Le Pied qui voque
Création littéraire


Bidonvilles
Suite du dernier numéro.

par Éric Vignola


           Sylvain disparaît encore, il fait son surhomme et décrisse sous d’autres cieux. Toi ça te prend de retourner à l’école. Tu t’inscris à Brossard où tu connais tout le monde, où tu te fais cruiser par les arabes et où les profs te vouvoient.

           Quand t’as froid tu te frottes, tu voudrais bien faire un enfant. Heureusement qu’on est en mai, et que t’arrives à dormir décollée. Et que j’arrive à rêver.

           Tu maigris à vue d’œil. Tu sors faire du sport avec les arabes de ton école. Tu reviens tard, Élise aime pas ça, elle sent que quelque chose va s’passer, qu’ça va être laitte, elle écrit moins de lettres. Tu m’intimides dans ton extravagance et ça la dérange. On dirait qu’elle veut me protéger mais qu’elle peut pas. Les petites sœurs, c’pas fait pour ça.

           T’as ramené un arabe à la maison, un soir. Tu nous as fait passer pour ta famille. Nous on a rien dit, on était estomaqué par l’effronterie, tellement qu’on l’a pas relevée, qu’on t’en a pas voulu. Réaction de peuple colonisé, a dit papa, qui était resté à table cette fois-là, mais ça avait pas l’air de déranger l’arabe.

           Sylvain en a profité pour revenir à c’moment-là. Il nous a regardés d’un air bizarre, avec dans la tête comme un boulon de sauté : il avait vu quelque chose, ça paraissait. Et ça s’entendait dans sa voix.

           J’ai vu New York. Encore.

           T’en as vu quoi ?

           Le tourbillon…

           Il est parti se coucher. Je l’ai suivi. T’as foutu l’arabe à la porte, et tu m’as rejoint. T’as voulu m’faire l’amour, j’ai dit non, t’as insisté, je t’ai giflée. Je voulais pas, c’était un réflexe, de l’autodéfense. Ça venait d’en bas. Mes couilles avaient des comptes à te rendre, je crois. Élise s’en est mêlée, elle a pété les plombs, elle aussi. Elle t’a brûlée avec un bout de métal qu’elle faisait chauffer dans un feu de poubelle, quand t’es sortie en trombe.

           Pour pus qu’elle revienne. Textuellement.

           T’es partie l’quinze juillet.

           Sylvain en a profité pour se trouver une job dans les usines à côté. On a appris, par lui, que c’étaient pas des bourgeois qui travaillaient là, c’étaient des attardés, que les usines engageaient parce que le gouvernement payait une partie de leur salaire.

           Il payait à bouffer aux filles qu’il ramenait, même aux putes, maintenant, et papa pouvait manger avec elles. Des fois c’était même lui qui les fourrait, quand Sylvain avait plus envie.

           J’ai vu… New York.

           T’en as vu quoi ?

           Les bidonvilles.

           Une lettre de Tlemcen vient d’arriver. Ma sœur la prend, déchire l’enveloppe et aussi un peu la lettre elle-même, la pose sur la table et la lit. La fille là-bas raconte que c’est la dernière fois qu’elle écrit, que demain ils vont venir brûler l’école où elle apprend en français, que sa professeure va donner son cours quand même. Qu’elle s’est permis de la vulgarité pour la première fois en quatre ans. J’encule leur mère aux intégristes. Elle dit qu’elle leur dira quand ils vont venir. Elle va peut-être même les attendre nue, pour qu’ils aient envie de la violer avant de l’incinérer, que s’ils approchent assez près elle pourra leur mordre les couilles jusqu’à ce qu’ils la tuent, qu’elle lâchera pas. Élise veut rester avec elle, s’en fout de mourir à seize ans, si c’est pour vivre dans une Algérie où si tu caches pas ta gorge on te la coupe. S’en fout d’mourir à seize ans, si c’est pour raconter à ses sœurs qu’elle s’est fait battre par son mari mais moins que la dernière fois, qu’il devient l’homme qu’elle sait qu’il est, qui la corrige parce qu’il le doit. S’en fout, et en même temps elle trouve ça grand, Élise, elle sort de sa crasse. Si elle arrive à arracher les couilles d’un terroriste, elle pourra même venger son père. Il y a de la rage sur la lettre, plus de rage que ça c’est écrit avec du sang, et y’a assez d’être crasseuse de logis, s’il faut qu’elle y reste assise pendant que sa prof se fait violer, égorger, brûler, c’est qu’elle mérite juste d’y rester, dans sa crasse. Qu’elle les mérite, les râclées.

           L’arabe que t’as ramené a cogné en septembre, voulait savoir où t’étais passée. Les voisins l’ont sorti d’la rue à coups de crocs-barres, ce qui leur a valu la visite de quelques policiers, mais comme c’était un africain qu’on avait tabassé, ils ont arrêté personne. Z’ont juste dit d’pas recommencer. On a dit d’accord en leur offrant une bière. Ils sont partis après deux gorgées. Pour sympathiser.

           Sylvain a décidé qu’il rendait son dernier souffle le sept février. Il a voulu faire ça en grand : il avait froid, il a décidé de s’immoler. Il s’est vidé de l’essence dessus, il a craqué une allumette, et il a pas eu l’temps de dire : ouf. Je l’ai vu faire de la fenêtre, j’ai couru le rouler dans la neige. On est allé s’réchauffer à l’urgence, mais cette fois c’était important, on y est tous allés. En taxi. On a profité de l’urgence pour pas payer.

           Brûlé partout. Il pouvait encore marmonner un peu, mais il le faisait pas. On sentait des fois qu’il voulait, mais il s’arrêtait juste avant. On le veillait tout le temps.

           C’est le lendemain que t’es revenue. Tu gelais. T’es entrée, t’as trouvé la roulotte vide, tu t’es allongée dans mon lit, tu t’es mise un doigt dans le ventre et un pouce dans la bouche, et tu t’es endormie pour la dernière fois. Les voisins qui t’ont trouvée le lendemain ont appelé la police d’abord, l’ambulance ensuite. Les docteurs ont dit que ton sang avait arrêté de circuler à partir de la nuque, que la couverture synthétique, trop petite, ne pouvait pas couvrir. T’aurais préféré mourir au tiers-monde, au chaud. Ça crève les yeux.

           Quand ils ont vu l’adresse où t’étais morte, mal, ils sont venus nous voir dans la chambre à Sylvain. On les a suivis parce qu’ils avaient l’air grave, et on t’a trouvée, encore bleue, sur le chemin qui menait à la morgue. On a dû t’identifier, et quand on est remontés, Sylvain était mort. Quelqu’un avait noté ses dernières paroles dans un calepin, qu’on a trouvé sur la table de lit, sans le quelqu’un.

           J’ai vu New York. C’que j’en ai vu ? Une mère qui accouche, qui cuit son enfant et qui le donne à manger à son mari, qui se régale, qui sait très bien ce qu’il mange. Une jeune lépreuse qui s’arrache la peau et qui se roule dans les ordures du dépotoir, la chair le plus à vif possible. Un frère qui regarde sa sœur dormir, puis soudainement sort une brique de derrière son dos et écrase son crâne dans son oreiller rose, jusqu’à ce que ça ressemble à la bouillie que maman faisait. Huit femmes qui attachent un homme, drogué, qui attendent qu’il reprenne ses esprits et qui l’excitent à fond avant de lui arracher la queue… pas de la lui couper, de la lui arracher. J’ai vu les bidonvilles d’Amérique. J’ai vu New York.

           Il avait imaginé tout ça, c’est sûr. Moi, c’est l’impression que ça m’a fait.