Je vais bien et vous


, p. 6-8.

J’écrirai cette chose que j’écris toujours parce que je ne sais pas quoi écrire. J’écrirai cette chose parce que je ne sais pas comment écrire autre chose que ce qui me passe par la tête, que ce que je pense, et que cela est ennuyant. Que cela est endormant. Que cela donne envie d’interrompre sa lecture et de faire autre chose. De rencontrer une étrangère dans la rue et de dire bonjour comment allez-vous pour qu’elle réponde je vais bien et vous? Mais en réalité quand on dit je vais bien et vous, en vérité c’est un mensonge et les choses se compliquent. En vérité vous vous levez de votre lit une heure après que votre alarme ait sonné parce que vous avez passé l’heure là, au fond de votre lit, à réfléchir à toutes les raisons pour lesquelles vous ne devriez pas vous lever. En vérité du fond de votre lit vous pensez à ce garçon qui vous a quittée, vous pensez à ce travail que vous devez rendre vendredi mais que vous n’avez pas commencé, vous pensez à votre meilleur ami qui est décédé avant votre rendez-vous sur la terrasse du Détour Bistro où vous auriez dû boire quelques allongés, entre deux courriels répondus en retard, toujours en retard, désolée pour le délai de la réponse. En vérité quand vous dites je vais bien et jai passé un très bel été, vous pensez à ce matin même quand vous avez échappé votre tasse de café chaud de café noir sur vos bas blancs. Vous pensez à cette phrase que vous tentez d’écrire depuis des années mais qui ne vient jamais comme vous la voulez, à cette idée que vous voulez mettre sur papier mais qui ne s’y met jamais comme il le faut. Mais peut-être pensez-vous aussi à cette fille que vous avez croisée dans un bar, un bar chic, et que vous avez presque embrassée. Peut-être sans doute aussi à cette dernière cigarette dans votre paquet de cigarettes et à toutes les fois où vous avez tenté d’arrêter de fumer.

Et puis vous revoyez ces paysages que vous longiez en train tous les étés de votre enfance quand vous parcouriez du nord au sud la côte est américaine et entre deux sièges vous revoyez cette lumière qui entrait par la vitre froide sur laquelle vous appuyiez votre front qui laissait une trace grasse, une trace grasse sur la vitre froide. Et ces deux longues rides qui creusent lentement et paresseusement les deux côtés de votre bouche joignent votre nez à vos lèvres sur le miroir sale de la salle de bains.

Et en images que votre interlocuteur ne voit pas, vous revivez ce rêve récurrent dans lequel vous tuez votre mère à coups de hache, de couteau de chef, de marteau, à coups de mains autour du cou serré, toujours plus serré, comme votre jean que vous n’arrivez plus à boutonner. Et vous souriez d’une oreille à l’autre et, vous dites-vous, il ne faut pas que je paraisse fausse, il ne faut pas, vous dites-vous, que je paraisse autre que ceci que je donne à voir, autre que le bel été que j’aurais passé. Et enfin vous pensez à cette connaissance que vous avez croisée sur le trottoir du boulevard Saint-Joseph et que vous avez saluée de la main et vous revoyez son regard qui s’est détourné, vous savez avec certitude qu’elle a détourné le regard et vous vous dites qu’au fond personne ne s’intéresse véritablement à toutes ces choses que vous écrivez, à vos pensées qui courent entre vos oreilles et à gorge déployée vous riez d’une blague qu’on vous raconte, une histoire drôle, une anecdote, et finalement vous comprenez pourquoi vous préférez toujours écrire des choses ennuyantes et peut-être un peu simples. Simples comme bonjour madame, comme bonjour monsieur. Comme how do you do et comme je vais bien et vous.

Le feu qu’il reste


, p. 9.

La dompe aux cartouches

déjà en marge la pourriture

qu’arrachent les dents écharognent

la chair           le vertige en meute

 

en finir : abattre les peaux

en finir enfin

 

 

il faudra compter les balles

Bobby est un athéiste


, p. 10-12.

Tous les matins, un jeune homme, prénommé Bobby, emprunte religieusement le chemin pour aller travailler à la pharmacie du quartier. Il s’agit d’une rue paisible, en pente, avec de modestes maisons, quelques commerces et une église. Elle a été construite avant même qu’il n’y ait un quartier ou même une rue, pour vous dire à quel point cette église est vieille. Deux fois par jour, Bobby passe devant cette église dans l’indifférence la plus totale.

Par un dimanche soir pluvieux d’automne, Bobby est pris d’une attaque de conscience : la dernière semaine à la pharmacie a laissé des traces dans son esprit. Le plus curieux, c’est qu’en revenant de travailler, Bobby fige devant le parvis de l’église. Il ne peut s’agir d’une coïncidence. Bobby monte l’escalier de pierres grises, trois marches à la fois, pousse les lourdes portes de bois massif, court le long de l’allée centrale et son tapis couleur rubis, s’arrête au chœur, tourne à droite et s’assoit dans le confessionnal.

Cela fait belle lurette que Bobby n’a pas mis les pieds dans cette église. La dernière fois, c’était pour sa première communion. Bobby a le désagréable souvenir d’avoir marché le long de cette foutue allée centrale, en tenant une chandelle dégoulinante qui lui brûlait les mains, tout en récitant des absurdités sur la gloire d’un esprit invisible, capable d’opérer des miracles. Tout ce non-sens n’avait pour but que d’apaiser les craintes de ses parents, qui redoutaient à l’époque l’influence de la secte du concombre sacré, faisant des victimes chez les non-croyants.

Mais revenons à notre cher Bobby, qui prend donc place dans le confessionnal, encore détrempé de l’averse glaciale d’un soir d’automne. Les politesses d’usage sont échangées entre Bobby et le prêtre. Mais puisque la vie moderne n’est que contraintes spatio-temporelles et que ce récit doit respecter ces dites contraintes, il est de mise, chers lecteurs, de vous en faire un court résumé.

Lundi
Fatigué de travailler en permanence, Bobby pique un somme dans l’arrière-boutique, sur ses heures de travail, en improvisant un lit à base de paquets d’essuie-tout triple épaisseur de type « moelleux ».

Mardi
Bobby s’envoie en l’air dans les toilettes des employés avec une cliente un peu coquine qui lui faisait des avances dans le rayon des préservatifs.

Mercredi
Bobby engueule une grand-mère et lui dit d’aller se faire foutre, car elle s’entête à vouloir acquérir 37 boîtes de mouchoirs au prix incroyable de 99 cents chacune, cependant au prix encore plus incroyable de 59 cents la boîte, invoquant un spécial vieux du mois passé.

Jeudi
Bobby s’empiffre de barres de chocolat dans l’entrepôt, d’une valeur totale de 50 dollars. En cachette, bien entendu.

En prime, Bobby a commis ce larcin à l’abri des caméras de la pharmacie et s’est empressé de mettre la faute sur le pauvre Frédéric, un commis que Bobby a pris en grippe dès sa première journée de travail. Les emballages de barres de chocolat dans la case de Frédéric lui ont valu une déduction dudit 50 dollars sur son prochain chèque de paie.

Vendredi
Bobby met sur les tablettes des pintes de lait au chocolat pour la modique somme de 29 cents chacune, sachant très bien qu’elles sont périmées et qu’aucun client ne prendra la peine de regarder la date de péremption, obnubilé comme ils seront par l’offre du siècle.

Samedi
Après avoir vu la rutilante voiture sport de son ancien collègue Victor, Bobby ne pense qu’à quitter cet emploi merdique pour se lancer dans la vente de stupéfiants, ce que Victor a fait. Bobby sait pertinemment qu’il s’agit d’une meilleure option qu’un misérable poste de superviseur dans une pharmacie minable. Parfois, Bobby envie Victor d’avoir eu le courage de faire ce que lui ne fera jamais : sortir du système, tout simplement.

Dimanche
Ce matin même, Bobby envoie le pauvre Frédéric nettoyer l’allée des condiments, là où une bouteille de ketchup, format 1 litre, a explosé sur le plancher de la pharmacie. Il faut savoir que Bobby, encore incommodé par sa soirée de folie avec Victor, a accroché ladite bouteille de ketchup. Toutefois, à quoi bon être superviseur si l’on ne peut pas déléguer les tâches ménagères aux vulgaires subalternes? Ce cher Bobby est bien trop fier pour se rabaisser à de banales gueuseries.

Une fois la confession terminée, sans même attendre la pénitence du prêtre, Bobby se lève d’un coup, quitte le confessionnal, emprunte de nouveau l’allée centrale de l’église et son tapis couleur rubis, pousse les lourdes portes et reprend son chemin dans l’averse automnale, soudainement si agréable. Il est heureux, soulagé et finalement en paix avec l’univers.

Mais qu’est-ce qui peut bien avoir apaisé l’esprit de ce cher Bobby? La foi chrétienne, le refuge spirituel de l’église, l’odeur d’encens? Aucunement. Bobby se dit plutôt qu’il n’aura pas à débourser une somme astronomique pour se payer les services d’un psychologue. Ni à trouver une copine à l’oreille attentive qui l’écouterait libérer sa conscience, dévoilant un côté sensible de sa personnalité, une facette délicate de ce charmant Bobby. Non. Cette visite spontanée dans le confessionnal de l’église lui a amplement suffit, car ne l’oublions pas : Bobby est un athéiste.

La règle numéro 5


, p. 13-16.

C’est l’heure; je dois y aller. La nuit commence à tomber. Je me le dis, je me le répète, mais je n’arrive pas à m’extirper du fauteuil. Dehors, c’est froid, noir, hostile. Je regarde les ombres qui dansent dans la fenêtre.

J’ai reçu le carton ce matin. C’est comme ça, je ne pose pas de questions. J’ai toujours le choix : oui ou non. Mais le non est symbolique. C’est un non qui veut dire j’ai peur, je ne suis pas à la hauteur, oubliez-moi. Sauf qu’ils n’oublient jamais. De toute façon, moi, je me suis engagé. Et je ne suis pas du genre à me dégonfler.

 

Ne jamais refuser.

 

Un tour à la salle de bain et je suis prêt. J’enfile mon chandail, je remonte le capuchon sur ma tête. L’hiver arrive, je devrais laisser pousser mes cheveux, mais j’ai l’air plus endurci quand je suis rasé.

Il fait froid, comme je le pensais. J’augmente le volume de mon iPod et j’accélère le pas pour me réchauffer. Dans mes écouteurs : Le Canon de Pachelbel. J’ai téléchargé une version qui dure une heure. D’habitude, c’est bien assez pour me rendre là où j’ai besoin d’aller. Ça pourrait être n’importe quelle musique, même la trame sonore de Rocky, mais j’essaie d’éviter de tomber dans le cliché. Le classique, ça me remet les idées en place. J’ai lu des études là-dessus. Il semblerait qu’en entendant ça, le cerveau produit plein de dopamine et ça fait baisser la tension artérielle. Bref, c’est bon pour le cœur. Puis quand je sens les battements qui s’affolent à mesure que j’avance, je me dis que ça ne peut pas nuire. Il y a même certaines notes qui stimuleraient la production d’acides aminés, genre un sol pour l’aspartate ou un la pour le glutamate, mais je ne suis pas sûr de saisir ce que ça changerait dans mon corps. D’après ce que j’ai compris, ils ont surtout testé ça sur des animaux. Les vaches produiraient plus de lait en écoutant Beethoven que les Beatles. Je ne sais pas si les Beatles l’auraient mal pris.

Je ne suis pas fou non plus, je ne crois pas tout ce que je lis. Et même si j’y croyais, je n’irais pas parler de ça aux autres, à ceux qui sont sur la liste avec moi, leur demander ce qu’ils écoutent, s’ils écoutent quelque chose. Je ne saurai jamais si ça fait une différence pour eux aussi. De toute façon, on ne se parle pas. C’est comme ça.

 

Ne jamais se parler.

 

Un pied devant l’autre. Je me concentre sur le mouvement de mes jambes, de mes muscles qui se contractent, qui se préparent. Les maisons défilent, les trottoirs, les rues, les terrains vagues; je ne les vois plus.

Sur le carton qu’ils m’ont envoyé, seulement une adresse et puis c’est tout. Il ne me faut rien de plus, dans le fond. Et l’adresse, j’y suis rendu. De l’extérieur, c’est un entrepôt comme tous les autres. Cubique comme tous les autres. Bétonné comme tous les autres. J’enlève mon capuchon et mes écouteurs. Pachelbel devra attendre. J’ai besoin de tous mes sens. J’ai besoin d’entendre les pas feutrés ou les cris, peu importe ce qui m’attend à l’intérieur. Je pousse la porte principale, aux aguets, prêt à affronter le danger. Je me tiens droit, les poings serrés, les yeux défiants.

Seul. Il n’y a que le silence pour m’accueillir entre ces murs sombres et crasseux. Je contemple les alentours, examine mon possible champ de bataille. Ici et là, quelques fenêtres placardées, d’autres laissées en offrande au vent glacial qui s’y engouffre. Aucun bruit. Au sol, de la poussière accumulée, une tache d’huile visqueuse, une pile d’objets oubliés. Ça sent la rouille et l’humidité, ça sent le temps qui passe et les souvenirs entreposés. Toujours aucun bruit, excepté peut-être ce clopinement lointain, comme un murmure en attente d’être amplifié. Et justement, il s’amplifie. Les bruits de pas se répercutent contre les murs, se multiplient encore et encore et m’encerclent, armée bruyante et pourtant invisible. Je me sens pris au piège, prisonnier d’une toile que je n’ai pas su éviter.

 

Ne jamais reculer.

 

Et alors, je le vois, tournant le coin, minuscule point noir dans cette immensité, menaçant sous le néon clignotant. L’homme s’approche de moi. Je fais un pas, puis un autre. Je ne vais pas l’attendre ici, au centre de cette pièce vide, les bras ballants et la sueur au front. Je marche, lentement, les mains moites et le cou raide. J’avance jusqu’à me trouver devant lui, face à face, nez à nez, tous les deux enfin arrêtés. L’homme est plus petit que je l’avais cru, plus vieux et plus courbé. Ses cheveux en bataille retombent sur ses oreilles et ses sourcils, cachent son front probablement ridé. Il a un tic qui tiraille le coin gauche de sa bouche, sorte de grimace involontaire.

 

Ne jamais sous-estimer ladversaire.

 

Sans un mot, l’homme se remet en marche, tourne autour de moi. Il boitille, une de ses jambes semble complètement raide. Je sens son regard encore vif traverser ma nuque, traverser mon corps pétrifié par le froid et l’adrénaline. Ses yeux comme autant de mains me fouillent, me scrutent au plus profond de ma chair et de mon âme. Même Pachelbel ne pourrait plus me calmer maintenant. Je demeure ainsi immobile une minute, deux minutes, cinq minutes. Seul le corps en mouvement de l’homme brise la fixité de ce moment qui me paraît sans fin. Il revient devant moi pour me tendre une main froide et rugueuse que je serre en tremblant, méfiant. Je n’ose rien faire, ni une poussée ni un coup. Je ne comprends plus pourquoi je suis ici, face à l’homme âgé, face à l’homme presque nain.

 

Ne jamais hésiter.

 

Je ne vois pas son élan, son poing vers moi. Je ne sens pas tout de suite ma douleur. À bout de souffle, je me laisse glisser au sol pendant que l’homme s’éloigne en boitant. Déjà, il s’en retourne comme il est venu, me laissant seul contre le froid du béton qui m’engourdit. Au coin, le néon clignotant me renvoie ma consternation en plein visage : j’ai hésité, j’ai hésité, j’ai hésité.

Ce n’est pas la peine de me relever. Il n’y aura plus de cartons, plus de listes, plus de battements de cœur à calmer à coups de Pachelbel. Seulement mon nom comme une risée, comme un échec à effacer, seulement cette envie de sombrer dans l’oubli. Sauf qu’ils n’oublient jamais.

 

Après midi, l’équinoxe


, p. 17-18.

Midi recule. Minuit n’est plus à la porte, maintenant le temps s’allonge. Ce n’est pas le soleil qui éclaire la pièce, ce sont des ampoules jaunes. La lumière est un détail qui peut tout changer. Mon père, orphelin en habit noir, attend debout mes condoléances.

***

Ma grand-mère a eu dix enfants avec mon grand-père décédé à 52 ans d’une crise cardiaque en jouant au baseball. Coup de circuit. Je ne connais mon grand-père que par une photo de lui sur la desserte dans la salle à manger où mon père a grandi. Je ne connais mon grand-père que de par son absence de la photo familiale laminée et accrochée au mur de tous les portraits.

Ma grand-mère n’a eu que deux filles, dont une handicapée dès le berceau : un mauvais vaccin ou la polio. Ma tante connaissait toutes les vieilles chansons qui passaient à la radio et faisait des casse-têtes pour enfants. Elle a toujours pensé que j’étais une autre. Pour elle, toutes les nièces étaient la même. Le chant de ma tante s’est éteint il y a deux ans. Pour combler son absence, ma grand-mère ouvrait la radio chaque fois qu’un de mes oncles s’assoyait dans le la-Z-boy du salon. J’y ai vu mon père pleurer pour la première fois. Puis une deuxième fois le même jour, une poignée de terre à la main.

Ma grand-mère a eu dix enfants; il ne lui en reste que huit. Après la mort de mon grand-père, le cadet de la famille s’est suicidé dans la cave de la maison. Personne n’a jamais connu les raisons qui ont poussé mon oncle à forcer le grand saut. Dans le brouhaha de la petite maison, mes oncles et mes tantes n’avaient pas remarqué le vacillement d’un des leurs. Mon père a retrouvé son frère pendu dans la cave en rentrant un rare soir où la maison était vide. La cave où j’ai joué au hockey et aux fléchettes toute mon enfance. La cave où mon père ne descend plus.

Au lendemain des enterrements, on retrouvait toujours une tarte aux pommes de pâte tressée en plein centre de la table de la cuisine. L’odeur réconfortante de l’amour maternel au réveil des jours à poursuivre.

Dans la maison de ma grand-mère, rue De Mont, le soleil entrait le matin par le salon et éclairait le la-Z-boy de ma tante. À midi, il continuait sa route dans la salle à manger où ma grand-mère faisait ses mots croisés, son tricot et ses casse-têtes, assise en face de la photo de son mari. Le soir à l’heure des fourneaux, ma grand-mère s’est activée toute sa vie à préparer le repas pour ses nombreux enfants dans la cuisine où le soleil entrait de plein fouet. La lumière du jour n’éclairait jamais les fenêtres de la cave, située au nord.

***

Dans la ville où j’ai grandi, le complexe funéraire est situé en face de la résidence de personnes âgées. À la fin de sa vie, ma famille y installa ma grand-mère et ses quelques souvenirs dans une des chambres avec vue sur le cimetière. S’il faut toute une vie pour accepter la mort, la conviction de la fin hâte son pas. Deux semaines après l’avoir emmené là, on traversa son corps de l’autre côté de la rue.

La partition cyclable d’un biker d’Hochlag


, p. 19-21.

Ontario : les ruines

La rue Ontario, été comme hiver, un véritable chantier de guerre. Après avoir traversé le sol rocailleux et volcanique direction ouest, mon vélo doit affronter les fameux détours des impromptus cônes oranges. Alors que je crois ma monture vingt et une vitesses prête à faire face aux pires conditions routières montréalaises, le trou qui m’attend entre deux cônes pourrait bien m’empêcher d’atteindre mon objectif de ce jour : le parc Lafontaine. Je m’élance à travers cet univers de béton assommant où les cris des piétons et les klaxons effrénés des voitures me font perdent ma boussole auditive. J’ai besoin de silence, accompagné d’un léger bruit de fontaine. Sur Ontario, ces ruines qu’on appelle une rue, je deviens un personnage épique. Avec mon casque comme armure, je suis attiré vers les lumières rouges et hypnotisé par cette traversée mortelle. Je me dis que ce serait une fin héroïque. Mon cœur pédale à toute vitesse et je tremble car la rue s’effondre dans des grondements féroces. Un dossard jaune m’indique le chemin où le sol est un peu moins troué et où les voitures sont bloquées par une main. Rien ne vaut les regards de jalousie que les conducteurs automobiles me lancent alors que je file à toute vitesse sur ma bécane Specialized. Je suis sauvé. Je suis enfin arrivé à la côte Papineau. Je n’en peux plus. Et mon vélo non plus.

 

Sherbrooke : le no-bike land

Après la montée de la côte Chambly, où je suis maintenant un vélo à deux pattes, je conçois mon projet ambitieux de parcourir d’est en ouest la rue que j’ai affectueusement appelé le no-bike land : Sherbrooke. La Sherbrooke n’est pas faite pour les cyclistes. Je suis en minorité dans ce territoire sans voie face aux voitures qui viennent de tous côtés. En déséquilibre sur mon Specialized, je me sens vulnérable et j’ai peur de me faire attaquer à coup de portière. Malgré tout, je me crois capable de tout, avec ou sans casque, et l’attrait du gazon moelleux me motive à continuer. Faire du vélo sur cette artère est surtout psychologique : il faut s’imaginer gros et entouré de fer. Ce ne sont pas des cônes ou des nids-de-poule qui m’arrêteront cette fois-ci, mais bien l’ennemi voiturier et pollueur qui m’étouffe et m’affaiblit. Mais ce n’est pas sans savoir que je suis un spécialisé de mon vélo, des passages réduits, des territoires hostiles, et comme un paon, je déploie mes plumes pour montrer que c’est moi qui a la tête la plus dure, la gorge la plus rouge et la voix la plus forte. À me promener les bras écartés sur mon vélo en criant comme Tarzan sur sa liane, je suis convaincu que Sherbrooke me mènera à destination : à la fontaine de mon parc où les canards ondulent et les écureuils se multiplient.

 

Rachel : le cercle

Sur la Rachel, encore plus haut, l’utopie cycliste est protégée par la piste réservée. J’y vais quand je veux me fondre dans un mouvement social. Quand j’ai envie de faire partie d’un groupe et de croire qu’on pédale tous ensemble vers la gloire. Suivant la trajectoire du cycliste devant moi, je m’immobilise à une lumière rouge. Par contre, je sens le poids de la solidarité entre les avec-casques et les sans-casques derrière nous qui nous pressent à continuer. Nous devenons alors un défilé sans fin qui impose sa présence malvenue aux automobilistes. Un élan commun nous propulse vers l’avant sans arrêt. D’un même mouvement, on traverse les lumières rouges, d’un même mouvement, nous nous rendons tous au parc Lafontaine. Sur Rachel, la piste cyclable est une queue leu leu de joyeux cyclistes, qui j’aime le croire, vont tous contempler les arbres avec moi et on continuera ce qu’on a commencé sur Rachel en chantant à l’unisson. Et si on le pouvait, je sais qu’on se tiendrait tous la main et qu’on ferait la ronde en créant un infini que j’imagine lorsque je bois de l’eau en faisant pipi.

Ces trois lignes parallèles qui forment ma partition locale font jouer ces musiques cycliques qui rythment mon son d’est en ouest. Ma roue roule et raconte ses histoires à toute vitesse, ses histoires de nids-de-poule, de portière et de lumières rouge qui traversent Montréal et me portent vers ma destination nature, peu importe le chemin.

Quelque chose comme l’horizon


, p. 22-24.

Pas de lumière pour les nazes

je marche loin des lignes droites

il aurait fallu que tu

me déposes à la maison

là où

les portes ont des verrous

 

La seule distance qui s’amoindrit

est celle qui sépare

ma tête

du bitume

je découvre des hiéroglyphes

sur la rue inhabitable

 

Jusqu’au zoo

je sculpte ce qui tiendra lieu

de totems

quand le monde s’écroulera

toi tigre moi mousson

deux êtres inutiles

dans les halos nucléaires

 

Ici

ce n’est pas Bagdad

quand on lève les yeux

ce n’est pas le ciel

est-il seulement possible

de prendre d’autres chemins

sortir des tunnels carpiens

 

Je suis celle qui charrie

ce qui reste des protocoles

tu flotteras là où se tenait

le Stade et

je mouillerai ma culotte

en pensant

à Zombie Boy

 

Les étoiles brillent toujours

dans un badtrip qui n’appartient qu’à elles

tu m’aurais épargné

les aurores boréales

que j’aurais pleuré pareil

République des bananes


, p. 25.

Chaque matin, je m’assois devant mon café et je pense à un singe dactylographe. Un primate qui écrit sans le savoir le plus grand livre de tous les temps. Ce n’est pas un singe de lettres. C’est un singe. Un macaque en veston vert taché qui procède une lettre à la fois, en appuyant de ses gros index sur les touches de la machine. Une machine faite pour les humains. Les caractères apparaissent alors les uns après les autres sur le papier sans qu’il puisse leur conférer un sens quelconque. Il arrive toutefois que ces suites aléatoires alignent assez de symboles pour créer un mot, voire une phrase.

Une gorgée de café de plus et, tout d’un coup, ce singe est remplacé par un autre en chemise de velours. Une autre, et en voilà un troisième en veston. Je réalise que le nombre de primates que j’imagine augmente à chaque jour; de même, les chances qu’ils ont de composer des mots. Devant cette réalisation, je ne peux m’empêcher de sortir mon exemplaire de Don Quichotte et de l’ouvrir à une page quelconque. Ce pourrait-il que ces mots soient le résultat de milliers, ou peut-être même de milliards, d’essais infructueux de singes écrivains?

Face à ce constat, comment puis-je me permettre d’écrire : peu importe l’inspiration du moment, il va toujours y avoir un animal qui, par le simple jeu du hasard, fera mieux que moi. Cette pensée enlève toute crédibilité à ma démarche d’auteur et, ainsi, rend ce travail totalement futile. C’est d’ailleurs juste assez drôle pour me faire peur, juste assez inquiétant pour m’obséder chaque matin devant mon café.

Pire que le Christ


, p. 26-27.

Duos habet et bene pendentes

 

J’appuie sur le bouton start du vidéo en me disant que même le Christ a été mis sur la croix pour moins que ça. Je te jure, je pense que je brise toutes les règles possibles, le code moral éthique déontologique de l’amitié. J’accélère le contenu de la première heure à toute vitesse, le cœur un peu en chamade. À l’écran on voit ma salle de bain vide, un beau cadrage qui met en valeur, bien zoomé, bien centré, le bol de toilette comme un trône où tu vas t’asseoir.

C’est pas la première fois que je te filme. Au fil des années, je suis devenu pas pire avec la caméra. Le monde des gros appareils de luxes, le Kodak à mille piasses avec le zoom pis l’objectif externe m’a jamais vraiment intéressé. J’ai toujours cherché les petites caméras. Le  modèle le plus basic possible, sans lumière qui flashe quand tu filmes. Pas de bruit. Subtil. Le genre que je pouvais glisser dans mes poches avant d’entrer aux toilettes de l’école pour te voir pisser. Avec les années et l’arrivée du iPhone, tout est devenu plus simple. Même plus besoin de le cacher, c’est si normal de voir quelqu’un texter que les douchebags de gym y pensent pas deux fois quand ils te voient avec ton téléphone : ils se mettent nus sans que tu aies rien à demander. C’est un peu ce qu’ils veulent dans le fond, ils vont au gym cinq à six fois par semaine. Il faut bien que quelqu’un remarque tous ces efforts.

On jouait aux jeux vidéo dans le salon. Tu me demandes de faire une pause, tu te lèves, je sors mon iPhone et je regarde l’heure : je la note pour plus tard. Tu restes cinq minutes. Quand tu reviens on repart le jeu. Tu restes deux heures encore, pis tu vas souper chez toi. J’attends que mes parents se couchent. Pire que le Christ.

C’est juste de la curiosité, dans le fond, de vouloir voir l’organe sexuel de mes amis. Peut-être parce que dans les gyms d’école, c’est différent des gyms où on s’entraine. Les ados de mon âge sont si complexés par leur sexualité. Ça me touche. Ils se changent en tirant leur chandail ou en se retournant. Ceux qui m’intriguent le plus, ce sont ceux qui vont dans les cabines se changer. Je me demande ce qu’ils cachent. Je suis pas le premier à être obsédé par ça, je le sais. Weird, mais moins weird que d’autres. Au XVe et au début  du XVIe siècle, on avait l’habitude de vérifier la sexualité du pape en le faisant s’asseoir sur une petite chaise avec un trou au centre. Un religieux passe la main sous la chaise et si les couilles pendent, on s’exclame est unus, il en a un. Tout un auditoire de cardinaux est présent à ces cérémonies. Je les imagine bandés à entendre le verdict. Puis, en cœur, si tout est normal, ils répondent Deo gratias, rendons grâce à Dieu. Un pape peut pas être pape s’il a pas de couilles. On voulait éviter de recréer la situation de la papesse Jeanne, qui s’était fait passer pour un homme, mais qui avait accouché en public lors d’une cérémonie. Comme quoi il y a quelque chose de dangereux dans cette manie de cacher son sexe.

Aujourd’hui, c’est à moi de vérifier ça chez mes amis. Je les passe un à un. J’avance ton vidéo jusqu’à trois heures trente-cinq, je me laisse un petit suspense d’une minute pour pas gâcher le punch. Tu entres dans la salle de bain, tu te mouches et tu te laves les mains. De bonnes habitudes. Tu détaches ta ceinture. Je vois ton sexe et ton poil pubien, pis tu t’assoies sur le bol et tu chies. Je visionne plusieurs fois le début quand tu te détaches la ceinture. Je te rassure, tu avais rien à cacher dans le vestiaire de l’école. Je te confirme que tu as un sexe bien normal. Comme ils disent, duos habet et bene pendentes. Il y en a deux et elles sont bien pendantes.

7455, rue Lachance


, p. 28-32.

C’est l’été, il fait très chaud. Tout le monde est assis sur la vieille galerie qu’il faut repeindre à chaque année.

Nous jouons près du grand arbre qui trône au milieu de la cour. Moi j’étais la maman et toi tu étais le bébé. Toi tu étais le chien et tu venais nous réveiller le matin, daccord? Les animaux en plastique sont bien disposés sous un bouquet de fougère. Leur forêt est immense, feuillue et regorge de dangers. Les dinosaures, pour leur part, sont en proie à la sécheresse. Ils errent sur les vieilles dalles craquelées en béton.

La peinture sur la clôture s’écaille, le gazon est trop long et les mauvaises herbes ont envahi les plans de rhubarbe. Sous la galerie, les araignées aux longues pattes sont installées entre les râteaux rouillés et les sacs de terre gorgés d’eau.

Pour nous, c’est la plus belle cour du monde.

Dans la maison règne un désordre incommensurable. La cuisine est une zone sinistrée. Les chaudrons souillés sont toujours en train de mijoter du bouillon de poulet et la vaisselle sale s’accumule dans l’évier. Des papiers de toutes sortes envahissent la table. Les comptoirs sont pleins de taches incrustées dans la mélamine depuis des lustres.

Nous n’avons jamais compris pourquoi nos mères étaient aussi rangées et organisées. Les armoires regorgent d’étranges produits qui ne franchiront jamais la porte de nos maisons neuves. Des rice krispies, des guimauves, de la poudre à pâte, du cacao, du crisco, des peppermints roses.

Le 7455, rue Lachance est le seul endroit de notre vie où nous avons mangé des guimauves tricolores.

Dans le salon, il est pratiquement impossible de s’assoir sur les sofas en cuir verts qui collent aux cuisses. Bach, Hanon, Chopin et Czerny sont les heureux élus qui les occupent. Les garde-robes ne ferment plus : ils sont remplis de vestes à épaulettes.

Et la salle de bain sent toujours l’eau de javel.

 

Veille de Noël. Le vieux sapin a repris sa place, coincé entre le téléviseur et le piano brun. Notre grand-père se berce, silencieusement. Nous avons sorti les personnages bibliques de leur crèche pour les placer dans quelques aventures rocambolesques où l’enfant Jésus se fait kidnapper par les rois mages.

Seule Marie est restée au fond de la crèche. Avec ses bras cassés, elle reste le mystère de notre jeunesse. Notre grand-mère ne se rappelle jamais pourquoi, même si nous le lui demandons à chaque année.

Au centre de la table de la cuisine, il y a un pot rempli de cuillères à café. Au milieu de tous ces ustensiles ronds et banals se trouve une cuillère en forme de poire. Tout le monde se regarde dans le blanc des yeux en mangeant sa lasagne. Lorsque le dessert arrivera, ce sera la guerre entre tous les cousins et les cousines pour savoir qui aura l’honneur de manger son tapioca avec la cuillère-poire.

Notre grand-mère est toujours en train de bouger en chantant des airs de Carmen ou de Rigoletto. Elle ne s’assoit pratiquement jamais. Même pour manger. Notre grand-mère mange debout et transporte les restes de son dîner partout sur les vieux planchers sales. Le seul endroit où on l’a vue assise est sur son banc de piano.

Notre grand-mère passe son temps à faire des listes. Des listes d’épicerie, de recettes, de morceaux de chorale. Plus tard, nous trouverons des centaines de cahiers de notes remplis de son écriture penchée que personne ne lira jamais.

Notre grand-mère ne s’arrête jamais de parler : elle a toujours quelque chose à raconter. On connaît toutes ses histoires par cœur : ce sont constamment les mêmes. Nous savons que sa sœur Louise a bu de l’eau de javel ou que son frère Denis s’est cassé tous les os en tombant sur la glace.

Lorsque, des années plus tard, nous verrons enfin ces héros de notre jeunesse, nous serons un peu déçus de les retrouver ainsi, tous ridés et tous croulants, s’accrochant désespérément aux rampes d’escalier, aux bras de leurs enfants.

Notre guerrier de l’hiver, notre survivante de l’eau de javel.

Il faut croire que, dans le temps, on vivait dangereusement.

Aujourd’hui, c’est Gabrielle qui remporte la palme d’or du danger avec ses trois points de suture sur l’arcade sourcilière.

 

Après-midi d’hiver. Nous sommes dans la petite chambre du fond où dorment la vielle machine à coudre et le sofa-lit. Dans le coin, il y a une armoire vitrée abritant des encyclopédies. Une armoire qu’il faut ouvrir avec une clé. Moi j’étais la princesse et toi le prince. On voulait les livres magiques, mais on avait perdu la clé, daccord?

Nous avons tous appris à jouer sur le piano brun d’en haut. Il est désaccordé depuis au moins 20 ans. Les touches sont écaillées et craquelées : on a mis les restes dans un petit pot, juste à côté du petit piano décoratif en verre. Et il y a toujours ce fameux ré, celui du milieu qui n’a jamais fonctionné.

Notre grand-mère dit toujours qu’elle va finir par le réparer.

 

Mois de mai. La télévision diffuse une partie de golf soporifique.

Nous descendons au sous-sol.

Ici, rien n’a été acheté chez Brault & Martineau ou chez IKEA. Le vieux sofa vient de chez Émile, le bureau en chêne de chez Grand’pa Lachance et le piano noir de chez la grand-tante Eugénie. Tous des gens que nous ne connaîtrons jamais.

Dans le coin, près de l’escalier, il y a un bar avec des bouteilles qui datent de l’après-guerre. Moi j’étais Hermione et toi Harry. On entrait aux Trois Balais et Hagrid nous servait un verre, daccord?

Notre grand-père possède la chaise berçante en faux cuir rouge bourgogne qui est placée au milieu du salon. Elle donne une vue parfaite sur la télévision, sur la grande fenêtre et sur des petits-enfants qui ont sorti les bonshommes de la crèche pour les disposer sur le tapis.

Notre grand-père regarde toujours quelque chose.

 

Un dimanche soir, à l’automne. Assis par terre dans le salon, nous regardons distraitement la télévision. Nous sommes rendus trop vieux pour jouer.

 

Mois de juillet. C’est le chaos à l’intérieur du 7455, rue Lachance. Des papiers, des boîtes et des objets accumulés depuis 50 ans envahissent toutes les pièces. Il règne une chaleur indescriptible dans la vieille maison.

Notre grand-père est mort, notre grand-mère est partie ailleurs. Il faut vider le 7455, rue Lachance.

Le piano noir de la grand-tante Eugénie ira chez Johanne,
Le bureau de Grand’pa Lachance chez Michel,
La cuillère-poire chez Hélène,
Les vestes à épaulettes dans une friperie,
Et l’armoire vitrée chez un antiquaire.

Pour ma part, j’hériterai du petit piano décoratif en verre, de Bach, de Chopin, de Hanon, de Czerny et de tous les autres.

Le piano brun ira rejoindre les sacs verts déjà remplis des cahiers de notes de notre grand-mère sur le bord du chemin. Le ré du milieu est toujours brisé.

Au bout du compte, nous ne saurons jamais qui a cassé les bras de Marie.

La maison vide


, p. 33-34.

La maison vide, silencieuse, l’odeur des vieux papiers peints et des tapis. Le garage noir, sans fond, l’air chaud des tuyauteries qui remplit le sous-sol. Quand on a tout traversé, on entre dans la véranda. Dès le franchissement du seuil, on est saisi par la lumière de cette pièce aux grandes vitres fines tenues par le bois écaillé. On marche sur du linoleum qui croustille. La chaleur du four répandue dans la pièce, sur les carreaux la buée, l’odeur des patates rôties.

Mon grand-père fait la pâte à tarte. Le beurre s’étale sur ses mains craquelées, graisse ses mains, soulage ses mains, et la farine s’y colle. Elles tremblent déjà. La farine vole quand il pétrit, quand il retourne encore la pâte sur le contreplaqué. Une poussière reste en suspension. Un nuage qui roule jusqu’à mes yeux emportés vers le mouvement régulier et la pâte que Pépère amasse, la matière qu’il fait. Ni lui ni moi ne parlons, ni lui ni moi ni rien pour interrompre, à part peut-être Mamie mais elle ne reste pas. On est tous deux face à face. Entre nous il y a la table la pâte les âges. Je la trouve belle, la couleur du beurre fondu. Mes yeux restent accrochés au petit bol que Pépère verse sur le tout. Lui est debout, courbé, moi à genoux sur une chaise en cuir rouge, des vieux tabliers de coton aux initiales brodées autour de nos cous. Je ne fais rien, je le voudrais mais je ne dis rien. La préparation se déroule toujours en silence. Mon tablier, c’est juste pour entrer dans la danse avec lui, c’est pour copier Pépère plus tard, pour me souvenir du pétrissage. Rabattre les coins vers le milieu, les enfoncer, faire une boule, l’écraser puis rabattre les coins, encore. Je mange les petits bouts de pâte crue qu’il a laissés pour moi. De l’évier où il fait couler de l’eau brûlante, il retire un torchon ancien et fumant pour nettoyer la table avec de grands gestes lents.

C’est les vacances et je suis rentrée de Montréal. Une colonne de journal est découpée et posée dans le salon de Mamie. J’étais ailleurs, loin, quand il est mort. Je lis : « Monsieur Hoffmann aimait particulièrement cuisiner pour ses petits-enfants quand ils lui rendaient visite ».

La folie de l’exil


, p. 35-36.

Nos certitudes s’effritaient à chacun de nos pas, comme la terre et les cailloux roulant sous nos pieds. Nous étions tous deux épuisés et la quête que nous poursuivions depuis ce qui m’avait paru être des semaines s’éloignait de nos visages implorants. Nous n’avions plus d’eau depuis plusieurs heures et chacun de nos muscles se tendait en une douleur insoutenable chaque fois que notre torse se gonflait pour respirer. Je commençais à croire que nous allions rendre l’âme avant de trouver refuge et le jour tombait froidement comme une lame tranchante sur nos têtes.

La terre brûlante du désert irradiait : une brume étouffait l’atmosphère qui s’immisçait sous notre peau tremblante. L’air de ce milieu sauvage nous était si étranger qu’il nous affaiblissait toujours plus et nous n’avions pas connu notre première nuit en enfer. Nous aperçûmes au loin un grand arbre et nous nous y dirigeâmes avec l’espoir qu’il s’agissait là de l’endroit le plus sûr pour passer la nuit.

Lorsque nous nous fûmes assis près du grand acacia, je regardai les traits vieillis de mon compagnon, dont le regard fauve reflétait le paysage qui se déployait sous nos yeux. Nous n’étions pas plus gros que les grains de sable qui couvraient nos corps salis et meurtris. Nos sacs de voyage posés tout près, nous nous endormîmes comme des enfants, le souffle profond, n’ayant plus la force de nous soucier de notre vulnérabilité devant les créatures monstrueuses qui peuplaient la nuit de cette contrée inconnue.

Le bruissement de leurs pas me tira doucement du sommeil. Dans la lumière naissante du jour qui perçait le feuillage au-dessus de nos corps toujours endoloris, les ombres de silhouettes humaines se dressaient sur l’horizon enflammé. Ils se multiplièrent, se mouvant avec aisance dans cet air sulfureux. Les ombres s’approchèrent de nous, leur peau ébène violemment foudroyée par toute cette lumière qui les entourait. Le soleil crevait la nuit et léchait chaque caillou sur le sol crevassé du désert.

Je vis leur visage se tourner vers moi et ils m’invitèrent à danser. Je fus traversé par le doute, la méfiance; je ne connaissais rien d’eux, et eux ne savaient rien de moi. Que voulaient-ils? D’où leur venait cette joie impossible à contenir, que des êtres ayant traversé ce pays de feu ne trouveraient nulle part au fond de leur âme, tant le voyage jusqu’ici est difficile. Ils surgissaient de la terre par milliers, chatoyant, ne faisant qu’un avec elle et le ciel.

Ma peur s’estompait lentement. J’étais curieux d’entendre leurs chants et leurs rires de plus près. Je jetai furtivement un dernier coup d’œil à mon compagnon et je progressai vers ces silhouettes obscures, terriblement vivantes.

Ils tournoyaient, vibraient, dansaient autour de moi comme des oiseaux; j’eus envie de ne plus jamais les quitter.

Nuages FM


, p. 37.

sur la plage je marche des petites pelles trainent ici et là les vagues font un bruit de ventilateur l’effervescence des nuits diamants j’avance le froid m’attrape dans un party de nuages une guerre de fusils à eau se prépare deux trois personnes courent s’arrosent courent se cachent je te cherche enterré sous l’eau la face dans les algues mon aller-retour errance aux toilettes chimiques et je reviens en courant défile à toute vitesse comme la banderole d’arbres sur l’autoroute me dis que quelque part il doit faire soleil ça doit être la nuit la pluie doit tomber je continue mon chemin en me disant qu’ailleurs aussi des radios s’éteignent

Apnée


, p. 38-39.

le souffle en caillots

serré dans les poings

te voir

à l’hiver qui rampe

de l’autre à la rive

 

visage qui se ronge de noir

rauque comme le retrait

après les tempêtes

 

se pencher au vertige

le bras tendu

esquisse la chute

l’exaltation aveugle

de tordre à briser

 

dernier sursaut

avant la noyade

ton pouls d’aiguille

jusqu’au mien

 

avec les échos

le silence qui résonne

contre les parois du bain

 

La flowerslut maghanée


, p. 40.

Sous le faux nom de la prostitution, la terre coûte rien

On prend de l’eau de vaisselle mais on achète d’la vaisselle en carton

Et l’arbre sert à rien pour ce plancher de faux bois

On sait même pas faire de pudding sans poudre

Le bon sens est tout’ seul, la débrouillardise aussi

C’est comme marcher seul, mais trop soûl

Un homme de 200 livres de muscles est pas fait pour le bureau, etc.

 

Quand on est faible

La beauté est un piédestal

Un stairway to heaven à une marche¹

 

¹Sur les 99 000 autres qui n’existeront jamais

Zaïre 1995


, p. 41-42.

The answer my friend
is blowin in the wind

B.D.

 

La vieille Toyota roule sur la route cahoteuse. À chaque bosse, on entend la suspension gémir et entre deux grincements, mon regard se pose sur le rétroviseur. J’aperçois Anabel couchée de tout son long sur la banquette arrière. Le soleil l’oblige à plisser les yeux. Nous revenons de Chicoutimi-la-sale, ville où mon père a grandi. Anabel venait d’y perdre son chum.

L’été, nous partions toujours à Chicoutimi-la-sale en famille. La première fois que j’avais pu inviter quelqu’un, j’avais immédiatement choisi mon amie Nafissatou. Dans l’Econoline, elle et moi avions eu l’idée de nous assoir sur la banquette la plus éloignée de mes parents, question de pouvoir s’échanger des secrets à l’abri des oreilles indiscrètes. Après quelques heures sur l’autoroute, elle s’était allongée. Elle me laissait jouer dans ses épais cheveux noirs.

Les chansons de Bob Dylan couvrant nos murmures, j’avais enfin osé lui demander ce qui était arrivé à son père. Elle m’avait répondu qu’il s’était immolé à mi-voix dans son champ de clémentines. Je me rappelle précisément ses paroles, bien que je n’avais pas compris leur signification. Nafissatou ne comprenait certainement pas plus que moi. Il s’agissait des mots que sa mère lui avait rapportés lorsqu’elle était petite.

De longues minutes de silence avaient suivi ce moment. Je regardais les arbres étouffant la route et je me demandais que pouvait bien sentir les clémentines brûlées : je les imaginais fondre comme les horloges de la toile de Dali. Le jus s’égouttait, quittait la chair orangée et le sol sec absorbait ce sang sucré. Pour briser le silence, je lui dis qu’il avait dû être courageux. Malgré le soleil qui faisait perler la sueur sur son front, son visage s’était obscurci. Elle m’avait sèchement dit que je ne comprenais rien, qu’il n’y avait aucun courage à partir seul.

Je m’étais tu. Nafissatou fixait le plafond gris de la voiture. Je me souviens avoir souhaité qu’elle tremble. Je voulais me faire croire que je pourrais la consoler et ce sentiment exigeait une faille de sa part que je n’avais pas obtenue. L’Econoline me faisait à présent penser à un abattoir. Ma ceinture de sécurité ressemblait aux sangles utilisées pour retenir les porcs avant de les assommer. J’aurais aimé ne plus avoir de parents afin que ce soit à elle de ressentir mon malaise.

Mon regard se perdait au loin comme un galet fin lancé à la surface des lacs qui ne cessaient de défiler sous mes yeux. Nous croisions les premiers panneaux annonçant Chicoutimi-la-sale. Elle m’avait pris la main sans crier gare. Sa moiteur avait quelque chose d’une pelure de clémentine et Bob Dylan terminait sa chanson.

Le peintre écaillé


, p. 43-45.

« Brouillés ou tournés? »

La lumière du matin inonde la cuisine et découpe une silhouette familière; derrière les fourneaux, Emma se démène. Elle a mis la table, versé du jus d’orange dans son verre, préparé son café, deux sucres, deux crèmes. Juste comme il l’aime. Étendu dans son lit, Émile ne l’a pas entendue entrer, pas qu’il dormait, le sommeil le fuit ces temps-ci et à défaut de sombrer, il reste allongé, il laisse les heures s’écouler. Le vieux peintre ne l’attendait pas, pas après la déception de la semaine passée, le coup du vernissage raté, mais dans la poêle, le bacon crépite; Emma, spatule à la main et le dos appuyé contre le comptoir, est tout sourire. Elle a déjà oublié, déjà pardonné son absence le soir du grand dévoilement; elle a compris que c’était trop, trop pour lui de revoir à la fois ses collègues, ses vieux amis et ses plus belles peintures sur les murs d’une galerie.

« Tes œufs, t’es veux comment? »

Il hausse les épaules, prend la tasse de café et en avale une gorgée; elle n’est qu’à moitié remplie, c’est pour éviter qu’il en laisse tomber, qu’à force de trembler, il en renverse partout sur le plancher. Emma porte attention à ces détails, elle a l’œil pour détecter les dangers; elle est bonne, Emma, une vraie soie, tellement que ça l’irrite, qu’il en étouffe, parfois.

« T’as mis l’nouveau pyjama que j’t’ai acheté. Ça t’va bien. »

Emma pose son assiette sur la table et Émile s’assoit, mais il ne touche à rien. Il prend dans sa main le pilulier, le pilulier qui le suit de jour comme de nuit, et il fait rouler entre ses doigts les cachets du matin.

« L’expo commence aujourd’hui. »

Émile lève la tête; il entend, dans la voix détachée d’Emma, la tentative désespérée de ne pas se laisser affecter, la question qu’elle ne pose pas, mais qui flotte dans l’air, qui ondoie à la surface.

« J’ai un rendez-vous ce matin. »

« Ah. »

Le couperet est tombé, sans appel, sans pitié; Émile aimerait dire que c’est parce qu’il n’est pas tout à fait réveillé, qu’il a encore l’esprit trop embrouillé, mais il ne sait pas mentir, pas à Emma, alors il se contente de baisser les yeux et d’avaler à petites bouchées le déjeuner qu’elle a pour lui préparé. Ils mangent chacun de leur côté, pendant de longues minutes, mais Emma peine à supporter le silence, elle sent le malaise qui est venu s’y loger et elle n’a qu’une envie, le briser, ce silence qui n’en finit plus, ce silence à peine rompu par le raclement des fourchettes dans les assiettes.

«  C’est où, ton rendez-vous? J’peux t’amener si tu veux. »

Elle choisit un terrain facile, du moins, elle le croit; ils sont proches, Émile et Emma, mais ça n’empêche pas qu’elle a parfois du mal à les habiter, ces silences, ces silences lourds des jours d’avant, des souvenirs d’un temps qui ne passe pas. Émile ne répond pas, pas tout de suite; le vieux peintre ne rougit pas, ce n’est pas dans ses habitudes, mais la tête baissée, le regard qui cherche derrière elle un point d’appui, un point de fuite, ça lui suffit, à Emma, pour deviner qu’Émile lui cache quelque chose.

« Tu vas pas encore passer la journée dans l’sous-sol à t’morfondre. Ça fait des mois qu’ton atelier a été vidé. »

Émile en est conscient, de la déception qui gonfle son cœur d’enfant, mais il n’ajoute rien; il cherche à la préserver, à la garder poupée en la laissant y baigner, dans cette ignorance qu’il appelle innocence. C’est plus facile comme ça, qu’il se dit; elle n’a pas besoin de savoir, pas tout de suite en tout cas, elle est trop jeune pour comprendre le supplice des membres qui tremblent, du corps qui défaillit et de toute manière, qu’est-ce qu’elle pourrait y faire, la vieillesse ne se guérit pas, ce n’est pas une guerre, c’est un massacre, c’est un drame, un vrai, mais il n’y a rien à faire, on en meurt et c’est tout.

Le vieux peintre se lève, ramasse les assiettes et en fait une pile sur le comptoir pendant qu’Emma l’observe; elle voit dans son empressement le signe qu’il est temps pour elle de partir, de le laisser retrouver le silence de son ancien atelier. Bien sûr, elle pourrait protester, elle pourrait faire comme sa mère et exiger, exiger ce qu’il refuse obstinément de donner, des raisons, des explications, mais elle n’y arrive pas. C’est au-dessus de ses forces que d’affronter, alors elle se tait et elle se terre parce que le mal-être d’Émile, à l’inverse de ses choix, ne lui échappe pas. Sa douleur, elle la devine, elle la ressent et chaque fois, ça la cloue sur place, tellement que la compassion lui vient et qu’elle finit par étouffer tout le reste.

Après le déjeuner, Emma l’aide à ranger, mais pas à s’habiller. Le vieux peintre a encore trop de fierté pour accepter que sa petite fille vienne lui boutonner sa chemise, alors elle attend, la petite fille, elle attend patiemment, assise dans la cuisine et elle s’efforce de ne pas penser, de ne pas penser au jour où elle n’aura plus le choix de les boutonner, les chemises qu’il s’entêtera à continuer de porter. Qu’à l’inverse de ses vieux pyjamas, il refusera de céder.

Système immunitaire


, p. 46-47.

Quand même qu’il fait clair clair, des trop grandes bouffées de vent me lèvent le cœur (je vois rien). Sentiment de peau crémée, je me savoure plus qu’un cambriolage ou qu’une fêlure. Il faut mettre un doigt en plein milieu du front, la curve, le jeu parfait du malaise. On n’a rien vu d’une sangria spatiale, la lune toujours immobile même avec les longues-vues, mais on s’en rappelle à cause de l’afficheur. Le complot du regard de tous nos contacts sur une même chose, un dimanche. Chaque pied dans un éboulis tapé blanc dans mon œil pas regardable. À l’air libre, de quoi me prend le poumon et je sais, j’ai toutes les raisons d’en fumer deux, mais j’ai la tête tranquille d’avoir rien fait. C’est pas moi. Encore l’angoisse d’un problème d’imprimante, tout remettre à plus tard, firmament, vomir dans mes deux mains les bugs d’ordi, calques de mes spasmes d’imperfectude, des enveloppes de condiments, c’est vrai que ça nous donne bonne conscience garder des bas troués, et je mens de ne rien dire. S’imaginer dans un krach boursier en train de briser une tige de fleur. L’air me fait mal au poumon et mes narines collent, c’est mon genre, je n’ai pas de balayeuse à moi. T’as oublié ton vélo au rack il y a de ça l’automne, ouin et quand moi je perds quelque chose, on dirait une famine nucléaire.

L’amour au temps de Babar


, p. 48-51.

Dès l’âge le plus tendre, on aura saboté mes espoirs amoureux les plus sincères. À mon grand regret, cette plaie ne se sera jamais refermée, et il ne sera resté dans cet horizon qu’une réserve regrettable qui m’aura empêché de m’engager (je m’excuse Louise). Ce sabotage de la pire espèce remonte à une époque où le héros de ma vie était un roi-éléphant anthropomorphe : Babar, que je retrouvais chaque jour pour quelques aventures naïves, douces et faites pour l’oubli. Ma faculté du langage n’était alors pas tout à fait au point. Lorsque je levais mon petit doigt boudiné vers l’écran à sa vue ou à celle d’un autre éléphant, que ce soit dans cette émission jeunesse ou dans un documentaire animalier, je prononçais pour désigner l’animal ce mot qui nous vient du fond des temps : yoyo.

À la même époque, une chanson pop envahissait les ondes. Partout, on l’entendait. À la quincaillerie, au Valentine, dans une automobile passant à toute vitesse sur une rue tranquille et, surtout, dans ces innombrables épluchettes de blé d’Inde qui ont meublé mes jeunes étés. Et de cette chanson, un passage :

 

Lautre jour on ta pogné les culottes baissées
Avec la petite Julie, la dévergondée
Cest péché ces choses-là quand on nest pas marié
Mais tu sais mon cœur on taime encore
On veut juste pas quy tarrive de tort
Pis surtout cest que les voisins commencent à jaser

 

Mes frères et mon père ne manquaient jamais l’occasion de me rappeler cet incident survenu il y avait près d’un an, et dont ma mémoire n’avait gardé aucune trace : on m’avait, me disait-on, surpris les culottes baissées avec Julie, la petite voisine d’en haut et pas d’à côté (le chanteur s’était trompé, mais pas sur le fait qu’elle était dévergondée). Seuls tous les deux, dans l’obscurité du cabanon. Et quand je leur demandais si la chanson s’adressait vraiment à moi, ils empruntaient aussitôt un air stoïque et hochaient la tête dans un synchronisme troublant qui achevait de me convaincre. À peine y avait-il l’ombre d’un sourire moqueur sur leurs lèvres. J’étais bien entendu persuadé que cette chanson avait été écrite à propos de moi et de moi seulement. Ça ne pouvait être une coïncidence : tout y était. J’avais quatre ans, j’étais une vedette. Rien ne me semblait plus normal. Et puis, s’il fallait avoir fait si peu et endurer de temps à autre les railleries de ses proches pour être une star, alors oui, pourquoi pas.

J’étais donc un enfant précoce. Mais Julie et moi, ce n’était pas qu’une histoire de fesses : j’étais amoureux. L’amour, le vrai. Celui où l’on s’invente de formidables récits, réunissant Ninja Turtles et Barbies dans une complicité remarquable, oubliant pour un moment à qui appartient tel ou tel jouet. Celui où l’on s’échange des promesses d’avenir autour d’innombrables jujubes, trésors de toutes les saveurs.

Pourtant, cette idylle aura été de courte durée. Et c’est avec une précision photographique que je me souviens de ce jour déterminant : celui où elle reçut la visite de son funeste, de son horrible cousin.

L’été tirait à sa fin, le temps était frais. Le ciel barbouillé de gris était traversé de temps à autre de rayons pâles, seules lumières de cette journée. Son cousin, une véritable brute qui me surplombait d’une tête, était plus vieux d’une année. D’emblée, je n’ai ressenti aucune acrimonie à son égard. La possibilité d’une amitié me réchauffait même le cœur; Julie, en sa qualité d’amante, jouerait le précieux rôle de diplomate. J’étais en amour, et j’aurais bientôt un ami capable de me défendre contre les tyrans de ce monde. Quel formidable départ pour la vie.

Mais voilà : leurs intentions ont rapidement été dévoilées par la position stratégique qu’ils ont adoptée lorsque, innocent, je les ai salués. Tous les deux sur le balcon du troisième étage, moi sur la pelouse. Seul, en bas, vulnérable sur tous les flancs. C’est d’abord lui qui a soulevé son énorme fusil à l’eau sophistiqué, une lueur sardonique dans les yeux. Lorsqu’il a pressé la détente, Julie s’est esclaffée. Et à son tour, en dépit de mes objections énergiques et pitoyables, elle a soulevé son calibre menaçant, quoique plus petit, chargé d’une eau plus froide encore.

Comme je souhaitais être un yoyo. Boire de ma trompe imaginaire ces jets d’eau qui n’en finissaient plus de me pincer la peau et l’orgueil, leur renvoyer à la figure, et écraser leurs sales petites bouilles complices. Hélas, je n’avais qu’un nez retroussé, un t-shirt de Spider-Man mouillé, et un tout petit cœur brisé, broyé, jeté.

Il est tout recollé maintenant : avec le premier baiser d’adolescence, la première fois où on se dit je t’aime et qu’on y croit presque, la première fois qu’on ose bien se glisser nus comme des vers sous les couvertures. Mais il est mal bricolé; le vent de l’hiver y pénètre par les échancrures d’une colle qui ne fut jamais assez solide (je m’excuse Isabelle). Depuis, l’amour m’est toujours apparu comme un piège habile et dangereux (je m’excuse Sophie). Je n’ai pourtant jamais voulu que respirer, respirer bien, et respirer à deux.

Julie, si tu lis ceci, sache que je n’ai rien oublié.

Et surtout rien pardonné.

Chante chante avec moi miss Kitt


, p. 52-54.

Le cabaret est bondé, bruyant et seul en silence dans les loges je m’assois devant mon miroir, fébrile et nerveux. Le spectacle va bientôt commencer. I dont wanna be alone where is my man? Au pourtour du tain craquelé les lumières tremblent blafardes sur ma peau mulâtre, leurs rayons la lissent doucement, lui donnent l’éclat d’une étoile en devenir

Immobile devant la glace je me regarde un instant me regarder, comme ma mère dans la foule en liesse venue spécialement pour me voir ce soir au Paradis latin, clandestine ma mère Rose-Hélène fière un instant de son fils devenue femme, son fils dans un instant célèbre et célébrée, haut-perchée sur des talons de jais. I spend hours by the phone where is my baby? Méticuleusement j’applique le fond de teint sur ma peau, contourne glisse le long de ma mâchoire imberbe mes lèvres, ovales pulpeuses et ce nez, ce nez que j’ai gros comme ce père qui me frappe de sa ceinture déliée non mon fils, tu ne suceras pas de queues, je sniffe une longue ligne de coco. I chew my fingers to the bone where is my man? D’une main je m’enfile un Jack de l’autre j’applique de l’ombre sur mon œil droit de travers du khôl, plus de khôl sur le rebord de chacune de mes paupières inférieures. J’y pose délicatement une rangée de cils une autre une autre et une autre je cligne, de tes yeux Eartha Kitt ma douce j’espère, j’espère que toi aussi tu me vois. I need a man who can bring my relief. La musique monte la foule crie j’agrippe mon tube de rouge à lèvres l’ouvre le fait glisser comme une bite entre mes mains, mes lèvres se tendent se crispent embrasse-moi Mathurin que je te suce Mathurin baise-moi Mathurin défonce-moi jusqu’à la décharge Mathurin je souris, de t’imaginer jouir dans ma bouche rouge sang. Is the thing that I desire, is there anyone out there who has the nerve? Je prends la perruque sur la tête tranchée sur le comptoir devant moi je la pose, sur ma tête mes cheveux drus mon afro blond que je taille tous les jours aux ciseaux. D’un bond je me lève sur mes talons relève mon bustier de paillettes sur ma poitrine ronde, mon torse palpitant de jeune homme abattu, mon cœur, where is my baby?

Dans les sombres couloirs je marche exaltée vers la scène en laissant tomber le bassin d’un côté, de l’autre ma main se pose sur ma hanche glisse vers le haut de mes fesses claquées par ton bassin rageur Mathurin, et tes couilles contre ces couilles serrées entre mes jambes. Les cris de la foule engloutissent mon nom crié par la drag hôtesse me voilà! Me voilà femme fatale! He cant be far, look for an ascot, a big cigar. Je n’ai que le temps de me mettre à chanter Where is my man? Que je ne te vois pas Mathurin! Where is my man? Mais que je te vois Maman! Where is my man? Te lever en criant Maman, stupéfaite dégoûtée te lever te retourner Maman, en larmes marcher vers la sortie, honteuse… Maman… Where is my man? Je termine mon numéro survoltée je retourne dans ma loge affolée tu me rejoins enfin Mathurin nous enfilons, Jack sur Jack sur coco sur ta queue dans mon cul Mathurin Where is my man? Allez viens! On se casse d’ici!

Dans Paris sous la nuit nous marchons côte à côte, main dans la main le ciel se distend nos ombres malades tanguent, à nos pieds elles marchent nous suivent obliquement. Au détour d’une rue, dans le contre-jour d’un lampadaire nous apercevons une silhouette frêle fragile, recourbée sur une petite canne de bois de chêne, une affreuse vieillarde : « Bien le bonsoir Madame vous vous appelez? » Anna daigne discuter avec nous déchets noirs de sang bouillant des coups reçus au régiment prends ça dans ta gueule négro prends ça dans ton cul salope! Nous l’amadouons la charmons lui demandons de nous laisser monter dans votre mansarde Anna s’il-vous-plaît laissez-nous monter pour téléphoner un taxi un ami, quelqu’un qui viendra nous chercher pour nous amener loin d’ici

 

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Le 5 octobre 1984, Anna Barbier-Ponthus, vieille dame de 83 ans meurt après avoir été battue et asphyxiée par un oreiller. Ses assassins, Jean-Thierry Mathurin et Thierry Paulin, drag-queen du cabaret Paradis latin, qui allait devenir le Monstre de Montmartre, tueur de 18 à 21 vielles dames, lui dérobèrent 300 francs

Eartha Kitt était leur chanteuse culte.