Avec vos grosses bottes


, p. 45-48.

Dans le nord des Écrins, au milieu de la D1091, non loin de la Grave, vous passiez par un village de trois rues nommé Les Fréaux, devant lequel le Torrent du Gâ, par le Saut de la Pucelle, se jetait dans La Romanche. Au nord de la route, une pente régulière et invitante, parsemée de petits conifères, montait jusqu’aux pieds de falaises de gneiss qui vous barraient la vue. L’hiver, les volets des Fréaux étaient clos, vous n’y rencontriez personne hormis, parfois, quelques campeurs le long de la rivière. On pouvait y passer d’exténuantes journées, et lorsqu’à travers votre sommeil, le lendemain matin, vous entendiez la pluie battre sur le toit, vous étiez secrètement ravi d’avoir un alibi formel pour justifier votre paresse et rester au lit. Vous vous rendormiez alors serein, et vous l’étiez encore davantage, après avoir cagnardé pendant deux heures, quand vous constatiez que la tôle était redevenue silencieuse. Puis, en sortant, vous compreniez votre erreur. Les précipitations n’avaient pas cessé; la pluie s’était seulement changée en neige. C’était une neige humide, aux flocons gras et silencieux. Vous saviez à ce moment que vous alliez passer les prochaines heures à dégager votre voiture de la neige accumulée, avant de vous débattre tout l’après-midi avec la côte pour regagner la route. Vous saviez que derrière les volets, on entendait votre moteur se démener, et vous saviez que personne ne vous offrirait son aide. La lumière faiblissait déjà, derrière les nuages, et quand vous finissiez par quitter Les Fréaux, chaque courbe de la route vous agaçait.

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À Oullins : un minuscule studio de rez-de-chaussée, avec un jardin quiet. Deux érables, un mélèze, plusieurs jonquilles, un arrosoir d’aluminium, une chaise pliante en toile, une table et sept chaises de patio en plastique. Le sol était sec, un peu sableux. Dans un débarras, des planches, des seaux, des râteaux, une bâche, un vieux vélo, des pots en terre cuite. Et tout respirait la pause. Tout signifiait amèrement la pause, même le bien-être, même le soleil, même le silence, même la bardane.

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Parce que vous devriez vivre dans un stationnement, il vous faudrait aller chercher de l’eau aux fontaines de Chamonix. Les bennes du téléphérique pour l’aiguille du Midi passeraient au-dessus de vos têtes. Des chiens courraient autour des pylônes, ils s’avanceraient parfois, viendraient déféquer à vos pieds et s’en retourneraient jouer sur les amoncellements laissés par les déneigeuses. Vous devriez traverser l’autoroute pour utiliser les toilettes du téléphérique. Les jours de tempête, le scotch serait votre seul horizon de réconfort. La saison entière s’avérerait mauvaise, les conditions trop compromettantes : même par ciel bleu, vous seriez forcé de traîner de boutique en boutique pour tuer le temps. Ces jours-là, le granite fier du Grépon et de la Blaitière serait d’une cruelle impudeur. Au bout d’une semaine, vous n’auriez pas atteint la poésie de l’inconfort.

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Ce devait être les vacances. Outre un bon nombre de couples, de familles ou de groupes scolaires de la capitale, on comptait beaucoup d’Allemands et d’Anglais. Ils remontaient l’Avenue des Jeux le matin, et la redescendaient l’après-midi, vers les cafés, les restaurants et les bars, dans la gaieté facile d’un village congru. Le soir, l’humidité glissait le long des pentes et retombait au fond de la vallée, tandis que le ciel se dégageait. Un peu de vapeur s’attardait sur les sommets voisins, mais trop lourde pour y flotter, elle se détachait bientôt des hauteurs et s’écoulait en flots épais vers la terre ferme. Au premier tiers de la montagne, des franges de nuages s’aggloméraient et tissaient un mince voile d’un versant à l’autre. Cette nouvelle surface déterminait le plancher d’un monde aérien, où les montagnes devenaient des îles aux contours escarpés, et le plafond d’un monde sous-marin, où les villages noyés du plateau appartenaient à une civilisation ensevelie. Seule une flaque de lumière jaune, rétroéclairée, rappelait l’existence des hameaux immergés. Sis sur une arête, le quartier d’Huez échappait de justesse à l’inondation. Quand la nuit approchait, les neiges des Grandes Rousses et du Pelvoux touchaient le même bleu smalt que le fond du ciel. À ce moment, les crissements de bottes sur la neige se faisaient plus rêches et, d’un bout à l’autre du village, les rires étrangers se dissipaient dans l’air dilaté — l’hiver n’avait ici plus rien de pesant. Les jeunes femmes s’étaient douchées, coiffées, et ressortaient belles et propres de leur hôtel, tête nue pour ne pas miner leur toilette. Leurs oreilles étaient rouges. Les distances s’étiraient à mesure que le ciel s’assombrissait. Il ne restait plus, de l’humanité, que ce village scintillant, à flanc de montagne, suspendu dans le vide. Cette nuit comme toutes les nuits, les visiteurs étaient conviés au bal des plaisirs aériens. Ils se mouvaient le long des rues décorées, radieux, évaporés, dans l’air immobile et minéral. Les yeux brillants, les sourires et les oreilles rouges disparaissaient derrière les vitres embuées des bistros, tandis qu’au-dehors, l’atmosphère se volatilisait dans l’espace. Au centre du village, le bleu électrique d’une piscine extérieure accueillait le jeu fastueux des corps. Des vacanciers se jetaient dans la neige, s’y roulaient, grelottaient en faisant résonner leurs rires aigus, avant de plonger à nouveau dans l’eau fumante. Presque nues dans la nuit glaciaire, les Parisiennes, les Allemandes et les Anglaises participaient à la danse céleste, puis venaient se sécher dans le café adjacent, les cheveux enroulés dans leur serviette de plage. Hors du bal d’apesanteur, qui se perpétuait sans effort, il n’y avait que le vide. Aucune place, rien de prévu pour les spectateurs.

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L’heure avançait. Selon l’horaire, vous auriez dû être en route pour un refuge, traverser les cols, esquiver les crevasses, sentir le froid mordre vos joues. Mais vous étiez pris au supermarché, au beau milieu de la Part-Dieu. Vous auriez voulu sortir au plus vite, mais vous finissiez par visiter chaque allée de chaque étage, avec vos grosses bottes. Il y avait une telle polarisation entre le lieu où vous deviez être et celui où vous étiez, une tension si aiguë que le temps se fractionnait à l’infini, et vous retenait à jamais prisonniers du supermarché.

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Les rues larges et tranquilles de Poisat (les garages et les grandes surfaces plus loin au fond, les maisons et quelques logements aux intersections). La perpendicularité des rues réservée aux banlieues. C’est l’heure où les enfants défilent à la sortie des écoles et des crèches municipales. Un soleil faible ne fait que de l’ombre dans les rues principales, mais éclaire de bout en bout les rues secondaires. En marchant celles-ci d’est en ouest, patiemment, le soleil chauffe tour à tour la nuque et le visage. Les dents se desserrent, peu à peu, la respiration devient plus leste. Là-haut, les dernières masses de nuages se disloquent dans les Écrins. En face d’un parc, derrière une épicerie, quatre gros aérateurs exhalent un vent tiède, presque chaud. Ils réchauffent modestement pour une minute, puis leurs hélices s’éteignent, une à une. 

 

 

 

 

 

 

 

27 thoughts on “Avec vos grosses bottes

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