À Pied d'Oeuvres
Chronique littéraire


Défense et illustration du Goncourt

par Valérie Manteau


           Les admirateurs de Philippe Claudel, dont je suis, auront eu une immense déception à l’annonce du dernier prix Goncourt, attribué à Gilles Leroy. Pour surmonter sa peine, on s’accroche à diverses théories du complot : collusion des éditeurs, mépris de la rive gauche pour les écrivains populaires, règlements de comptes et renvois d’ascenseurs personnels entre candidats et membres du jury. Tous ceux qui ont lu le Rapport de Brodeck – ou, à défaut, Les Âmes grises, ou, en dernier recours, mon article sur le sujet – ont leur avis sur la question : Leroy a volé le Goncourt que Claudel méritait tellement.

Celui qui l’a, l’a, un point c’est tout.

           L’émotion passée, reprenons nos esprit. On est contrarié de s’être trompé dans nos pronostics, c’est pas une raison pour se venger sur le gagnant – qui n’y est pour rien – ni sur le jury – qui de toutes manières n’a de comptes à rendre à personne, et ne gagnerait rien en crédibilité à se plier à la pression médiatique. La critique est bien libre d’organiser ses propres prix, si elle n’est pas contente des sélections du Goncourt : en ce qui me concerne, avec l’accord de ma rédac’ chef, je décernerai volontiers comme lot de consolation le Prix du Pied à mon ami Claudel. Pour le Goncourt, malheureusement, il n’y faut plus songer : « qui n’a pu l’obtenir ne le méritait pas », comme dirait Corneille (Le Cid, I, 3).

           La critique peut donc bouder le lauréat 2007, dont vous avez sans doute déjà oublié le nom : Alabama Song ne s’est pas moins trouvé une place, grâce à son bordereau rouge, sous les sapins de Noël. Auprès de Claudel et Pennac, moins primés, mais qui s’y sont faufilé par la grâce de leur popularité. Finalement, le jury du Goncourt a donné un passeport pour 2008 à un auteur qui, sans ça… C’est plutôt son rôle, non ?

           Certes, c’est une biographie romancée, c’est-à-dire pas « un vrai roman » (il n’y a que Sollers – et, dirait-on, le jury du Goncourt- qui puisse se permettre d’affirmer le contraire). On se souvient que l’année dernière, on accusait Jonathan Littell d’avoir écrit un livre d’histoire, pas assez « roman » pour mériter la prestigieuse récompense. On dirait que le jury persiste à donner la fève à ce qu’on appelle avec mépris la « para-littérature ». Voici ce que je tient pour une grande preuve d’ouverture et d’intelligence de la part de l’institution.

Une chambre à soi

           Quant à Alabama Song, ça n’est peut être pas l’œuvre qui va changer votre vie, ni révolutionner l’art d’écrire. Mais, ce texte qui se présente comme le journal de la femme de l’auteur de Gatsby le Magnifique, Zelda Fildzgerald, est pourtant un geste littéraire qui mérite le détour.

           Zelda est « femme de ». Femme d’un écrivain à succès qui, selon elle, lui a volé son talent, l’a étouffée, l’a empêchée de se faire connaître comme la grande auteure qu’elle est. Elle se venge dans son journal, d’une plume gracieuse, mélancolique, sur laquelle plane l’ombre de Virginia Woolf : « jamais, dans les suites ni les villas ni les appartements, on n’a pensé à me réserver une pièce, oh! Un débarras m’aurait comblée, un cagibi à moi où j’aurais pu écrire ». Leroy peint avec justesse le portrait d’une femme frustrée dans sa vie sexuelle, sentimentale, artistique. Et si, parfois, il n’évite pas la mièvrerie (mais pourquoi pas ?), il réussit incontestablement à faire planer sur l’histoire littéraire officielle le fantome d’une écrivaine qui jette le doute sur le souvenir glorieux de son mari. C’est un habile coup littéraire, réflexif, par lequel Leroy, 70 ans plus tard, donne à Zelda son chef d’œuvre inconnu, et, du même geste, entre lui-même dans les annales de l’histoire littéraire. En un roman, nuancer, compléter, retoucher, la mémoire qu’on a des romans du passé, voilà la plus grande originalité de ce texte, que, dans le conseil du jury Goncourt, je n’aurait jamais ouvert. Merci à eux pour ce moment de plaisir.

PS : « moment de plaisir » n’est pas grande œuvre littéraire, on s’entend. Au delà du débat Claudel versus Leroy, il faut quand même dire une chose qui relativise le Goncourt 2007 : si Alabama Song et Le Rapport de Brodeck étaient les deux meilleurs romans de l’année, et bien, ça n’était pas une grande année pour la littérature. Qui blâmer ?