Le Pied d'aujourd'hui
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Lettre aux colonies :
La mort de la culture française

par Samuel Mercier


           Lire le nouveau Goncourt est l’activité idéale pour le Temps des Fêtes, d’autant plus quand on est à des milliers de kilomètres de la famille, du Cranium, des atacas, des sandwichs pas de croûte et des saucisses dans le bacon.

           L’année dernière, on nous avait fourgué le pavé de Littel qui avait réussi à éclipser toutes les autres lectures des vacances ou à crever notre portefeuille.

Le nouveau Goncourt

           Cette année, avec Alabama Song de Gilbert Leroy, le format est plus modeste (un peu moins de 200 pages), ce qui laisse le temps de lire autre chose.

           Le roman est inspiré de la vie de Zelda Fitzgerald, femme de l’écrivain américain Francis Scott Fitzgerald. Cette presque-biographie hachurée raconte la relation difficile de ce couple célèbre des années 20 du point de vue de Zelda Fitzgerald.

           Née Zelda Sayre dans une famille connue de Montgomery en Alabama, elle rencontre Fitzgerald alors qu’il est basé dans la ville comme pilote à la toute fin de la première Guerre Mondiale. Le jeune couple connaîtra d’abord une célébrité accentuée par les extravagances de Zelda avant de sombrer dans l’oubli causé par la déchéance et l’alcoolisme de Fitzgerald et par la maladie mentale de sa femme.

           Le roman de Leroy se développe autour de cette relation trouble, entre mépris et besoin, marqué par l’homosexualité voilée de Fitzgerald ainsi que par la jalousie qu’éprouvent les époux l’un envers l’autre.

           Il est difficile de ne pas être ému par le destin tragique de Zelda, morte dans l’incendie de l’asile psychiatrique où elle était internée, comme il est difficile de ne pas être frappé par sa rage et sa profondeur.

           Cependant, bien qu’il soit loin d’être mauvais, le livre n’a rien du chef d’œuvre auquel on pourrait s’attendre, il est plutôt à mettre sur la tablette « lu, apprécié et oublié » de l’Histoire littéraire comme le Goncourt de l’an dernier et celui de l’année prochaine, peut-être.

Du nouveau Raymond Carver

           Si vous voulez un vrai conseil, le New Yorker vient de publier en primeur une nouvelle originale de Raymond Carver intitulée Beginners (disponible ici). La nouvelle, déjà parue charcutée par son éditeur Gordon Lish sous le titre What We Talk About When We Talk About Love, nous est présentée dans son format original grâce à la veuve de Carver, la poète Tess Gallagher. Celle-ci travaille actuellement à une republication complète des œuvres de l’auteur sous leur forme inaltérée.

           Le style de Carver, moins épuré qu’à l’origine, n’en reste pas moins souple et léger, montrant beaucoup et disant peu. Tout l’inverse du Goncourt trop français, trop verbeux, trop psychanalyse de garage…

La mort de la culture française

           Justement, la une du Time annonçait, début décembre, « la mort de la culture française ». La formule, même si elle est énormément exagérée, a eu le mérite de faire gueuler un peu l’élite.

           À commencer par Maurice Druon qui, entre les couloirs de l’Académie française et la salle de rédaction du Figaro, s’est écrié : « Sartre et Malraux sont encore nos contemporains ». S’il faut réveiller les morts pour parler de culture française, c’est plutôt mal parti.

           Mais, plus sérieusement, l’article de Donald Morrison traite du déclin en visibilité des productions culturelles françaises à l’étranger. Après le surréalisme, l’existentialisme et le structuralisme, la France peine à s’imposer sur la scène internationale autant du point de vue littéraire, cinématographique, musical, artistique, théâtral que philosophique et scientifique.

           Il est vrai que, vu de Paris, la France apparaît comme une société incroyablement sclérosée : la Comédie française joue du Claudel, les galeries du Ve exposent l’art du XIXe tandis que Lévi-Strauss et Lacan ont encore des fans.

           Côté littéraire, Morrison met le blâme sur les épaules du Nouveau roman qui aurait rendu le récit imperméable à la compréhension des non-initiés et favorisé la pullulation des autofictions.

Une culture québécoise petite mais vivante

           D’un autre côté, il n’est sans doute pas nécessaire, à Montréal, de sauter dans le bateau du National Post - qui déclarait récemment la culture canadienne supérieure à la culture française - ou de Petrowski - qui faisait l’éloge d’une culture québécoise courant à la rescousse de celle des cousins.

           D’accord, Le Projet Andersen joue en ce moment à Paris et Malajube est dans le palmarès 2007 des Inrocks’ mais faudrait pas non plus confondre quelques bons coups avec le rayonnement culturel. Oui, Montréal a la cote côté indie rock avec Arcade Fire, The Dears et Wolf Parade, mais ça reste très circonscrit et du côté anglophone.

           Ce n’est pas un secret, demandez à un Français ce qu’il connaît de la culture québécoise et il vous dira cent fois Céline Dion ou Natasha St-Pier avant Malajube et, si vous êtes chanceux, il connaîtra peut-être Arcand (qu’il a vu sous-titré, bien sûr). Pas nécessaire de sortir le champagne.

Oublier la France

           Bref, s’il y a quelque chose à retenir de l’article de Morrison, c’est que la culture française périclite, du fait qu’elle s’est refermée sur elle-même (ça, c’est moi qui ajoute, le Time blâme les subventions). Conséquence : les beaux arts crèvent sous le poids d’institutions lourdes et chauvines tandis que les marges fleurissent discrètement; l’électro, le rap, le graffiti, le graphisme, le journalisme, la pub, le polar, la BD sont autant d’exutoires pour des artistes originaux, inspirés et nouveaux. Pour le reste, ça Sorbonne, ça Beaux Arts, ça pue le Druon et l’art mémère alors qu’il n’y a ici ni Mueck, ni Kiefer, ni Roth, ni Garcia Marquez.

           De son côté, le Québec a su tirer son épingle du jeu en matière de culture en s’éloignant du modèle français. Cette exclusivité, même si elle reste modeste (et c’est normal : nommez-moi un auteur norvégien), a tout à gagner en s’éloignant davantage de la sclérose française, surtout en matière de littérature. Reste plus qu’à oublier les Goncourt et qu’à relire Carver.