Le dormeur


25 janvier 2015

            J’affiche présentement cinq heures trente-huit. Du matin. Cela nous laisse encore vingt-deux minutes. Avant l’agression. Dans vingt-deux minutes (vingt et une maintenant!), tout ira très mal. Très, très mal. Vingt minutes. Si je ne connaissais pas mon métier, je suspecterais un dérapage temporel quelconque, car enfin, le temps n’est pas supposé fuir à cette vitesse. J’ai bien envie de dire qu’il n’en a pas droit; qu’il mériterait une contravention.  Dix-neuf minutes. Pas de bol, le temps est au-dessus des contraventions; il s’en moque. Je sais de quoi je parle; le temps, c’est mon affaire. Le temps n’a plus de secrets pour moi. Le temps et moi, c’est une histoire intime qui dure depuis un moment déjà. Je connais par cœur son petit jeu pervers. À l’approche d’évènements redoutés, il se plaît à accélérer brutalement. Il aime prendre au dépourvu. Inversement, il ralentit radicalement, menace de s’interrompre pour de bon du moment que surviennent lesdits évènements.

            Il faut se rendre à l’évidence : le temps est sadique. Pour ma part, j’aurais mieux fait de naître comme lui. Mes semblables le sont par nature. Moi, je suis compatissant et altruiste. Autant dire que je suis mal conçu. Je soupçonne que soit survenue une quelconque irrégularité sur la chaîne de montage. Je ne vois pas d’autres explications. L’altruisme et la compassion sont proscrits lorsqu’on occupe ma fonction. Je suis un tortionnaire.

            Un tortionnaire, oui. Et il m’a fallu un temps fou pour me l’avouer. Peut-être rira-t-on de moi si j’admets être entré dans l’exercice de mes fonctions avec une ambition philanthropique. Mais allez-y, riez! Ne vous gênez pas. J’ai amplement mérité vos railleries. « L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt. »  Longtemps, cette maxime a donné un semblant de sens à mon aliénation, me confortant dans la certitude de servir une cause utilitaire, noble. Longtemps, je suis resté logé dans le confort de ce petit mensonge que je me contais. Ce mensonge douillet comme un lit m’a permis d’endurer des scènes de cruauté quotidienne frôlant l’insupportable… Néanmoins, cette coquille que je m’étais construite s’est peu à peu effritée au contact de la réalité brute, celle d’une oppression pernicieuse. Il m’a fallu quelques années pour comprendre de quelle machination sinistre je suis l’outil. Aujourd’hui, je sais ce qu’il en est réellement. Le sujet en manque de sommeil devient malléable, inapte à s’interroger sur sa condition. Moi, un philanthrope? Que pensais-je?

            Ma récente subversion, mon éveil si l’on veut, m’a permis d’expérimenter la souffrance du dormeur arraché d’un sommeil apaisant. De quoi dédoubler ma prise de conscience, de quoi accentuer ma pitié pour mon dormeur. Imaginez comme la pitié est cruelle lorsque vous êtes l’objet des souffrances qui vous inspirent compassion! Imaginez! 

        Seize minutes avant l’agression. Dans seize minutes, tout ira très mal. Dans seize minutes (quinze maintenant), je serai horripilant. Il me détestera. Je le comprends. Je me joins à lui pour m’exécrer. Chaque matin se renouvelle le festival de la haine et c’est toujours moi qui en suis la vedette. C’est qu’on ne m’a pas doté d’une voix cristalline pour arracher mon dormeur de l’étreinte de Morphée. J’aimerais pouvoir lui susurrer des mots doux à l’oreille : « Réveille-toi, mon grand. Il fait soleil ce matin. Ils ont besoin de toi au bureau. Ils comptent sur toi, tu sais. Sois fort! Un café chaleureux t’attend dans la cuisine pour te dire bonjour. Plus que deux jours avant la fin de semaine. Tu en es capable. Je crois en toi. »  Dépourvu de cordes vocales, je suis plutôt muni d’une tonalité criarde, électronique, affreuse. Une écoute vaut mille mots : voici ma douce voix.

            Je vous paraissais sympathique jusqu’ici? Voilà de quoi remettre les choses en perspective. Voici ma voix véritable, celle qui me définit comme fardeau quotidien. Vous excuserez cette agression gratuite, mais j’estime que vous êtes en droit de connaître ma vraie nature. Maintenant, vous savez. Je m’attends à ce que vous me maudissiez comme il se doit.

            Cinq heures cinquante-six. Le temps s’est offert un petit record de vitesse pendant que j’étalais ma pensée. Il ne rate aucune occasion de s’écouler à mon insu. Si vous saviez à quel point je le déteste! Le fiel qu’il m’inspire doit être comparable, à peu de chose près, à la hargne dont je m’accable moi-même. Cela en dit long.

*

         Deux toutes petites minutes encore. J’ai la nausée. J’implore une panne de courant. C’est de l’énergie déployée en vain; aucun dieu de l’électricité n’entendra ma prière. Ces éternels comptes à recours sont en train de me rendre malade. Dans deux minutes, je serai criard et détestable. Je répandrai la souffrance, le désespoir, j’apporterai la désillusion. J’éradiquerai sans doute un beau rêve. Un rêve dans lequel mon dormeur serait libéré de l’oppression du travail… Il a l’air bien comme ça. Il sourit. Une image vaut mille mots. Regardez-le. Il est beau à voir lorsqu’il dort ainsi… Il me fait envie. Non seulement je ne suis pas, conceptuellement parlant, disposé à partager son bonheur, mais mon existence se résume à le pulvériser.

            Non, il est trop bien. Il a si peu dormi cette semaine. Encore cette nuit, je l’ai vu remuer jusqu’à trois heures du matin, en quête d’une position de confort qu’il n’est jamais venu à bout de trouver. Je ne peux pas me résoudre à lui infliger ça. Pas ce matin. C’est fini, je me révolte! Il doit dormir. Même le soleil peut paresser jusqu’à sept heures trente à cette période de l’année. Contraindre des hommes et des femmes à s’activer avant lui, c’est… J’ai bien envie de dire contre nature. Alors, je le dis : c’est contre nature. C’est même ignoble! C’est un supplice innommable dont je ne serai plus jamais le complice. Je me mets en grève.

*

            Huit heures quarante-cinq. Il commence à remuer, tout doucement. Je crois qu’il va se réveiller. Je n’y serai pour rien cette fois. Il va faire cela par lui-même, à son rythme. Il aura une belle journée. Son patron lui trouvera bonne mine et lui donnera une augmentation. Une charmante collègue remarquera sa bonne humeur habituellement minée par la fatigue. Elle s’attardera sur ses yeux qui, pour une fois, ne seront pas ramifiés de nervures rouges ni alourdis par le poids des cernes. Je suis ému.

            Voilà, il s’éveille, dirige son regard vers moi. Cligne des yeux. S’apprête à dire quelque chose. Sans doute va-t-il m’exprimer sa gratitude.

*

            Décidément, quoi que je fasse, on ne m’aimera jamais.

 

3 thoughts on “Le dormeur

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