Le Pied d'aujourd'hui
Actualités


Tenir salon

par Katia Belkhodja


           J'ai vu le salon du livre.

           J'en ai vu quoi ?

           Le bruit.

           Boréal était un rond pastel et lumineux qui englobait comme les premières neiges dans la chaleur de juin (pas tout à fait). Gallimard était immense, rouge et au milieu. Il y avait des livres plus qu'il n'y avait du livre. Il y avait de la femme et du mec, des vieux et des poussettes, des recueils de poésie qui n'avaient pas eu le temps de s'empoussiérer, des recueils de recettes de cuisine, et leur interchangeabilité philosophique. Il y avait Lola, la nouvelle, immense cyclope féminin, à côté de Léon, son doyen, tout aussi cyclope, déjà héros de notre jeunesse (dans le sens de pas nous, encore plusse jeunes, dans le sens de quatre à six ans, plus ou moins seize ans avant de faire grève et de s'étonner du peu de cas qu'on fait de leur éducation). Deux héros cyclopes, donc. Et on s'étonne que les enfants manquent de perspective. Il y avait Quebecor et Amnistie internationale, parce que : liberté d'expression. Il y avait Quebecor media qui a racheté l'Hexagone, vous saviez ? Et Amnistie pour Livres comme l'air, le programme des jumelages des persécutés, des emprisonnés, des menacés, qui, un malheur ne vient jamais seul, ont dû se taper des lettres de Guillaume Vigneault en prime. Et comme il y avait ces deux-là, il y avait le paradoxe du grand ogre médiatique qui choisit ce qu'il sert sur la table de nos consciences qui consomment à grande lapées de la culture et du papier, face au grand ogre politique qui choisit ce qu'il ne servira pas aux sujets de ses idéologies démocratiquement incorrectes. De ses méthodes surtout : torturer les opposants politiques, écrivains, journalistes, gens cultivés s'il en fut, quand populisme et démagogie suffisent largement aux nôtres pour obtenir ou garder le pouvoir. De ses victimes surtout : affamer les paysans, c'étaient déjà limite, mais les écrivains… C'est qu'ils sont presque Blancs ! Non, je sais, solidarité de principes, l'importance de la communauté internationale, le poids des signatures sur les geôliers des prisons, je sais tout ça : il est si facile de laisser disparaître les oubliés. Alors, d'accord pour les vigies intello-humanitaires, signons, on se questionnera sur le fond de nos philosophies un autre jour, dans un autre utopisme de bon aloi.

           Actualité aidant, il y avait des titres comme Le Québec expliqué aux immigrants et des sous-titres comme : Le droit à la différence et non la différence des droits. Ma taille et ma bouille aidant, j'ai failli m'approcher d'un des auteurs, le tirer par la manche et lui faire : ze comprends pas, monsieur, spliquez-moi, c'est trop dur, la multi-culturalité, la mise en abyme de minorités dans une minorité déjà sur la défensive, les tentatives de tous pour garder une culture qui prend le bord. Je ne sais pas lire l'histoire et les contextes, prisonnière de mon irrémédiable allophonie, de mon identité, de mes traditions, de ma culture uniquement hybridée aux Phéniciens, uniquement hybridée aux Berbères, uniquement hybridée aux Arabes, uniquement hybridée aux Espagnols, uniquement hybridée aux Français, uniquement hybridée aux Québécois. Dessinez-moi moutons et muselières. Mais bon, je ne l'ai pas fait parce qu'ils discutaient avec Stanley Péan, le président du trentième qui avait réussi une escapade loin de sa chaise et de son kiosque, où il avait l'air de s'ennuyer, pour rester polie, à cent sous de l'heure.

           Sinon, il y avait une fille déguisée en vampire qui vendait son bouquin en le serrant contre son décolleté, royalties à Nelly Arcan qui a breveté la méthode. Il y avait une fille déguisée en bonne sœur qui m'a demandé si je m'intéressais à Maria Monk, mais j'ai fui parce qu'avec tout ce gratin littéraire, la honte, d'être vue avec une fille voilée. Il y avait des gens déguisés en eux-mêmes qui signaient des bouquins, des petites maisons d'édition qui avaient des gueules d'entreprises de famille, avec leurs petits kiosques, leurs îlots de discussions. On s'attendait presque à les voir se passer le sel et s'inviter à revenir dimanche prochain.

           Et puis, j'y ai passé deux heures, au salon du livre, les couloirs à droite, les couloirs à gauche, tout droit, au fond, perdus, c'est immense. Et plein de livres.

           Alors, pour vous faire une idée, vous n'aviez qu'à y aller vous-même, parce que moi…

           Moi, au risque de pasticher, je n'y ai rien vu, au salon du livre. Rien.