À Pied d'oeuvres
Chronique littéraire


Des yeux qui courent sur une route de mots

par Éric Vignola


NDLR : La rédaction tient à souligner qu’elle n’assume (et forcément n’approuve) aucun des propos tenus par ses chroniqueurs, en général comme en particulier.

           Les musicologues qui écrivent ont souvent tendance à imiter les grandes symphonies, qui finissent, grosso modo, par la mélodie avec laquelle elles ont commencé. La beauté ne réside pas dans la progression, mais dans l’éternel recommencement. On y voit aussi, bien sûr, la figure du cercle qui commence où il finit, du serpent qui se mange la queue, d’une conversation télévisée entre deux politiciens, d’un BAC à l’UQAM, etc.

           Or, la littérature permet, de temps en temps, lorsque maniée avec un minimum de finesse, de prendre cette figure anti-progressiste et d’en faire un éternel recommencement qui fait évoluer le lecteur. C’est le cas de Cette histoire-là (Questa storia), le dernier bébé d’Alessandro Baricco.

           Le roman raconte l’histoire d’Ultimo Parri, à partir du moment où son père vend tout ce qu’il possède pour se lancer dans la mécanique automobile (une invention toute nouvelle, l’automobile, à l’époque) jusqu’à sa mort, en passant par la guerre et l’Amérique. Et surtout : en passant par une femme méchante.

           Outre la poésie inhérente à tout roman de Baricco, ce bouquin se révèle d’un intérêt sans nom pour deux raisons majeures : d’abord, il y traite de l’évolution mécanique, industriel, robotique même du monde, et nous donne (à travers la lubie d’Ultimo) le secret pour s’en sortir (qui pourrait se résumer en quelque chose comme : « quand le sage pointe la lune, regarde les étoiles ») ; ensuite, on y trouve, traité de manière vivante et moderne, la figure de la femme méchante, figure très adaptée à la société québécoise actuelle, et qui l’exprime dans une idée splendide, que je rapporte de mémoire : elle est une route sur laquelle on se tue.