Les vautours


, p. 6-9.

Le tonnerre gronde dans les rangs. Mouillés par la pluie fine qui pénètre jusque sous les manteaux en ce matin d’octobre, les gars de la cinquième année ne tiennent pas en place. La récré s’est terminée trop vite, la partie battait son plein et les garçons de la sixième menaient par un but. La procession des élèves, enveloppés d’une cacophonie incessante, pénètre dans le bâtiment de brique. On se bouscule, on chahute. Les surveillantes ferment la marche et s’assurent que tous soient engloutis par l’école. Jasper Gagnon, le grand à lunettes de cinquième, digère mal la victoire des plus vieux. S’ils avaient bénéficié d’une minute de plus, rien que le temps d’une attaque, il est clair qu’il mettait un but. Déjà, l’attaque commençait à se construire, les défenseurs adverses se trouvaient déstabilisés… maudite cloche. Il grogne dans la file, regarde les sixième qui célèbrent leur victoire à coups de regards méprisants et d’insultes en leur direction. Surtout Patrick Théberge, le petit teigneux aux taches de rousseur. Ça fait deux fois qu’il les pointe du doigt, avec sa face de fouine. Jasper connaît sa réputation de bagarreur. La sagesse, s’il savait ce que c’était, lui dicterait de se tenir tranquille. Théberge a gagné toutes ses batailles et passé suffisamment de temps en retenue pour détenir le record de lignes de l’école. Oui, parce que la punition, devoir rester une heure à la fin des classes, augmente dans les cas graves de copies forcées de phrases écrites au tableau : c’est devenu une statistique que les plus turbulents s’échangent aux récrés. « J’ai eu cinquante lignes! » « Moi, cent! » Des conséquences transformées en trophées de chasse. Jasper ne prend pas en considération les antécédents de Patrick, il en a plus qu’assez de son insupportable insolence. Dans un geste dont l’éloquence égale la témérité, il retire sa mitaine et lui envoie un doigt d’honneur bien senti. Le mouvement vif du bras n’échappe à personne pendant que les écoliers s’engouffrent dans les rangées de casiers.

Patrick Théberge ne cultive pas son esprit belliqueux pour rien. Il a appris à la dure que l’attaque est souvent la meilleure défense. On le respecte ou le craint, ce qui revient au même. Il a dû s’en prendre aux plus costauds au fil du temps pour mériter sa réputation. Il a terrorisé ensuite, à droite et à gauche, des plus jeunes, des compagnons de classe, même ses amis proches. Enfin en sixième, parmi les plus grands, il n’a plus besoin d’asseoir son autorité. Mais là, devant tout le monde, un petit morveux de cinquième vient de le braver. Ça ne se passera pas comme ça.

À peine sa démonstration agressive terminée, Jasper se rend compte, comme sous le choc, de la suite probable des événements. Autour de Patrick, les gars de sixième s’affairent à relayer l’incident. À l’amplifier. On bouscule l’impétueux colérique, on lui fait remarquer le culot du jeunot. La construction ardue de cette toile de pouvoir, tissée avec tant de peine par Théberge au fil des mois, est mise à l’épreuve. Le sang lui monte au visage et étouffe le contraste de ses taches de rousseur. Plus on l’invective, plus il sent l’urgence d’agir. Dans la bande de cinquième, un mouvement symétrique s’opère. On entoure Jasper, on lui fait comprendre que ça bouge, là-bas, chez les plus vieux. Ils paraissent tous excités, heureux d’avoir trouvé un champion dans leurs rangs, mais encore plus que ce rôle soit tenu par un autre. Le brouhaha dans les deux groupes fait écho dans tous les autres attroupements d’élèves, les bandes s’agglutinent. Enfin, l’inévitable se produit, deux groupes se sont formés, qui s’approchent dans la rangée de casiers du centre. Celle devant les toilettes des filles. Celle sans surveillance.

Jasper a l’impression d’être englué dans un cauchemar. Comment la relative normalité d’il y a quelques instants a-t-elle pu se transformer en scénario de duel à mort? Car, pas de doute, les yeux injectés de sang de Patrick, l’écume qui lui monte aux lèvres indiquent clairement son désir de l’achever sans pitié. Des dizaines d’élèves les entourent, il n’y a pas le moindre espace libre si ce n’est du cercle qu’on a libéré entre les deux belligérants. Des clameurs frénétiques s’élèvent de cette foule nombreuse. Dans un laps de temps infime, ils ressuscitent les arènes trépidantes d’un Colisée improvisé, les gladiateurs sont grisés par les vociférations, hébétés par l’ampleur de la folie ambiante. Jasper a la vue trouble, paraît à moitié présent, à moitié paralysé. Patrick, lui, plein d’adrénaline, se jette sur le plus jeune, l’empoigne par le manteau et le précipite dans les casiers pairs. Le bruit assourdissant du contact ne fait qu’augmenter la frénésie des spectateurs. Sans perdre un instant, Théberge lui saute dessus et le projette de l’autre côté, dans les casiers impairs. Les écoliers scandent son nom. On ne donne pas cher de la peau du pauvre Jasper, qui a l’air d’un mannequin sans vie. D’une troisième poussée, Théberge fait tomber le cadet par terre. La chute a plutôt l’air d’un vol plané, tellement le plus vieux y a mis de vigueur. Les cris emplissent l’espace : « Patrick! Patrick! ». La bande de cinquième année se tient tranquille, personne n’ose s’opposer à la vague assourdissante qui se moule au succès du plus fort. Jasper se relève avec peine, titubant. Le presque vainqueur le toise d’un regard dédaigneux. Théberge recule d’un pas, prêt à terrasser l’impertinent qui s’est hasardé à le provoquer, lui! L’assemblée est au paroxysme du délire. Il va frapper.

Jasper voit ce public comme un amas de couleurs imprécises. Son corps lui envoie les signaux de douleur des derniers coups, mais celle-ci est atténuée, lointaine, comme si un double de lui-même recevait la correction et qu’il en était le témoin impuissant. Les cris aussi bondissent dans son esprit, ils sont là, si près de ses oreilles et si éloignés pourtant. Les visages des élèves ne sont pas humains, ils deviennent les affreuses grimaces de monstres sortis tout droit des enfers. Leur gueule insatiable entrouverte, leur bave dégoulinante, ils attendent comme des vautours que sa carcasse soit offerte en pâture. Devant lui, Patrick est devenu un ogre, son rire résonne entre les casiers, ses yeux carnassiers cherchent à le posséder, à s’emparer de son âme. Soudain, au milieu de cette danse démentielle, un électrochoc parcourt le système nerveux de Jasper. Dans cette secousse inattendue, venue des profondeurs de son instinct de survie, il ressent tout à coup la présence de ses muscles. Il a l’impression de pénétrer dans son propre corps, de le retrouver enfin. Son adversaire se dirige vers lui, semble voler à son encontre, mais Jasper récupère ses autres sens. Ses doigts se referment fortement, et d’un mouvement que l’on n’aurait guère cru possible, il décoche son poing et percute le visage de Théberge. Le teigneux s’écroule devant lui. La foule se tait. Un silence implacable s’installe, comme si on avait éteint le volume avec une télécommande. Tout le monde se regarde, ahuri, à commencer par Jasper. Quand Patrick se relève, ses taches de rousseur ont disparu sous le sang qui gicle de sa bouche et qu’il a étendu sur son visage, involontairement. Il se tient debout avec peine, semble chercher ses repères. À ce moment précis, deux mains puissantes apparaissent. Un adulte entre eux, qui agrippe l’oreille de chacun des combattants et les emporte, malgré leurs protestations douloureuses, jusqu’à son bureau. C’est le terrible M. Kovacs. Le directeur. Déçue, la foule se disperse, son désir de bouffer un élève reste inassouvi.