À Pied d'oeuvres
Chronique littéraire


Efficacité du roman

par Marie-Pascale Huglo


Loin de quoi ? Loin du Plateau-Mont-Royal, évidemment ? Mais mon cher, dans l’univers entier, il y a beaucoup, énormément, à la folie, de lieux éloignés du saint-sacrament de Plateau Mont-Royal

Jean-François Chassay


           À ciel ouvert, de Nelly Arcan, est le roman d’une idée. Il traite de l’impératif de l’image, image inscrite dans la chair des femmes vouées à incarner le désir sexuel des hommes jusqu’à devenir cette viande jetée sur le gril, exposée à ciel ouvert. Nous voici plongés, une fois de plus, dans le tourbillon postmoderne d’un monde cool mais hard, du règne du spectacle, du narcissisme lucide et désabusé (« À ciel ouvert ou l’ère du vide », voilà un bon sujet de maîtrise servi sur un plateau). S’il n’y avait que cela, le livre serait de piètre intérêt, mais Arcan ne manque pas d’ajouter son grain de sel. Elle place l’obsession de l’image sur un terrain culturel particulièrement sensible et réussit, avec la figure de la « burka de chair », à greffer l’imaginaire de la femme dénudée sans tabous à celui de la femme voilée de pied en cap, avec tout ce que cela implique. La « burka de chair » est alors l’idée que le roman dramatise avec efficacité, mais sans grande inventivité narrative. Car, aussi intéressante soit cette idée, Arcan ne parvient pas à la complexifier, à la torsader un tant soit peu en tricotant son récit. Au lieu de cela, elle additionne les réflexions sur la beauté et la sexualité, comme si l’histoire n’y suffisait pas, comme s’il fallait encore thématiser, des fois que lecteur passe à côté du message.

           L’histoire pourtant est taillée sur mesure, elle ne comporte pas la moindre ambiguïté. Elle se met en place sur le toit d’un immeuble du Plateau Mont-Royal, où Rose et Julie, deux jeunes femmes cultivant leur image et la rectifiant au scalpel, s’infligent « la morsure du soleil », discutent, s’observent. Commence alors une rivalité entre filles pour gagner/ne pas perdre les faveurs de Charles, photographe dans la trentaine hanté par les sites pornographiques. Le triangle est classique, la symétrie, impeccable : Charles est attiré par « la viande », Julie et Rose la lui servent bien saignante. C’est à celle qui ira le plus loin pour posséder le photographe et coiffer la sœur ennemie au poteau. Telle est la trame de cette histoire, qu’épaissit la saga des antécédents familiaux et amoureux (feuilleton psy vaguement freudien dans lequel trop de romans contemporains s’engluent) et les considérations diverses sur le monde d’aujourd’hui. Ainsi progressons-nous, de Rose à Julie et de Julie à Rose, vers l’ultime renversement, qui se voudrait tragique mais tombe à plat. Car il ne suffit pas que la rambarde du toit de l’immeuble du Plateau soit fendue par la foudre dans le premier chapitre (fêlure manifestement symbolique) et que, par-dessus cette même rambarde, Charles fasse une chute mortelle à la toute fin, pour désigner le photographe comme victime des images fatales. La crise de démence qui subitement s’empare de lui et l’expédie en plein ciel, réveillant le spectre de son boucher de père (déjà, la viande…) interné dans un hôpital psychiatrique, est un moyen grossier pour déjouer les attentes du lecteur — tout le portait, jusque-là, à se demander qui, des deux femmes, sortirait gagnante/perdante de cette guerre intestine — et ménager la chute finale. Le style, jamais mièvre mais inégal, ne sauve pas vraiment la mise. Au total, si l’idée est intéressante, le roman reste convenu : comme tant de scénarios de films, À Ciel ouvert « traite son sujet » avec l’efficacité éprouvée d’un gros-porteur. Il n’y a pas de quoi braire. Pas de quoi danser la gigue non plus.