Le sourire de Moïse


, p. 17-21.

La main de mon père pesait lourd sur mon épaule. Ce n’était pas seulement le poids de sa main d’homme, c’était celui d’une proximité inhabituelle, suspecte. Je n’avais peut-être que six ans, mais je savais que ce qu’il s’apprêtait à me dire devait revêtir un caractère grave et exceptionnel. Il s’est penché à ma hauteur, et m’a regardé droit dans les yeux : « Écoute-moi bien, Nathan. Écoute-moi très bien. Ce soir, comme tu le sais, c’est la finale de la coupe Stanley. Le Canadien de Montréal contre les Flames de Calgary. Ce que tu sais pas mon gars, c’est que chaque fois qu’un homme de notre famille a eu ton âge et que les Glorieux ont participé à une finale, et bien… on a gagné. »

Il a fait une pause, et s’est mis à débiter les dates et les noms comme si rien au monde n’était plus évident que leur association : « 1931. Maurice Mausus, ton grand-père : six ans. Les Canadiens affrontent les Black Hawks et remportent la coupe. 1953. Albert, ton oncle : six ans. Les Canadiens écrasent les Bruins un à zéro. La coupe de nouveau! 1958. Ton père : six ans. Les Canadiens volent encore une autre fois la coupe aux Bruins. 1968. Ton cousin, Paul : six ans. Les Blues de Saint-Louis s’inclinent devant les Canadiens. 1979. Les Canadiens éliminent les Rangers de New York et gagnent encore la coupe Stanley : ton frère, Moïse, a six ans. »

Il s’est interrompu de nouveau, puis il a repris.

« Et aujourd’hui, c’est ton tour, mon garçon. Il est de ta responsabilité, Nathan, de nous faire gagner et de perpétuer la tradition. Les Mausus comptent sur toi, le Québec entier compte sur toi! Et pour te dire la vérité, ton père a mis un bon paquet d’argent en jeu… Si jamais on perd cet argent, Dieu sait si ton frère pourra fréquenter l’université et tu sais qu’il y tient, hein? Le premier d’entre nous à s’y inscrire. Tu n’as rien de spécial à faire, je t’assure. Regarde le match. Rien d’autre. Regarde-le, et pense à ce mot : victoire. C’est la 18

seule chose à laquelle tu dois penser. Victoire victoire victoire! Est-ce que ton vieux père peut compter sur toi? Dis-moi? »

Effrayé, j’ai hoché la tête. Il m’a tapoté l’épaule et s’est levé en prenant une grosse gorgée de sa bière. Nous venions de conclure un pacte que je n’étais pas sûr de comprendre ni de pouvoir respecter. Dans un coin de la cuisine, ma tante Johanne Cimetière, à la chevelure sombre, volumineuse et striée d’une large raie blonde, avait assisté à l’entente officielle et me fixait.

Nous sommes allés rejoindre les autres au salon. Dix-huit personnes — toute notre famille — y étaient entassées de manière épouvantable. Je ne sais par quel miracle nous parvenions à être tous dans cette pièce étroite, mais nous y parvenions. L’atmosphère était saturée d’odeurs désagréables : bière, gin, sueur et parfum bon marché. Les voix assourdissantes de mégères et d’hommes saouls se mêlaient en une joyeuse cacophonie. Tantôt l’on s’insultait, tantôt l’on faisait des blagues méchantes et déplacées aux dépens d’un tel ou d’une telle.

On m’avait planté juste devant la télévision. On voulait être certain que je ne rate pas une seconde du spectacle. Dans un coin, mon frère Moïse était assis dans le fauteuil le plus confortable; le nez dans un livre, imperturbable et silencieux. Installé depuis le début de l’après- midi, il avait pour ainsi dire réservé sa place, non sans récolter quelques regards envieux. Et pourtant, rien ne semblait moins l’intéresser que la partie qui était sur le point de se jouer.

Après d’interminables préambules, le match a enfin débuté. Chaque fois que la rondelle s’approchait d’un but — le nôtre ou celui de l’adversaire — un souffle commun s’élevait, puis retombait lorsqu’un arrêt était fait de justesse ou que le disque se perdait à l’autre bout de la patinoire. Je sentais leurs regards peser sur moi. Celui de ma tante surtout. Une joie secrète illuminait, dès la fin de la première période qui ne s’était pas terminée à notre avantage, son regard de vieille pie. Elle se nourrissait constamment du malheur d’autrui, même de celui d’un gamin de six ans.

Un à zéro pour les Flames. Le ton demeurait toutefois léger et plein d’espoir. Mes oncles, mes tantes, mes cousins et mes cousines échangeaient des paroles frivoles. Ils disaient ne pas s’inquiéter; après tout j’étais là, « on ne pouvait pas ne pas gagner ». Je ne savais pas comment je pouvais y parvenir, mais tout le monde avait l’air de s’y fier. Deuxième période, Claude Lemieux venait d’égaliser la marque. Un à un. Puis, une espèce de barbu roux — que je me rappelle avoir trouvé très laid et à l’air mauvais — nous a fait ravaler notre enthousiasme. C’était Lanny McDonald.

Tout s’est alors mis à débouler rapidement. À la troisième période, Doug Gilmour nous a fait très mal. C’était désormais trois à un pour les Flames. Mon oncle Albert s’est accroupi derrière moi, et m’a frotté les cheveux avec énergie : « Allez Nathan! Arrête de nous faire poireauter! Le suspens a assez duré. Fais-nous gagner! » Une rumeur collective et soudaine s’est élevée. Tout le monde, excepté Moïse, s’est mis à scander : « Na-than! Na-than! » Sur le point d’éclater en sanglots, je ne désirais qu’une chose : détaler bien loin, à l’autre bout de l’univers, et me mettre à l’abri sous mes couvertures à l’effigie de Spiderman. Mais je restais là, hébété.

Pour un instant, les prières des Mausus ont semblé être exaucées. Rick Green nous a fait remonter à trois-deux. On me félicitait, on disait qu’enfin les choses suivraient leur cours normal. Il ne restait qu’une minute et demie. L’excitation était à son comble. Patrick Roy a quitté notre filet; un sixième joueur nous permettrait peut-être d’aller en prolongation. Mais le pari était risqué. Il fallait à tout prit garder le contrôle de la puck.

À une minute vingt-six, Claude Lemieux a renversé brutalement le gardien des Flames et une escarmouche a éclaté. Les joueurs se sont alors retrouvés dans un coin à s’empoigner, à se bousculer. Claude Lemieux a écopé d’une pénalité de deux minutes pour rudesse et de dix minutes pour inconduite.

Un silence inquiet planait dans le temple des Mausus.

Le match a repris. Quelques passes, quelques interceptions. Le disque semblait pris d’une vie propre tant il sautillait. Il restait une minute et cinq secondes. Doug Gilmour a pris le contrôle de la rondelle, puis s’est avancé dangereusement vers notre but désert en levant son bâton. Partout dans la pièce on braillait des « Non! » et des « S’il vous plaît! ». Je sentais toujours le regard de ma tante et son ravissement mal dissimulé peser sur moi. Doug Gilmour a tiré. La puck n’avait pas encore franchi la ligne des buts que Johanne Cimetière a posé la main devant sa bouche et s’est exclamée « Pauvre p’tit gars! » de sa voix criarde.

Dans un sursaut violent, mon père a balancé la télécommande sur le mur. Il restait une minute au match, mais tout le monde savait bien que c’était terminé. Certains ont pris leurs affaires et ont quitté en maugréant. D’autres sont restés à contempler l’écran de la télévision, muets.

Mon cousin Paul s’est levé et a éteint l’appareil.
« C’est fini », a-t-il dit.
L’ambiance n’aurait pas été autrement dans un salon funéraire. Je

me suis retourné vers mon père qui me regardait déjà ou plutôt me fixait. Il n’y avait rien dans ses yeux. Qu’un vide immense. Pas de déception ni de colère, ce que j’aurais préféré. Non, c’était pire. Comme si mon existence même ne méritait pas de susciter ces émotions. J’avais mis fin à la tradition. J’en étais l’assassin : celui qui avait brisé le pacte. Et pourtant, je ne sais comment j’aurais pu influencer ce damné match! Mon père a détourné le regard et n’a plus dit un mot de la soirée. Je me sentais enchaîné à une terrible malédiction.

Puis mes yeux se sont portés sur Moïse, absorbé par sa lecture.

J’ai attendu une dizaine de secondes qui m’ont paru être des heures. Aucune réaction de sa part. La malédiction se resserrait sur moi, inévitable, fatidique. Il a enfin daigné lever la tête. Interloqué, il m’a scruté un instant. Avait-il eu seulement conscience qu’un match de hockey venait d’être visionné ici par toute la famille? Il a sursauté, comme si quelque chose lui était revenu à l’esprit. Il m’a offert un regard bienveillant et ses lèvres ont dessiné un sourire magnifique. Un sourire inoubliable, salvateur. Un sourire plein de bonté. Il a secoué la tête, lentement. Je pouvais l’entendre me dire « Allez, t’inquiète pas Nathan ». Puis il s’est replongé dans sa lecture.

L’étreinte se relâchait, doucement. Et à la décélération de mon rythme cardiaque, je le savais : mon frère venait de me délivrer.

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