui fait grincer les portes du temple. Les vieillards de la taverne veillent sur nous comme des sages dans leur caverne. Le nez rougi par l’alcool, leurs émotions fermentent. C’est de la vérité dont il s’agit. La vérité à chaque gorgée. Allez les rejoindre et vous aurez droit au sérum de vérité. Ils se réunissent en fin d’après-midi dans la Ruelle des Artistes et pleurent à chaudes larmes comme le font la plupart des alcooliques en fin de journée. L’alcoolique pleure sa raison sociale. Mais, eux, ils sont vieux en plus. Rouges, ils pleurent leurs sorts endeuillés. Se plaignent du temps, de l’argent, des gens qui se plaignent d’eux. Des plaies qui se plaignent. Ils sortent pour fumer leurs cendres avant qu’on ne les empêche de fumer. Même les colonnes du temple faiblissent : les vieillards alcooliques ne sont plus l’ombre des prophètes qu’ils étaient. Ils n’acceptent pas de voir le monde se passer d’eux. Ils auraient voulu retourner à la guerre. Ce sont des vétérans qu’on a oubliés à leurs comptoirs. Sans reconnaissance. Des vétérans qu’on aurait oublié de décorer. La plupart ont leur rente et une lettre de remerciement pour « services rendus à la société ». Société ? Des alcools ? De l’assurance automobile ? On leur érige un monument pour les faire pleurer encore une journée. La commémoration crée la commotion cérébrale médiatique. Ces journées qui ne sont pour personne sauf pour les micros habillés en veston coquelicot. Quelques larmes puis retournez dans vos centres. Ceux auxquels il reste un peu de lucidité se sauvent. Ils sont aussitôt accusés de sénilité et pourchassés par les autorités et les médias. S’ensuit à chaque fois une chasse à l’homme nationale. Je suis persuadé que ce sont les moins fous qui s’évadent de leurs cellules hospitalières. Les autres deviennent mous comme leur manger. À ciel ouvert, en bas de nylon et en bermudas, ils pourrissent au soleil. Du compost social. Entendez bien la rumeur sourde de l’Alzheimer lucide. Ce sont eux qui ont revendiqué nos droits, y compris le droit de boire. – si bien, qu’au Québec comme ailleurs, lors d’une guérilla remportée contre le Soviet des alcools dans les années où il y avait des bancs de neige plus hauts que les toits des maisons, ils ont gagné bataille sur bataille. Radio Shack après Future Shop, ils les ont toutes remportées. Ils ont trouvé le Centre-du-Québec et fondé une Société des alcools… Une génération en perdition ? Et maintenant, vous allez me dire qu’ils n’ont plus leur mot à dire ? |