Le Pied qui voque
Création littéraire


par Éric Vignola


NDLR : La rédaction tient à souligner qu’elle n’assume (et forcément n’approuve) aucun des propos tenus par ses poètes, en général comme en particulier.

à Katia


L’enfance est une tare, du temps emprunté
la béquille de fumée des soirs à ne pas savoir où donner de la tête
des mots bégayés dans de l’urine sous le drap
les doigts dans le nez, dans la bouche
les nuits à se faire des peurs stupides de môme stupide
et des matins émerveillés qui ne peuvent jamais venir trop vite
de la neige à en creuser des cavernes alibabaesques
des igloos mous
à l’intérieur, tout irradie de lumière blanche et jaune
et de froid inoffensif
des mitaines mouillées par le travail acharné
qui ne peut jamais être trop long
des guerres épiques entre les deux sexes
qui n’en sont pas encore
des visages qui souriront, ou ne seront pas
de la glace à s’en ampouler les orteils
à s’en péter les oreilles des schruk, schruk, schruk
du temps à n’en pas savoir quoi faire
du temps à passer à embêter maman
à s’en faire accroire sur les adultes
à s’inventer des histoires, tant
à ne plus savoir où donner de la tête
à ne plus savoir qu’imaginer
à ne plus savoir qu’imaginer
que du temps a passé

et j’ai pelleté ta neige québécoise d’algérienne
tellement de neige qu’on pourrait y creuser des tunnels
des maisons, un métro de poche
tellement de neige à inventer entre nous
à parcourir. D’enfances
à reconstruire
avec nos pelles et nos classiques
libérés d’imagination
de sa marginalité directrice
fissurés dans nos paupières douloureuses de les tenir ouvertes
pour te déneiger, bébé
pour faire fondre ta froidure d’ici
replonger dans tes origines lascives
bébé
touche comme tu ne devrais pas toucher
je t’ai pelletée de neige
j’ai la peau des doigts toute plissée d’avoir baigné dans ton intimité
à s’en péter les oreilles des splouch, splouch, splouch
à s’en pétrifier les mains de chaleurs inquiétantes
de nuits émerveillées à s’essouffler par accident
pour un nez ou pour un non
des sexes qui glisseront, ou ne seront pas
des mots bégayés pour du sperme sous le drap
la béquille de fumée des soirs à ne pas savoir où donner de la tête

j’ai mal aux paupières
dans mon igloo serein
de ton absence de chaque fois que je me retourne
un courant d’air un peu vide
et des enfances qui rient
qui peuvent se lancer la balle à cinq mille kilomètres l’une de l’autre
attraper des flocons au vol pour se les envoyer
comme des cartes postales : « je t’envoie la neige ».