Le Patin
Sports


Dans une telle situation
L'histoire se répète et vous ne faites pas le poids

par Éric Vignola


NDLR. La rédaction, si vous lui parlez de ce texte, mordra. Prière d'adresser toute remarque à son AUTEUR.


           Cristobal Huet a été échangé pour une paire et patins et un sceau de rondelles usagées. Pauvre, pauvre Carey Price. On attend de lui qu’il sauve tout, qu’il porte Brian Smolinski, Patrice Brisebois et Michael Ryder jusqu’à la coupe Stanley. Remarquez, il a choisi la bonne ville pour ça. Montréal est envahi, pas envahi, envahi par l’image du gardien de but sauveur. Tout a commencé en 1910.

           Le Canadien, à l’époque une équipe très moyenne, va jouer une partie à Chicoutimi, contre une équipe amateur. Bon, l’équipe est encore moins bonne que les Canadiens, mais leur gardien, un certain George Vézina, réussit un blanchissage. On dit quoi, hein, de kessé, what the fuck, puis on l’engage. Il termine ses deux premières saisons avec la meilleure moyenne de la ligue, il est le premier gardien de l’histoire à réussir un blanchissage, il mène son équipe à la finale à sa quatrième saison (avec, encore, une équipe moyenne), il gagne la coupe l’année suivante, il bloque, dans une même partie, soixante-dix-huit des soixante-dix-neuf tirs dirigés vers lui, et il est le premier gardien à effectuer une passe décisive dans un match. Oh, et le trophée décerné annuellement au meilleur gardien de la ligue porte son nom. Fait cocasse : il était père de vingt-deux enfants.

           Puis, en 1953, un certain Jacques Plante fait son apparition dans l’uniforme des Glorieux. Bon, il gagne six coupes Stanley (dont les cinq consécutives, de 1956 à 1960), sept trophées Vézina, un trophée Hart, etc. Mais plus important encore : il innove dans l’art de contrôler la rondelle autour du filet, et il est le premier gardien de but à porter un masque ever.

           En 1971, les recruteurs des Canadiens assistent à un match de l’équipe de l’Université de Cornell. À la fin du match, ils entrent dans la chambre des joueurs et remettent un billet d’avion à un certain Ken Dryden. Sa mission ? Mener son équipe en séries éliminatoires, ratées l’année précédente. Non seulement réussit-il, mais il remporte le trophée Conn Smythe, remis au joueur le plus utile en séries, et la coupe Stanley. La saison suivante, à sa saison recrue officielle, il gagne le trophée Calder (remis à la meilleure recrue de l’année), devançant Guy Lafleur. S’ensuivent six autres saisons, au cours desquelles il gagnera le trophée Vézina à cinq reprises. Il prend sa retraite à trente-deux ans, probablement parce qu’il est trop fort pour la ligue. Fait cocasse : il siège maintenant au parlement à Ottawa comme député libéral.

           Finalement, en 1985, un petit gars de Québec nommé Patrick Roy (dont le nom a déviergé cette chronique), après avoir gagné la coupe Calder (décerné aux champions de la Ligue Américaine de Hockey, ligue-école de la LNH ; à ne pas confondre avec le trophée Calder), devient le gardien partant à Montréal. Il révolutionne l’art de garder les buts avec le style papillon, qu’il est inutile de présenter. Il gagne la Coupe Stanley et le trophée Conn Smythe durant cette première saison.

           Carey Price, de son côté, après avoir, lui aussi, gagné la coupe Calder l’an dernier, entre de plein pied dans cette lignée de gardiens de but incroyablement talentueux, révolutionnaires, et profondément inscrits dans l’histoire sociale montréalaise. (Sans compter que, comme Jacques Plante, il est très talentueux autour de son filet, et que, comme Patrick Roy, il utilise le style papillon.) Sa carrière extraordinaire a commencé il y a presque cent ans, en 1910, et s’il ne livre pas la marchandise, il va subir la même déchéance que Zdeno Chara subit en ce moment, à Boston. (Lui qui supporte le poids historique des deux meilleurs défenseurs de l’histoire de la ligue, Bobby Orr et Raymond Bourque, ses deux prédécesseurs.)

           On peut aussi imaginer que le prochain attaquant hyper-talentueux qui jouera à Pittsburgh, après la retraite de Sydney Crosby, aura ce même genre de pression (puisqu’à la carrière de Crosby s’ajoutera celle de Mario Lemieux), tout comme le prochain vieillard qu’on se demande comment il fait pour pas mourir sur la glace, à Détroit (après Gordie Howe et Chris Chelios).

           Si j’ai un conseil à donner à Guy, à Bob et, par extension, à tous les « fans » (je déteste ce mot) des Canadiens, c’est de donner un peu d’airs lousses à Carey Price. Il peut être un bon gardien sans être un héros.

           D’un autre point de vue, certaines villes vendent du hockey, d’autres non. Sans vouloir donner une importance démesurée à l’icône, il me semble que l’imaginaire y est pour quelque chose.

           Boston n’a pas une excellente équipe ces années-ci. Pourtant, depuis qu’ils sont allés chercher un défenseur assez bon et l’ont élevé au rang de porteur de flambeau ligne-bleuesque, les gradins se remplissent. À Pittsburgh, il a fallu un nouveau meilleur joueur de la ligue pour remplacer le vieillissant Mario Lemieux (bon, il y a des imaginaires plus exigeants que d’autres…) afin de convaincre les gens de payer leur place à l’Aréna Melon (traduction littérale). Serait-ce que le Canadien se doit, dans une telle situation, de se procurer un gardien héroïque, apte à incarner George Vézina, Jacques Plante, Ken Dryden et Patrick Roy ?

           Si oui, Carey Price n’est pas la solution.

           C’est que, voyez-vous, il arrive (souvent) que l’histoire se répète, mais elle ne se répétera jamais, jamais si on essaie de la forcer. Pour montrer que cela ne s’applique pas qu’au sport, je prendrai un exemple au hasard, tiré de l’actualité… hum… disons, les associations étudiantes.

           Oui, un peu à l’image des Coyotes de Phoenix, elles n’arrivent pas à attirer des étudiants lorsqu’elles donnent leur show. Pourquoi ? Elles manquent d’icône, ou alors celles qu’elles offrent ne convainquent personne. Oui, il y eut la grève de 2005, mais brandir un événement qui a été si fort à son époque, et qui s’est terminé si épuisé de toute sa symbolique, c’est exactement comme ramener Wayne Gretzky comme entraîneur : ça ne marchera pas. Autant les gens ont soudainement été emportés par la ferveur nationale des cent trois millions, autant ils se contrefoutent royalement de la hausse des frais de scolarité. Et quand les gens s’en foutent, ils s’en foutent. À l’UQAM, ils vivent une situation semblable, et les gens vont aux assemblées, parce que l’icône « UQAM » le leur commande. Ici, c’est l’UdeM. Inutile de gaspiller du temps et des arbres à propager un message qui laisse tout le monde indifférent. Voter une position contre le recteur, ou pour la démission immédiate de Jean Charest (je SAIS que ce n’est pas votre propos, j’utilise une figure d’exagération), c’est complètement non-pertinent et ça ne change absolument rien à la vie concrète. Vous savez, celle dans laquelle il faut manger pour vivre ?

           Vous savez, celle dans laquelle Carey Price ne gagnera pas le trophée Calder ?









Les huit prédictions mensuelles de Ted
en chiffres romains !


I. Carey Price ne gagnera pas le trophée Hart.

II. Carey Price ne gagnera pas le Goncourt.

III. Carey Price gagnera peut-être un Big Mac.

IV. Alexei Kovalev va annoncer que le secret de ses récents succès est l’absorbtion compulsive de vodka.

V. Saku Koivu va retirer publiquement ses propos selon lesquels les gens des associations étudiantes ne devraient pas avoir accès à l’éducation gratuite.

VI. Guy Carbonneau va motiver Cristobal Huet en le menaçant de lui faire boire du vin québécois s’il connaît encore une mauvaise performance.

VII. Yvon Pedneault va se faire poursuivre pour avoir extrapolé une conversation entre deux joueurs, pendant un match.

VIII. Les (Canadiens ?) NORDIQUES vont gagner la Coupe Stanley !