La décrépitude du jeudi matin


, p. 8-11.

J’ai noué un bandeau rose dans mes cheveux, mais franchement j’me sens plus d’humeur à me raser la tête à coup de tondeuse bikini. Il est neuf heures, j’ai les yeux gluants et des cernes jusqu’au bas du cou, une haleine de bouffe à chien et des boutons sur le front. Si j’mets du rose dans mes cheveux, on s’attardera autre part que sur mon visage piteux. Le noir, ça m’efface et moi, même avec une gueule tordue, j’veux de l’attention. Quand tu vis cloîtrée dans un studio placard, t’as pas toujours l’occasion d’assouvir ton besoin d’affection, et ça va bien un moment, mais il y a un bien un jour où tes tripes se nouent d’envie à l’idée de tendresse humaine. J’ai lu des articles qui portent sur le manque de contact physique et c’est pas une lecture réjouissante. Les gens deviennent dépressifs, s’isolent et se racornissent au fin fond de leur tanière jusqu’à ressembler à des Gollum aux yeux globuleux et aux bras squelettiques. Alors faut se lever avec un pic dans l’estomac, enfiler des couches et des couches de vêtements pour prétendre être encore emmitouflée dans ses couvertures, remonter son écharpe jusqu’en haut du nez, puis aller se traîner au plus proche café avec un gros bandeau rose sur la tête qui dissimule l’avancement prompt de son statut de Gremlin dégarni. Parce que tes cheveux aussi se font la malle quand t’es déprimée, sournoisement, sans vraiment que tu t’en rendes compte. Tu vois bien qu’ils tirent la gueule quand tu les cajoles, tu en sens même filer le long de ton dos, mais tu ne réalises leur mutinerie qu’au jour où ils ont tous quitté le navire. Ils suivent tes amis que tu n’as plus vus depuis trois mois, ta blonde qui t’a quittée parce que tu l’étouffais avec tes tendances hypocondriaques, son chat, son panier et sa litière dont l’odeur infectait l’appartement entier.  J’tente de cacher ma misère et de protéger les trois poils que j’ai sur le caillou, puis j’aime l’image d’espoir que ça donne : une tache rose dans la ville, les passants vont probablement croire que j’me presse dans la rue pour rejoindre un amoureux au coin d’un feu de bois. J’suis tellement en manque de tendresse que j’suis prête à me peinturer la face pour que les gens me regardent, me sourient et m’imaginent blottie contre un corps chaleureux et aimant.

J’veux être dans une bulle d’amour et me réveiller à trois heures de l’après-midi les cheveux en vrac avec du mascara sur les joues, l’odeur de toasts brulés qui flotte dans le lit et un chat qui gratte la porte de la chambre parce que c’est l’heure de manger ses croquettes au thon. J’veux dévaler l’escalier pour aller chercher des croissants au coin de la rue avant qu’elle ne se réveille, remonter avec un air fier sur le visage et la voir sur le seuil de la porte dans mon vieux t-shirt d’employée Tim Hortons, le visage encore endormi, des traces de salive au coin des lèvres. Je sais bien que j’suis pas facile à vivre, que j’fais pas grand-chose pour garder l’appartement clean, que j’m’intéresse pas assez aux factures à payer et que j’passe beaucoup trop de temps sur Doctissimo en me tâtant le pouls, mais j’peux garantir que le matin j’irai courir nous chercher un petit-déjeuner. C’est ce que j’mettrais comme description sur mon profil Tinder si j’avais pas les yeux trop gonflés pour fixer un écran trop longtemps, trop de points de suture sur mon cœur, trop de bile au bout des doigts et que de la sécheresse au fond de mon slip. J’veux juste avoir une raison d’acheter des drinks hors de prix. De passer des heures dans la cuisine à faire des rouleaux de printemps qui se déballent quand tu les prends dans tes mains. Toute seule, j’trouve juste la force de tartiner de la confiture sur une tranche de pain rassis. J’utilise plus d’assiettes, seulement des napkins qui traînent sur toutes les surfaces planes de l’appartement. J’arrive plus à m’intéresser à l’environnement, elle m’a quittée et les assiettes sont loin et font un bruit strident quand elles heurtent la table. En même temps, j’me suis tellement peu douchée ces derniers jours que ça doit compter quelque part, mon économie d’eau.

Et maintenant que j’me prépare à émerger de mon royaume, j’peux promettre que j’ferai attention à ma consommation, plus de gobelet en plastique pour mon café non merci. Mieux même, j’vais sortir prendre du thé anglais, celui qui n’exploite personne, du thé dans une tasse recyclable avec un bagel à la confiture sur le côté, ça finira de compenser mes napkins. J’devrais peut-être faire l’impasse sur la confiture cela dit, j’ai tellement de boutons sur le front que j’pourrais passer pour une télécommande emballée dans du papier rose fluo. Il parait que c’est le sucre qui détruit notre peau, j’l’ai lu sur facebook quand j’espionnais son compte en dévorant ma portion quotidienne de pain à la confiture. À ce moment-là, j’en étais encore au premier stade de monstre des cavernes et pas encore prête à lâcher mes habitudes alimentaires, mais puisque j’en suis maintenant à renoncer à la caféine, autant faire un grand ménage et jeter les sucres lents et l’huile de palme par la fenêtre. Me mettre au yoga et naître une nouvelle femme en saluant le soleil. J’prendrai des photos de mes nouveaux abdos, un verre à la main sur une plage de Cuba et les posterai en ligne pour la faire grincer des dents. Genre « Merci d’être partie, mate un peu ma peau lisse maintenant que je vis croissant-free ». Je ferai partie de ces célibataires que tout le monde envie, celles qui montent leur business d’une main et empoignent leur planche de surf de l’autre. Là, toute suite, j’ai du mal à le voir avec mes yeux gonflés et mes cratères sur le front, mais après mon premier thé de l’année dans mon beau bandeau rose, moi et ma gueule mal fichue, on va faire tourner toutes les têtes du Starbucks. Et j’piquerai leurs serviettes en papier recyclable.