Le Pied qui voque
Création littéraire


Pugiliste en sol étranger

par Daniel Lévy


           L’Amérique avait un champion. Son nom n’avait aucune consonance dite américaine et pourtant il s’était fait assimilé de facto par une horde, une multitude de bourgeois bedonnants qui salivaient à l’idée d’un véritable justicier. L’homme, en effet, n’avait rien de typique, Schultz ne possédait que des poings, un caractère et une réputation. Le visage, marqué par des années d’empreintes étrangères s’était presque affaissé : il ne restait qu’un nez replié, un front tombant et deux yeux narquois sur ce canevas mûrement dépeint. Mais, après tout, cela importait peu puisqu’il représentait toute une nation. Hier encore, ses combats attiraient bon nombre de spectateurs mais, aujourd’hui, son nom tombait en désuétude. Il fallait faire mousser la vente par un match décisif. Un match qui se déroulerait autre part qui lui ferait une renommée mondiale. Un match en Afrique.

           Il avait accepté sur-le-champ, après une victoire au dernier round d’un combat à mains nues, les joues fracassées, le nez démoli, les poings en sang, une huitième coupe de champagne au fond de la gorge et assez d’antiseptiques pour amortir une bombe à neutron en ballon de plage. Certes, il avait regretté son geste mais qu’y pouvait-il? Un vrai champion ne se désiste point des champs de bataille, même au péril de sa vie. L’honneur se devait de vaincre. Schultz était l’homme élu.

           Son nom s’épluchait sur toutes les lèvres. Des reporters s’approchèrent de lui pour lui poser des questions mais furent vite repoussés par son gérant ; inutiles seraient leurs questions, son poulain était imperturbable et donc, à coup sûr, laconique. Schultz était en transe, ses yeux fixaient des points inexistants, l’ombre de la mort ou bien l’arrivée de la Victoire. Il ne connaissait pas son adversaire, ce dernier qui, grâce aux articles des journaux locaux et étrangers, s’était peut-être déjà fait une idée sur le type d’homme à battre.

           Le temps avançait. Schultz était pris en photographie par un tel, serrant la main de tel autre, disant bonjour en telle langue ; tout ce qui semblait futile mais protocolaire était désormais d’usage. Cela continua encore quelques jours puis le ring fut monté et le match annoncé quelque part en juin.

           Le soir. Une foule immense, des têtes et des bouches qui se tournent, s’ouvrent, se ferment, claquent. On annonce la venue du champion dans le ring : le délire, l’euphorie. L’autre y était déjà. Les hommes sont face à face. L’arbitre donne ses règles. Le match commence. Mais qui est l’autre ? Schultz n’a jamais pu le savoir et, c’est en se dévoilant, qu’il aperçoit un Black, à la mine affamée et gercée. « Un round et c’est un compte facile » se dit-il. Il s’approche, se met en joue, attaque. L’autre ne bouge pas, il encaisse sagement, en se défendant des coups capables de le mettre groggy. La cloche sonne. On félicite Schultz et on lui flatte énergiquement le ventre. Il se relève et va rejoindre son challenger. Tous sont avec lui. Ne peut-il que gagner ?

           C’est alors qu’un coup de poing le heurte au menton. « Ah, il réplique l’infâme » se dit Schultz. « Attends un peu ». Il s’apprête à lui faire un jeu de jambe à l’ancienne, accompagné de jabs répétitifs. Pourtant, rien n’y fait. L’autre contrecarre ses coups et parvient à en placer quelques uns. La cloche sonne. Rasade d’eau et vaseline. Le champion revient devant son Némésis. Quelque peu essoufflé, son jeu de jambe est de moins en moins efficace. Soudain, il a une faiblesse. C’était une gauche, puis une droite, puis une gauche encore. Il semble en venir de partout, comme si une pieuvre s’abattait sur lui. Ce dernier ne sait pas quoi faire puisque la défense n’a jamais été son point fort. Et l’autre frappe, de plus belle, au menton, à l’épaule, dans la joue, sur le sternum. De plus en plus fort et chacun de ses coups augmente quelque chose de tragique. La scène ne fait plus réagir personne; tous sont muets devant le spectacle, presque choqués. L’on peut entendre les coups jusqu’au neuvième rang et pourtant il n’y a pas de micros qui amplifient le son. La cloche ne sonne pas mais semble résonner mille fois dans le crâne de Schultz. Sa vision n’est plus qu’une ligne horizontale, ses poumons se contractent, ses oreilles ne servent plus à rien. Et les coups du rival frappent sa tête comme mille massues s’abattant simultanément sur mille tartes. Encore et encore. Tout gicle sur le ring, autant le sang que la fierté. Ses bras ne sont plus que de vieux torchons, se tordant pour éviter l’inévitable. Il va perdre le match, c’est sûr, mais la vie ?

           L’arbitre ne bouge pas. Il observe de ses grands yeux le héros d’un peuple se faire décimer par un simple paysan. Et derrière son masque de cire s’esquisse un sourire à en montrer les dents de sagesse. Le gérant de Schultz n’arrêtera pas le match ; il a parié contre l’autre. La décision revient donc à lui, d’arrêter ou non l’abattage. Mais il ne le fait pas. Quelque chose dans ce spectacle lui plaît : Un homme si riche, si envié dans son pays, qui se fait asséné une raclée par un vaurien. La hiérarchie est complètement inversé. Cette pensée l’émeut, même davantage. Elle le réconforte, le réjouit. Sa respiration devient haletante. Il s’imagine être lui-même cet homme de rien du tout qui paraît invincible, cet instrument qui opère depuis maintenant deux minutes un patient non anesthésié. « Oui, se dit-il en lui-même, tiens ça et ça et encore ça » Il se mord la lèvre à la fendre. Ses yeux se dilatent. « Presque fini, presque fini. »

           Et la chair et le sang explosent devant lui de plus belle. Schultz n’en peut plus. Il veut crier à l’aide mais ne sait même plus où se trouve sa propre bouche. La foule n’est plus avec lui, mais contre lui. Tous acclament le nouveau héros, tous lui ordonnent d’en finir, presque le pouce pointant vers le bas. Le moriturus n’en a pas pour longtemps. Et puis tout s’embrouille, le carnage s’arrête. À 19h09, Schultz s’est écrasé sur le canevas comme une tonne de briques. L’écho en fut plus mortel que sa chute.