Le Pied d'aujourd'hui
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Lettre aux colonies

par Samuel Mercier


Une Journée dans la vie d’un communiste

           Ça a duré quelques minutes. Les cris de la foule montaient des escaliers. Mon cours venait d’être annulé à cause de la grève des transports. Je suis allé voir. Une vingtaine d’étudiants tentaient de tenir le premier étage. Des agents de la Sorbonne et d’une agence de sécurité privée sont arrivés pour déloger les manifestants. Les coups ont fusé d’un côté comme de l’autre. Dans la bousculade, une fille est presque passée par-dessus la balustrade. Les policiers sont arrivés, ils ont attrapé un gars au hasard et l’ont traîné jusqu’en bas.

           Pendant ce temps, je me tenais dans l’escalier, un étage plus haut, et je prenais des photos. Quand tout le monde s’est dispersé, je suis descendu et j’ai fini par croiser une fille qui m’a demandé ce qui s’était passé. Je lui montre les photos. Elle me dit qu’elle travaille pour un journal communiste et qu’elle voudrait peut-être les photos.

           Elle m’emmène dans la cour d’honneur où d’autres étudiants sont groupés. Elle parle des photos à une fille des JCR (Jeunesses Communistes Révolutionnaires). Après, un autre arrive, blond maigre avec un air grave et un keffieh rouge, entend parler des photos. « Camarade, c’est peut-être important » qu’il me dit. Il prend l’appareil et les regarde avec la tête de celui qui sait ce qu’il fait. Il me le redonne nonchalamment : « Rien d’incriminant. »

           De toute façon, plus personne ne s’occupe bientôt plus du Québécois. Alors, je les suis jusqu’à l’amphithéâtre Richelieu qu’ils prennent pour faire une réunion de leur comité de mobilisation. Je fais des photos, je prends des notes.

           Il est question de répression policière, d’état fasciste, de mobilisation et de légitimité. Ça discute fort de changer le monde.

Mouvement étudiant ?

           Le mouvement étudiant, en France, est absolument étrange. D’abord, pratiquement personne n’est syndiqué (autour d’un pour cent). Résultat : de petits groupes s’autoproclament chefs du mouvement et organisent des assemblées générales bancales où les opposants à la grève se font huer par la foule (sélecte) en délire.

           En plus, une coutume étrange chez ces militants veut que le vote secret soit antidémocratique. En l’absence de procédures, un opposant finit toujours par le réclamer, il est hué par la foule, on vote à main levée sur la tenue d’un vote secret (!) et il est évidemment battu à plates coutures.

Démocratie approximative

           De son côté, l’Administration fait évacuer les grévistes par les CRS (antiémeutes), ne fournit pas de locaux pour les assemblées, empêche les étudiants d’entrer et va jusqu’à couper le micro. Il n’y a qu’un mot d’ordre : « La Sorbonne ne doit pas tomber. »

           En fait, ce que les étudiants demandent (si on exclut la démission de Sarkozy, le retour au 37,5 pour les cheminots, l’abolition de l’amendement sur les tests ADN et le printemps pour toujours) c’est l’abrogation de la loi Pécresse.

           Cette loi permet l’autonomie des universités et ouvre la porte aux financements privés, comme c’est déjà le cas au Québec. En fait, les étudiants français ont peur que cette loi ne soit une porte ouverte à la privatisation des universités et à l’inégalité des diplômes.

           Il est toutefois étrange de voir la gauche française se démener afin de conserver intact le cadavre de l’éducation républicaine. En effet, les facultés françaises sont dans un état lamentable autant au point de vue de l’enseignement que de l’équipement ou de l’immobilier (à la Sorbonne : pas de chauffage, peinture qui écaille, amphithéâtres bondés, plafond qui coule, pas de projecteurs, quinze ordinateurs, une administration et un enseignement vétustes…). On ne peut donc pas reprocher à Sarkozy de vouloir y apporter un changement.

           L’ennui c’est que, derrière la relative modération de la loi Pécresse, se cache le mépris de la droite pour les formations non techniques comme l’histoire, la littérature ou la philosophie. Le changement ne se fera donc qu’au détriment de ces parcours moins rentables qui continueront à pourrir avec ce qui reste des facultés françaises.

           Toutefois, en l’absence de légitimité et de cohérence, le mouvement étudiant français n’arrivera qu’à laisser paraître son mécontentement sans jamais proposer de solutions concrètes.