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Création littéraire Un monarcoplatal, ou La ligne de flottaison (Lettres valdaves, [inédit]) par Pierre Popovic
Lettre XIX : de Pierre à Magda
Chère Magda, Depuis deux mois que je suis à Montréal, je vais de surprise en surprise. Le quartier où je vis s’appelle le « Plateau Mont-Royal ». Les gens y sont si accueillants que moi aussi, à présent, je me sens comme un monarcoplatal naturel. Le plus étrange pour un Valdave, c’est leur activisme. Nous, en Valdavie, nous ne nous rendons fous que pour l’amour et la révolution ; ici, tout est prétexte à folies et actions. Et, de plus, ils sont très chaleureux et veulent absolument me faire partager leurs expériences. Je dois te raconter la dernière en date. Ma « coloc » — car ici l’on vit à plusieurs, même si on ne se connaît que depuis deux heures — Sophylle — non, ce n’est pas une faute, ils écrivent les prénoms et les noms comme ça leur plaît, étonnant, hein ? —, ma coloc Sophylle donc m’a offert l’autre jour un billet gratuit pour aller au « Bain flottant ». Je te raconte l’affaire à la manière monarcoplatale, morphosyntaxe comprise… Ma belle Magda, je fis un flottant de moi hier à soir. J'ai détendu. J'ai fort détendu. Je peux dire que j'ai été détend, absolument détend. C'est zen. Il fait plein d'artistes et de littérateurs partout. Il y a des masques divers quoique du sud sur tous les murs. On te demande ton nom pis on t'appelle tu suite par ton prénom, et tout ce que tu as et tout ce que tu es et tout ce qu'on te donne devient « petit ».La vérité, la vérité, la vérité, la véritéééééééé — Pierre, tu mets ta petite veste sur la patère, tu te choisis tes petites sandales et je te donne ta petite robe de chambre, et pis tu m' suis... Je suivis. On m'emmena dans ma cabine parsonnelle. Je pris douche. Et je slippai dans l'eau sel-gadouée. Ô miracle antinewtonien ! Je flottais. Pas égal, pas de partout, mais je flottais. Le bedon, le nez, le menton et la zigounette prenaient l'air et ce qu'il y avait d’espace, mais le reste était immergé. Écrasé le nazaréen ! Minable le coup de la marche sur les eaux du lac de Tibériade ! Il y avait des lumières : orange, bleu, vert, fluo doux. C'était un peu étroit. Je traversais en longueur d'un coup d'orteil et touchais aux parois quand j'étendais les bras. Mais je flottais. Et il y avait de la musique. Très américaine, la musique, puisqu'elle s'appelait « Stimulus ». Au bout d'un quart d'heure, la musique, a s'a éteindu et ce fut le silence de la mer de Valdavie le soir au fond des bois pendant quarante minutes. — Pis, Pierre, après ton quarante minutes de silence (mais tu appuies sur le petit bouton pour remettre la musique si tu freakes trop), tu vas entendre des anges qui vont venir te réveiller, les anges, ils ont des voix de femmes. Cinq minutes qu'ils vont te réveiller les anges. Ce sera le signe que le bain est fini et tu pourras sortir. Tu reprends une douche et tu te laves plusieurs fois très fort tes petites oreilles, sinon le sel il va poutiner et faire des cristaux et bouchonner et ça va te boucher et ça va faire crac crac et tu n'entendras plus rien du tout. J'ai joué le jeu au max. Je me suis mis su'l' dos pis j'ai pas bougé et je me suis dis :La vérité, la vérité, la vérité, la véritéééééééé — Que le Grand Valdave te croque, mon petit Pierre, qu'est-ce que tu es détend ! Mais au bout de vingt minutes, je sentis revenir le goût de la danse de saint Guy et une furieuse envie de paillarder et de chanter des chansons grivoises. Alors, comme j'étais tout seul, je me suis à jouer. Je n'avais malheureusement pas apporté avec moi mon petit bateau ni Dolphy le dauphin que je prends dans mon bain à la maison. J'avais eu peur d'avoir l'air niais. Mais je ne l'aurais pas été plus qu'un autre. Non, pas plus qu'un autre. Alors, sans me démonter, à l'exemple de la petite mer qui m'entourait et qui n’était pas démontable, j'ai trouvé des jeux avec moi-même. En tout bien tout honneur, je précise. En tout bien tout honneur, j'assure. Je me suis mis dans la tête d'essayer de chavirer. Ah ! Chavirer ! L'un des plus beaux mots de la langue françoise. Marquise, d'amour, vos beaux yeux me font chavirer. Chavirer d'amour, Marquise, vos beaux yeux me font. D'amour, chavirer Marquise, me vos beaux font yeux. Pas facile, si beau lac ! Je me suis mis de travers, su'l côté, tout en fermant un œil pour ne pas prendre du sel de soufre dedans (ça brûle !). Je flottai profil gauche, je flottai profil droit. Pis j'entrepris la difficile manœuvre de la flottaison sur bedon. Une lèvre trempa dans la baignoire. Bleeeuuuarkkkkk ! Vite, un verre d'eau douce ! Je repris, me mentonnnant dehors. Et je flottai face du Grand Turc à l'air ! Aaaaaaahhhhh ! Joie du physicien qui vérifie la justesse de son hypothèse empirique et ajoute un corrélat décisif au chapitre de la mécanique des fluides ! De plus en plus fort... J'ambitionnai le looping ! Un tour complet ! L'affaire était sérieuse et complexe, cette fois il me fallait un plan. Je calculai rapidos que mes meilleures chances de loopinguer étaient de rotationner à partir du côté droit. À cause de mon foie d'alcoolique. Une fois celui-ci lancé, il allait entraîner à l'intérieur dedans un fort mouvement giratoire des masses gélatineuses environnantes, lui-même entraînant à sa suite un vaste mouvement centrifuge des chairs annexes lointaines et proches, roubignolles incluses il fallait espérer, le tout permettant scientifiquement de prévoir un rassemblement raisonnable du corps en sa légitime et intégrale territorialité volumique deux secondes après l'amorce du mouvement circumbulatoire. One two trois, zop-là. Schplaouf ! fit l'eau en sortant du bassin pour faire flaque. Tout marcha, le looping fut admirable. À l'extérieur, ils se demandaient ce que je foutais... — Ça va Pierre ? — Bloui bloui Quel bonheur que d'éprouver en son for intérieur le sentiment de plénitude du morse quand il s'ébroue dans sa Baltique natale ! La voix des anges me tira de ma gymnastique. Ça m'avait permis de tuer le temps, et j'étais foutrement content et très détend. Je repris douche (qu'est-ce que j'étais propre !). Et j'allai attendre dans le couloir.La vérité, la vérité, la vérité, la véritéééééééé Cinq minutes plus tard, Doris arrivait, la dégaine sportive, engageante, sourieuse : — Alors Pierre, tu es prêt pour ton petit massage ? — Wurf. Autre et nouvelle musique américaine. Genre : « Wisdom and peace ». Je m'installai et écoutai la musique comme Doris m'avait dit de le faire, car elle était sortie afin de rentrer à nouveau, mais sans que je sache quand alalait rentrer, histoire de faire une surprise, la petite espiègle ! Mince de musique. Des flûtes en masse, entrecoupées de petits cris d'animaux. Je reconnus cochon, veau, vache et couvée, mais une chose glapit que je ne savais pas ce que c'était, Doris non plus, étonnée qu'elle était par ma question. Je fus massé. Fort massé. Une poigne, cette Doris. Et des orteils ! Mais des orteils ! Rarement vu des orteils aussi travailleurs que ceux de Doris. Dix véritables petits vibro-masseurs au bout des métacarpes. Doris me découvrit côté sud comme côté nord des turbulences, des nœuds, des grumeaux, des vaisseaux qui, contorsionnés, tortueux, rendus sinueux par l'usage comme de vieux bouts de fer abandonnés en plein désert, s'étaient agrippés les uns aux autres pour ne pas quitter prématurément le navire, et aussi des trous, des effondrements, des béances, des gouffres, elle dut se faire spéléologue Doris par moment, puis c'était des nerfs, des gros nerfs, des paquets de nerfs, collés les uns aux autres comme des pâtes oubliées au fond d'un congélateur. Doris touilla, secoua, allongea, uneshotensua, brassa, mélangea, espudrina, rouflaqua, décalcara, défilipota, désoucha, et fit tant et bien que l'heure passa. — Pierre (chansonnette des anges en fond), ton petit massage est terminé, ça t'a plu ? — Wurf ! Wurf ! Voilà, chère Magda, toute mon expérience du bain flottant. Il faut importer cette heureuse coutume dans notre belle Valdavie, car un peuple détendu est nécessairement un peuple pacifique. Je t’embrasse affectueusement, Pierre, le monarcoplatal. NDLA : toute ressemblance entre ce texte et tel grand roman épistolaire du XVIIIe siècle n’est pas fortuite. Quant aux bouts de poèmes insérés dans la prose (« La vérité… »), ils sont tirés (et parfois un peu aménagés) d’une toune de Raoul Duguay. |