Entre Chabot et Cartier


, p. 27-29.

Tu portais un chandail de Joy Division. Tu me regardais droit dans les yeux en faisant tourner ta bière d’une main. Ta bière d’une main et l’autre dans tes cheveux. Les mèches mouillées tombaient sur tes tempes. « C’est l’humidité », que tu m’as dit. Y faisait chaud. À peu près une trentaine dans un quatre et demi. En plein mois de juillet. La sueur sur nos visages. La peau collante. Gommante. Les petites coulisses le long des jambes que les filles essayaient de cacher pour garder un peu de classe avec leur jupe, malgré le 45 degrés Celsius.

Tout ce monde qu’on connaissait pas tellement. On était là pour le fêté. La trentaine au complet juste pour lui. C’était à peine si on pouvait s’entendre. La musique. Les cris. Les engueulades. Elle qui échappe son verre. Lui qui s’enfarge dans le corridor. Mais on s’en foutait. On avait toute une nuit à vivre.

Tu me regardais intense. Tu me découvrais comme jamais. Je sentais les papillons gonfler. Prendre de l’expansion dans ma cage thoracique. Je me rappelais t’avoir vu avant. T’avoir parlé dans d’autres soirées. Mais là, c’était la première fois qu’on se parlait pour vrai. Je veux dire, qu’on se parlait vraiment. Qu’on prenait le temps de se connaître.

Tu me parlais d’autonomie complète et des Chic Chocs. Je te racontais les Îles et l’Autriche. On aimait parler de l’immensité du monde qu’on pense pas qui existe mais qui nous fait virer le cœur à l’envers quand on la découvre.

La minute que tu m’as prise par la main pour aller fumer tes Gauloises sur le balcon, entourés d’autres personnes que je connaissais à peine, j’ai senti mon cœur virer à l’envers. J’ai pris la cigarette que tu m’as tendue. Je l’ai allumée en te regardant. Un petit sourire se glissait toujours sur le coin de tes lèvres. Tu as pris ma Gauloise pour allumer la tienne, les yeux plissés.28

Tu me parlais encore avec ta joie immense et un brin de désinvolture pour avoir l’air plus relax. Comme pour dire « hey, tu m’plais ». Les yeux brillants. La cigarette aux lèvres. Ta bière d’une main et ton chandail de Joy Division.

Je me suis toujours juré que je ferais jamais l’amour le premier soir. Ni même baiser. J’ai des principes. Mais quand tu m’as tenue par les hanches en sortant de l’appartement, j’ai comme oublié. Mes principes.

On a pogné l’averse en marchant vers ton vélo. Tu m’as prise par la main et on a couru pour trouver une place où se cacher de la pluie de juillet. On s’est ramassés dans une ruelle de Rosemont. Entre Chabot et Cartier. C’est là que tout s’est passé. Tu m’as embrassée comme jamais personne m’a embrassée. Ta langue qui caressait ma langue. Tes lèvres qui prenaient les miennes. Tes mains qui effleuraient mon visage et qui descendaient le long de mes côtes jusqu’aux hanches pour se réfugier dans le bas de mon dos. Nos haleines de Gauloises et de bières de micro. Nos chandails dans les flaques de pluie. Nos peaux ruisselantes. Collées. Nos respires en un respire. Nos cheveux dans les yeux. On a fait l’amour dans la ruelle comme si c’était la première fois de notre vie et la dernière en même temps. Tu m’as fait tellement jouir que j’ai dû me mettre la main sur la bouche pour pas réveiller le monde aux petites heures.

Après, on s’est juré de se revoir. On s’est embrassés longtemps dans la ruelle. Sur le trottoir. À ton vélo. Nos mains sur notre linge mouillé. Tu as enfilé ton vélo. Je t’ai donné mon numéro. Tu m’as embrassée. Encore. Encore. On s’est donné rendez-vous au parc Jarry pour le lendemain après-midi. Quatorze heures au lac sur la table à pique- nique.

J’aurais tellement voulu te revoir. Je me suis dit que t’étais peut-être le bon ou en tout cas que t’étais un bon gars. Je pouvais pas faire autrement que de rêver de toi toute la nuit. J’ai presque pas dormi. Je repensais à comment tu me regardais à l’appartement. Sur le balcon. La bière que tu faisais tourner dans ta main. La sueur sur tes tempes. Ta main dans le toupet. L’humidité. La pluie. La ruelle. Nos Gauloises. Tes. Gauloises. 

Je t’ai attendu une heure sur la table à pique-nique. C’était pire que de recevoir un ressac en plein visage. Comme noyée. Prise au fond de la mer. Le cœur qui sait plus par où virer. J’ai regardé partout autour. Tu arrivais pas. Je me suis dit que t’étais peut-être passé tout droit, que t’avais trop dormi. Je voulais garder espoir. Même après une heure.

J’ai marché vers chez nous. Un café sur Saint-Zotique diffusait un autre accident. Le troisième de l’été. Un chauffeur qui a happé un cycliste. En pleine nuit. Encore. Lui non plus portait pas de casque.

J’ai regardé la scène longtemps. Dégueulasse. Des voisins qui s’agglutinent autour comme un nid de fourmis. Un vélo écrasé presque anéanti. Un chauffeur traumatisé. Le quartier sous le choc. Un chandail de Joy Division qui se fait recouvrir d’une housse de mort.

Je t’imagine rempli de volupté pédaler en pleine noirceur. Traverser sur la lumière jaune. Les yeux plissés et le sourire en coin.

J’imagine le chauffeur qui part trop vite. Qui voit rien de ton immensité. Qui est juste fatigué et qui veut rentrer chez lui.

J’imagine ta tête qui se fracasse sur le sol. Ton vélo qui disparaît sous le véhicule. Ton cerveau qui s’éparpille. Qui vole. Morceau par morceau. Tes lèvres meurtries. Ton corps mort qui sent encore le sexe.

Je t’imagine voler en éclats au beau milieu de la nuit. De l’immensité qu’on a vécue. La dernière de ta vie. 

2 thoughts on “Entre Chabot et Cartier

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