Deux vérités un mensonge à propos de Xavier Dolan


, p. 41-46.

Chlamydia

 

Celle-là c’est Donovan. Ce jour-là il avait mal au ventre mais une date l’avait convaincu qu’un verre lui ferait du bien. Il feelait pas, mais ok pareil; un verre : Furco. Il y va avec une date, un gars qui l’intéresse plus ou moins, Dany y s’appelle, un genre d’artiste, c’est son genre, oui pis le gars connaissait tout le monde à MTL. Au bar ils ont vu Xavier Dolan avec un boy que Dono connaissait parce qu’il avait déjà couché avec. Les groupes se sont réunis : ça promettait d’être une soirée réussie. Trois quatre shots, les gars s’embrassent, ils parlent avec le DJ de choses qui se peuvent pas, on devient saoul, on parle de sexe évidemment, ça finit en french à quatre sur le dancefloor. Faut savoir qu’il y a pas vraiment de dancefloor au Furco, mais ça a rien empêché à leur danse torride. Plus la soirée avance plus le constat de Dono reste le même : c’est pas un verre qui va aider son mal de ventre pis ça s’étend vers le bas, c’est tout le bas du ventre qui bougonne, le Jameson aide pas, frenche pareil pis chiale pas. La soirée passe de même. À l’heure de fermeture des bars, l’heure des loups assoiffés, la date de Dolan avec qui Dono avait déjà couché propose de faire une visite guidée de son nouveau condo, on s’embrasse de oui, oui ok tout le monde est partant, sauf Dono et son bas de ventre qui va définitivement pas : on rentre en threesome tristes d’enterrer notre soldat tombé au combat. Dono reçoit en cachette le numéro de Dolan. Promettent de s’écrire avant la fin de la semaine.

 

Ils s’écrivent, les loups rerôdent, l’histoire dit pas vraiment comment leur sexe a été, mais tu sais pas de nouvelles bonnes nouvelles (ouvre parenthèse en fait une fois on m’a dit, il y a vraiment longtemps, avant que Xavier soit Xavier Dolan, un ami qui traînait dans le Mile-End avant que ça devienne à la mode, ça doit faire huit ans Xavier devait avoir dix-sept, Tu viens-tu qu’il avait dit, Pas encore un peu hésitant mon ami lui répond. Non, non je veux dire tu arrives-tu à venir : du sperme je veux dire tu jutes-tu? Bon ça on a encore des doutes, mais paraît que c’est vrai, Xavier éjaculait pas à dix-sept ans ferme parenthèse), on va assumer que leur sexe a bien été pis que Xavier était venu partout sur Dono parce que dans le fond ça importe pas vraiment dans l’histoire, ce qui importe c’est que le lendemain, Dolan dort dans le lit, Dono sort du lit lui prépare un café, reçoit un appel de son ex, c’est awkward de répondre à son ex avec un one night pas loin mais tant pis, répond pareil, petit bruit de cuillère qui stresse dans la tasse, on revient dans le lit avec espresso et explication du mal de ventre dans le bas bas bas, Dono à 90 degrés perpendiculaires dans le lit à côté d’un Dolan à 180 : il le réveille d’un baiser qui sent le café et qui sous-entend chlamydia.

 

Latté soya

 

Lydia peut confirmer cette histoire, elle était là quand je travaillais. Ok faut savoir que je suis quand même pas pire sympathique, c’est que si je pouvais pas parler aux clients j’haïrais ma job, c’est dans le temps que je travaillais encore au Myriade, c’est dans le temps que le Myriade était à la mode itou, il y a un boute genre. Faut aussi savoir qu’on connaît les clients par leur nom de commande, genre si tu prends un allongé sans lait tous les jours y’a des chances qu’on t’appelle allongé noir dans ton dos, rien de méchant ça marche de même. Tout le monde savait que Xavier Dolan prenait un latté soya half-decaf half-caf moitié lait de soya moitié lait d’animal, pour emporter, ça faisait une méchante commande pareil. Bon faque si je parlais à tout le monde pis je m’efforçais d’être sympathique, j’étais comme une planche avec Xavier, rigide comme pris par un froid sibérien, pis je me suis dit, la prochaine fois tu le cruises y’a pas d’affaire que tu vas parler à tout le monde mais qu’à Xavier Dolan tu lui dis rien, qu’est-ce qu’il va penser, si tout le monde fait ça ça lui donne vraiment le droit d’être en criss contre le monde, si tout le monde en restauration est bête avec lui qu’est-c’est qu’on a l’air. La prochaine fois était arrivée, dès son entrée nos regards se sont rencontrés, je lui ai demandé s’il prenait son drink de monstre, on jase un peu même, ça va bien, je le trouve petit d’un coup, j’pense qu’on flirt ouais. Jusque-là ça va bien dans l’histoire, je suis derrière ma machine en confiance de la confiance que ça te donne d’être barista avec un manche dans la main, mais bon pour faire le moitié décaf que sa commande de débile demande il faut que je me recule, que je me tourne un peu/empare une capsule de décaf pré-mesurée, que je la grinde pis que je la remette dans la machine, sauf que dès que je me retourne, le shake me pogne, je deviens vraiment stressé pis plus pantoute confiant, je shake des gros mouvements de tout mon vertical jusqu’à ce que j’échappe la capsule, que tous les grains tombent à terre dans un genre de gros vacarme pis que tout le monde (les collègues et les clients) se retournent tout le monde oui TOUT pis j’entends au loin la petite toute petite voix de Xavier, Ben voyons ça va-tu? je ramasse les grains en shakant encore plus, je grinde son café, pis quand tout est prêt je me retourne, la confiance revient, je le reregarde tout droit dans les yeux, à nouveau super confiant je pense que je lui fais quelques jokes pendant que son espresso coule, mais y’est là les yeux gros de même, la bouche ouverte il shake un peu, je continue mes blagues je me dis que je vais l’avoir à l’usure, mais ça marche pas, plus je dis des affaires plus j’ai l’air capoté, je dépose son café, il met un cinq dollars à huit mille mètres de moi, il part sans dire un mot shakant un peu encore. Il est jamais revenu, pis le Myriade c’est plus vraiment à la mode, faque je me suis trouvé une autre job.

 

Xavier Dolan

 

On sait l’effet que Xavier Dolan a eu sur ma génération, effet monstre, la crise de la quarantaine devenait la crise de la vingtaine pour tous les artistes qui se croyaient ratés dès qu’ils avaient pas eu leur première œuvre publiée à vingt ans, de la marde on sait mais on y croit pareil, vivre en même temps qu’une réincarnation du mythe de l’artiste-enfant, c’est pas tous les jours qu’on doit se comparer à Nelligan ou à Rimbaud. Finalement la moitié de mes amis qui étaient complexés par Dolan au secondaire quand J’ai tué ma mère est sorti ont fini au HEC, quelque chose à voir avec l’effet papillon, pis l’autre moitié ont compris que leur fascination était une manière détournée de vivre leur sexualité, pas de doute quand la scène qui te motive à aller voir le film cinq fois au cinéma Beaubien c’est celle avec les confettis pis toutes les guirlandes colorées qui font de l’amour gay une célébration orgasmique. Moi j’ai été marqué un peu plus longtemps que les autres faut croire, je me suis embarqué dans des plans douteux de courir après les fantômes, un genre de Fucked my way up to the top, comme la fois où j’avais spotté dans le Mile-End le gars qui est sur la photo dans la scène du prêtre de Tom à la ferme, que j’avais fait des pieds et des mains pour devenir son ami, que je l’étais devenu finalement, pis que je le suis encore même si j’ai découvert qu’ils étaient pas vraiment amis dans le fond, que Ben est juste ben trop beau pour exister pis que Dolan, un peu comme moi, était tombé sur lui dans les rues du Mile-End pis lui avait parlé. Des fois je me demande si Édouard Louis a créé la même fascination dans le milieu des wannabe artistes de la France. Pis des fois je me demande si Xavier Dolan et Édouard Louis couchent ensemble quand ils se retrouvent sur le même continent.

 

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J’ai rencontré deux fois Jon Snow, l’acteur dont personne connaît le vrai nom, pis quand je raconte cette histoire tout le monde comprend exactement c’est qui Jon Snow. La première fois c’était pas exactement glamour. Je suis dans un after sur Durocher, je pense pis je danse depuis au moins une heure sans trop regarder rien d’autre que le DJ, le gars à droite m’accroche le bras pis je m’enfarge dans ses pieds à toutes les cinq minutes, mais c’est bon c’est normal ça arrive tout le temps c’est toujours packed de toute manière, faque ça fait une bonne heure qu’on danse pis qu’on s’accroche, pis je dis pas qu’il me cruise non non là lui aussi fait juste apprécier son trip, il regarde le show pis il était avec des amis, ben après une heure je me rends compte que c’est Jon Snow qui est à côté de moi je frôle un peu la crise cardiaque, je cours à l’autre bout de la salle de rave même si dans le fond on était rendu partenaires de danse pis que j’aurais pu juste en profiter un peu. Ça, je sais que c’est vrai parce que le lendemain des amis postaient sur Facebook qu’ils avaient dansé avec Jon Snow la veille au même after que moi.

 

La deuxième fois : un peu plus intéressante, mais y’a pas grand chose à dire non plus. Dans mon désir de vivre des affaires ou de faire des collabs avec des artistes, ou je sais pas c’est peut-être encore un rapport obsessif à l’image va savoir, tout ça en même temps, curiosité peut-être, je me suis mis à faire des séances de nu pour un artiste peintre. Ça me dérange pas du tout d’être nu, de toute façon les poses sont tellement physiques qu’on oublie la nudité, ben Daniel le peintre me dit un jour qu’il a reçu un contrat de Xavier Dolan, il doit faire une toile géante de Jon Snow pour son prochain film, Life and Death of John F. Donovan, vous saurez que c’est vrai quand vous verrez la toile, pis il était pas payé pour le contrat alors que tout le monde, du chauffeur de taxi à l’assistante-café, est payé sur ce projet. Il avait dit Oui parce que ça voulait dire que Jon Snow viendrait poser, il avait juste une heure c’est un homme occupé, il aurait une heure de pose habillé, mais c’était un bon projet même si normalement Daniel acceptait juste les contrats payés, parce qu’après tout c’était son gagne-pain la peinture. Bon cette fois-là, j’avais été booké juste après la séance de Jon Snow, je sais pas si Daniel me faisait une fleur, on s’était fait Jon Snow et moi un high five dans la transition entre nos deux séances, un high five avec un regard vide qui voulait dire qu’il m’avait pas regardé une seule fois pendant l’after et que j’étais juste un vide pour lui. Ou un gars normal à qui on peut se permettre d’être fin parce qu’il est lui-même normal dans le fond.

 

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Le rapport un peu obsessif à l’image, une nouvelle réalité permise par l’invention de Facebook pis ensuite d’Instagram, faut dire tout le monde l’a un peu vécu : mon ami Jean-François voit ça d’une autre manière pis il appelle ça Avoir du guts, lui en avait eu quand il avait écrit à Mado pour devenir un de ses danseurs (il fait pas la drag il fait juste danser pour eux), genre de quinze minutes régulières de gloire, pis je vais le voir pis je le trouve pas mal bon faut dire, une fois en vacances on s’était dit qu’il fallait continuer d’avoir du guts, il y a mille manières de dire ça, être carriériste, juste avoir de l’ambition, on dit ça comme on veut, un jour quand j’aurai publié mon premier roman, un roman qui portera pas sur Xavier Dolan mais peut-être indirectement oui, ben je ferai mon lancement au Café Cléopâtre, je porterai une boucle d’oreille clip on comme celle de Laurence dans Laurence anyways, je ferai un petit show pis j’inviterai tous mes amis, ensemble on s’endraguera, y’aura JF qui sera habillé en homme, pis qui fera une choré grandiose avec des drags du Mado, il y aura Dany qui sera en ce qu’il veut bien être, qui chantera ou juste qui viendra lire de la poésie, pis il y aura moi qui chantera un petit truc au piano. Je dis que c’est pas vrai mais dans ma tête c’est bien vrai.