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Chronique théâtrale Rhinocéros par Mathieu Poulin
La saison d’automne du TNM avait pourtant bien mal débuté : L’Iliade – version revue, charcutée et pas assez corrigée d’Alexis Martin – s’était avéré une déception généralisée, l’ambition qu’avait le dramaturge d’exposer l’éternelle actualité du texte d’Homère se concrétisant (cristallisant ?) en un insurmontable problème de ton. Le retour encensé du théâtre de Lepage, cette fois interprété par Yves Jacques, sur les planches de l’institution vint ensuite calmer les plus alarmistes des commentateurs. Sauf que voilà… Le Projet Andersen n'était ni plus ni moins qu'une valeur sûre, peut-être stratégiquement programmée pour éponger le fiasco annoncé d’un Achille en coat de cuir. Rhinocéros était donc, dans la perspective globale d’une saison théâtrale, l’occasion pour le TNM de reprendre le « momentum ».
Rhinocéros fut, pour Ionesco, la pièce de la consécration, son premier véritable succès. Voilà qui n’est pas très difficile à imaginer, La cantatrice chauve et La leçon n’étant, en toute bonne foi, que partiellement divertissants et bien peu édifiants*. Or, avec cette tragi-comédie articulée autour d’une curieuse épidémie de rhinocérite, on a finalement de quoi se mettre sous la dent, de quoi rendre notre rire moins gratuit, moins nerveux. Car on en rit bien sûr, mais on s’interroge surtout sur le conformisme, sur son contraire et sur l’effritement du sens critique chez les autres (car un ancien l’a bien dit, la raison est la chose la mieux partagée au monde en cela que tout le monde croit être celui qui en a le plus… !). Sautons le résumé de l’histoire (vous êtes en littérature, faites vos devoirs) et allons droit au but : le Rhinocéros tel que mis en scène par Jean-Guy Legault (Tout Shakespeare pour les nuls, 2005) est un succès que seules une autocensure professionnelle et une peur du superlatif mielleux m’empêchent de qualifier de retentissant. Et si ce succès est grandement dû à la qualité intrinsèque du texte de Ionesco (sans l’ombre d’un doute mon favori, je dois m’en confesser pour que vous sachiez à quoi vous en tenir), la qualité d’exécution est en tout point conforme à ce que l’on pourrait s’attendre de la part d’une institution théâtrale de premier plan. L’histoire, qui se déroulait originalement dans un petit village de province, est ici transposée dans les bureaux d’une multinationale (Rhino World) où tout est réglé selon les lois de la productivité. Ainsi, la mise en scène d’une forte culture d’entreprise (logos omniprésents, rituels, hiérarchie administrative) jette dès le départ de la pièce les bases de la rhinocérite à venir, tous – sauf notre héros Bérangère – ayant déjà une propension au « suivisme », se valorisant par une appartenance marquée à un groupe où d’autres pensent pour soi. Cela est ingénieux et surprenamment de bon goût : dommage par contre que cette mise en scène ne colle pas assez aux multiples mouvements du texte**, la pertinence du contexte choisi par monsieur Legault étant à certains instants discutable. Le tout est interprété par une distribution en grande forme : Alain Zouvi campe un Bérangère attachant, vulnérable, intègre et ultimement iconique (quelle réplique finale grandiose !) ; Luc Bourgeois est un Monsieur Papillon autoritaire et drolatique ; Michèle Deslauriers, en Madame Bœuf, semble désormais confinée à un casting de femme de ménage; tous les autres jouent aussi avec aplomb, sensibilité et font preuve d’un parfois surprenant timing comique. Et prenons la peine de souligner le travail de Marc Béland qui, en interprétant Jean, nous offre une performance physique mémorable, surtout dans sa scène de métamorphose. Et puis voilà, mis à part quelques commentaires éditoriaux capitalisant un peu trop sur l’actualité pour être de bon goût (« Ils sont arrivés après, c’est à eux d’apprendre notre langue! »), les défauts de cette pièce sont trop peu nombreux et trop peu importants pour qu’une volonté de les répertorier exhaustivement puisse passer comme de la rigueur critique plutôt que comme de la mauvaise foi. Un véritable blockbuster théâtral dans lequel chacun peut trouver son compte. *Et cela même si, en secondaire 3, j’avais crié au triomphe. Comme quoi on finit tous par gagner de la perspective. **Contrairement à la scénographie (entendons le décor) qui, en plus d’être initialement impressionnante, évolue de façon toujours surprenante.
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