Fryderyk


27 décembre 2014

Veuillez madame monsieur écouter ceci en lisant cela (mieux vaut trop fort que pas assez fort).

https://www.youtube.com/watch?v=lS9J2WAlN-0

Chopin depuis longtemps veut se faire un café, mais comment y arriver, les notes qui pianotent, les marteaux qui frappent fort les cordes vibrant en une autre sonate, un autre scherzo il ne le sait pas, Fryderyk, que tantôt il mourra, que la mort est à sa porte, qu'il a pris froid, un jour, pogné la grippe, les poumons phtisiques et la cigarette qui n'aide en rien. Il essaie d'arrêter mais n'y arrive pas, même s'il tousse les touches en mineur, il aime trop le tabac au bout de ses doigts jaunis, osseux, sa main droite, montant et descendant tout au long du clavier, sa main qu'il a brisée, un jour, et la peur d'en perdre son don. Cassée d'un coup de poing donné dans la brique, faute de visage, celui d'un compositeur ennemi, vite parti de peur face à la rage d’un phrasé volé à un prélude en écriture, mais comment le prouver… Chopin violent aurait couru pour le rattraper, le monter contre le mur de la ruelle, lui écraser le crâne sur le pavé, du talon dur de son soulier, lui éclater la tête allegretto, faire sortir ses yeux rougis de leurs petits trous noirs, le jeter dans la rivière. La mort a parfois besoin d'un coup de main, d'une main refermée sur elle-même en l'occurrence, d'un coup de pied, tantôt. Il aurait voulu faire tout ça, le rattraper, mais il abandonne dès les premiers pas, c'est la mort qui l'attrape d'en-dedans, l’essouffle. La mort jamais bien loin, jouant avec lui une pièce à quatre mains, de ses doigts osseux et jaunis, ces doigts sans scrupule, qui calculent tout comme on compte sur ses doigts pour écrire une mesure en double croche, donner le temps qui fuit en petits coups sur l'ébène du piano, métronome immuable, concerto cruel en lutte majeure contre ce désir ardent de se faire un autre café. Mais il ne se lève pas de son étude et les tasses sales vibrent sur le pupitre. Il résiste, malgré la force de ce potentiel café court et du désir de le couler chaud dans les sécrétions de ses poumons, qui l'empêchent de respirer sans le tempo d'un sinistre sifflement. Les sécrétions qui ruinent son sommeil et marquent ses yeux de sombres cernes, coupent l'appétit comme on suspend son jeu, pour se saisir du crayon, ajouter un soupir ou deux sur une partition inachevée, et qui le restera. Recommencer la mesure, la jouer con brio, con allegrezza, alla polacca, à la merci de son instrument, Chopin, il devrait s'en dessaisir, jeter le banc par la fenêtre, couper les cordes du piano avant que la mort ne tende la sienne, raide au-dessus d'une chaise brisée, bottée d'une certitude fulgurante, coup de pied comme celui dont on frappe la pédale pour faire résonner toute la salle. Nous sommes le 17 octobre 1849 et c'en est fait du génie, il se tord au bout des cordes tandis que l'accord qui lui manquait, l'accord qu'il cherchait et qui lui serait venu avec une tasse de café, vient gémir le point d'orgue de sa vie ; les  entrailles, si souvent étalées sur des pages de noires partitions, s'écoulent lentement sur le sol. Nous sommes le 17 octobre 1849, Chopin se pend mélancoliquement dans le silence de son piano.

Je nais le 17 octobre 1989, 150 ans exactement après la mort du pianiste, mais j’ai le souvenir concret d'avoir roulé dans ses draps, la sensation précise d’avoir saisi d'une main moite ses cheveux jugement-derniers, d’avoir goûté ses lèvres tremblantes. Je sais avoir sucé le corps phtisique de Fryderyk Chopin.

            J'ai mis le do dans sa dernière mazurka.          

2 thoughts on “Fryderyk

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