Enfermée dans la nuit d’octobre


, p. 10-13.

Debout dans un désert écarlate. La terreur comme une récurrence. Et le sourire bourru de l’inconnu. Tout près. Il pointe constamment entre mes cuisses. Ma nudité tremble. Et le dilaté de ses pupilles me mortifie. Plusieurs fois par heure, toutes les nuits, je glisse d’entre ses lèvres grasses. Une chute répétée. Le cauchemar en boucle. Octobre m’a avalée.

Je m’enfuis. Une chaise tombe derrière. À chaque fois l’homme fonce vers moi. Plus rapide que mes jambes flageolantes. Une main énorme, forte, rugueuse, m’agrippe l’épaule. Une main de travailleur manuel. Rude comme un morceau de bois non travaillé. Assez puissante pour me retourner d’un seul geste, faire reculer mon corps de quelques pas et m’aplatir. La tête fracassée contre le bois. Le bois de ses mains sur celui de la porte. L’hémoglobine tache mes cheveux, s’étale derrière mon crâne fendu par la chaînette. Ses ongles crasseux se plantent de chaque côté de ma trachée. Il défait la ceinture métallique de son pantalon. Une grosse boucle carrée avec un logo de je ne sais quelle compagnie au centre. J’ai retenu le design. Je l’ai décrit en détail aux policiers.

Le pénis sorti. Il monte vers mon nombril. Si seulement la haine avait choisi ce moment pour déchirer ma peau, sauter, affamée, hors de son repère. Il aurait reculé, horrifié. Mais non. Mon corps entier s’abat sur le sol. Son genou écarte les miens d’un coup brusque. Mon pubis déchiré sous ses coups de bassin. Comme si un couteau traversait et retraversait le triangle de mon sexe. L’homme bat la mesure d’une musique entendue de lui seul pendant que je me déverse sur le sol. Un an sans culotte noire souillée de rouge. La victime en moi, vivante, palpitante, le boit. Nuit après nuit. Douze cycles recrachés en un seul jet sur sa verge. Enfermée dans le mois d’octobre, je redeviens femme, encore et encore. Une renaissance douloureuse, poisseuse. Une renaissance célébrée aux hurlements avec un seul invité non invité. L’instigateur de ma défaite. De la chute de mon orgueil du troisième étage. Écrasé contre le bitume froid. Meurtri par la gravité.

La danse saccadée entre les tentacules de la souffrance et du bas- ventre s’accélère. Les grognements exagérés d’un plaisir non partagé, non consentant, s’intensifient. Le couteau s’enfonce profondément une dernière fois. Il visite le château humide et glauque de mon ventre. Sa jouissance laissera une marque de dents inégales sur la peau de mon cou. Les nuances bleutées de la blessure scintilleront dans la noirceur. Un rappel cauchemardesque.

Le plafond me fixe, fige mes traits défigurés, dénaturés par lui; pointé du doigt, accusé, par l’autre, le méchant. Lui se retire de mon vagin lacéré et fait une drôle d’expression, soudainement dégoûté par la scène. En quelques minutes, je suis devenue spectacle, autre. Non plus une femme banale, mais une violée. Humiliée. Battue par la force sexuelle d’un lui maintenant acteur d’une transfiguration. Je passe d’une vie sans histoire au statut de victime. Celle qui tient un traumatisme à raconter. Ou à cacher. Voilà un an, je suis devenue une celle-là, qu’on a regardée, photographiée, interrogée. Et à ses yeux à lui, mon corps devient déchet, souillure, un insecte qu’il a aplati du creux de la main, mais qui, maintenant, tache sa paume.

Sous ses sourcils noirs et broussailleux, la panique pigmente ses iris d’un gris fuyant. Creuse les pattes d’oie autour de ses yeux. Des sillons tracés sous la réflexion d’un meurtre. Je les remarque pour la première fois. Son sentiment m’emporte vers un constat troublant. Cette panique devrait m’appartenir. Et si elle ne m’émiette pas en ce moment, c’est qu’il me l’a volée. Il ne m’est resté que la frayeur sans fond de ne plus ressentir. Sans prévenir, à la différence de toutes les autres fois, une faim d’un tout nouveau genre me perce. Un goût de viande saignante remonte dans ma gorge. L’urgence de reprendre ce qu’il m’a arraché exacerbe l’irritabilité de mes sens. La brûlure se répand. L’ébullition me réintègre à ce corps blessé, transforme ma chair en ciseaux émoussés. Ils ne couperont pas, non. Ils vont fendre,déchiqueter lentement, morceau par morceau, comme une torture maladroite et d’autant plus douloureuse. Je ne suis plus une parmi tant d’autres, mais toutes à la fois. Je suis une secousse sismique artificielle, fabriquée par des mains d’homme. La princesse est morte, le monstre s’approche de son créateur. Il recule. Nerveux face à sa création. Inconscient d’avoir généré une bête vengeresse. Un doute le déstabilise, m’avantage. Une nouvelle possibilité me suspend. Une respiration enfin. La cage se dilate. Juste assez pour que j’en sorte. Et avant même qu’il ne puisse réagir comme il l’avait fait, avant qu’il ne coure à la cuisine, fouille dans les tiroirs, trouve ce qu’il cherche. Avant qu’il ne revienne vers moi, moi, couchée au sol, en fœtus. Une larve recroquevillée sur sa faiblesse. Avant qu’il ne s’agenouille devant un corps distordu, brisé. Avant qu’il ne soulève ma tête par les cheveux, qu’il ne plonge son regard dans le mien. Mes yeux absents, tournés vers l’intérieur. Avant qu’il ne tranche ma gorge d’un trait inexpérimenté, ma gorge, avec mon propre couteau, acheté je ne sais plus où, avant que le sang ne glisse sur mon cou, salisse ma poitrine molestée, avant qu’il ne m’égorge et me laisse pour morte. Enfoncer les dents dans sa queue. Et serrer. De toutes mes forces. La mâchoire crispée, les dents frottent, tirent, broient la viande. Son hurlement chante avec l’écho. Son sang éclabousse ma peau pâle, forme des pétales rouges sur le plancher. Les fleurs du pardon. Gorgées de vice. Elles s’étalent autour de mon nombril. Sur mes cuisses. Sa douleur glisse sur ma peau bleuie comme une pluie fine. Une rosée rafraîchissante. Sa rage. Des coups de poing sur mon crâne. Mon étourdissement comme preuve de la victoire. La souffrance le fait tomber évanoui, lourd comme le marteau de la sentence. Coupable! Coupable de ta bestialité. Coupable de m’avoir détruite. Presque détruite. Coupable d’avoir voulu me mettre au silence. Coupable! Coupable! Coupable! L’accusation résonne dans le palais, exacerbe le goût des morceaux chauds, coincés entre les dents. Le tableau morbide cesse de tanguer. Je mastique ma réussite. Le sang fuit par à-coups de son entrejambe et le mien s’écoule encore de ma blessure. Entre son corps étendu inerte, et le mien, maintenant apaisé; nos sangs se mêlent. Un mariage violent de bourreau et devictime. Et soudain, je recrache en morceaux la viande hachée du violeur. Tous les muscles tendus, les larmes aux yeux, la tête renversée, je vomis. Me vomis. Et l’odeur dans le nez me dégoûte. La scène est intolérable. Une mémoire à corriger. J’aurais pu lutter. Une intrusion. Un homme debout dans le salon à détailler ma nudité. Et j’ai couru vers la sortie? Non. Je refuse. Les dernières minutes tombent en éclats. Je suis tirée vers l’arrière, ramenée au réel écarlate de la terreur. Les lèvres grasses du trauma m’avalent de nouveau. Octobre recommence à gémir. Et je bondis. 

 

 

 

 

 

 

 

2 thoughts on “Enfermée dans la nuit d’octobre

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