Le Pied qui voque
Création littéraire


Les coquelicots

par Katia Belkhodja




Les coquelicots, il n’y en pas ici, il n’y en a plus nulle part. Les coquelicots sont morts, quelque part entre les froids suisses-canadiens-(français), quelque part entre les conflits identitaires armés : trop de mots, en infiniment bref. Les coquelicots fanent et ils fanent vite, les cueillir, c’est les tuer, les coquelicots des colères fondues rouges. Trouées de ciel sur le clavier.

Je ne suis jamais vraiment sûre d’être en train de me taire.

Le rien, c’est de l’enfance qui ne trouve pas sa place, des moues informatisées, tout cet amour qui.

Maman disait : tu es trop dure.

Un jour, je me mordrai jusqu’à plus faim. Je t’ai offert trop de peau pour la reprendre, la replier sur moi comme une couverture. Je n’aurai plus jamais chaud (toute seule). Trop de points d’interrogations qui pendent aux dents des murs, je me suis décidée pour l’éviscération, la désovarisation, l’euthanasie générale du système affectif (quand ?). Sois parasympathique. J’ai froid. Tu sais. Bien sûr tu sais : j’ai tant de choses au corps. Et les chapeaux explosent. Communisme en spécial aux coins des rues marchandes. La comédie me manque (l’enfance).

Je t’écris parce que j’ai écrit à ces autres, et aussi parce que je ne leur ai pas écrit. Je t’écris parce qu’il y a cette impossibilité (durassienne) à te parler.

Ta sœur : je ne sais pas si tu réalises.

Moi sans toi, si. Paris embouteillée au gré de nos envies. Lausanne (des noms de villes, toujours, dans les textes, je sais : vas-y, identifie-moi). Je ne sais pas ce qu’elle veut que je réalise, je t’ai au corps depuis toujours, depuis l’enfance peut-être. Je t’ai au corps comme une douleur d’avant la vie.

Je t’ai au corps.

J’ai trop serré de dents pour partir sans me les arracher, pour t’enlever du moi mutilée, chirurgie (esthétique du silence : je serai toujours Algérienne). Mes pays sans honneur, tous, mes pays écorchés, troués comme des vers, modernes quoi, mes pays sont des romantiques allemands (et vive les écoles littéraires, à défaut d’écoles de littérature : taisez-vous, Hugo parle, Baudelaire écrit, geindre avant le mot : phonème). Les stylos traînent, les aiguilles traînent, les papiers traînent. Les draps, aussi. Ma chambre chaotique hypermoderne : déconstruction. Éclatement des catégories, de la ponctuation, tout sort des tiroirs et danse sur un air de polka (pourquoi polka ?). Ce doit être la petite Autrichienne (rousse, trop rousse). Ce doit être ce mode de la pensée qui s’instaure, de l’autofiction poétique, idéologique, mise en abyme du sujet (plonge). Falaises. Les montagnes sont immenses et blanches et poudreuses et elles surplombent le lac scintillant sur lequel nagent gracieusement les cygnes. Toute cette blancheur de partout qui me jette dans mes origines (rouges). Alger la blanche (oui). Montréal (encore, oui, mille fois). Lausanne. Trop de lacs entre mes paupières et mes doigts, de crispations, de nerfs. Je les désarticulerais, détachés du corps comme des fils électriques : je suis modem incarcéré. J’ai au corps une sérénité d’alpiniste, les cuisses tranquilles, les cuisses calmes, les cuisses joconde. Trop : d’influences littéraires. Et moi toujours au cœur de leurs identités, Québec ou Suisse romande. Ne me demandez pas : de vous définir.

Il paraît qu’on part comme on arrive : les entrailles dans la poignée de main. La famille qui vous suit au nombril. Les stores. Fermés, toujours fermés : les araignées qui sortent. Ne pas laisser sortir les araignées.