Spleen patriotique


, p. 16-20.

À mes côtés, ma mère s’était enfin endormie, les larmes séchées par le silence et les joues rosies de fatigue par la chaleur sèche et somnolente qui nous avalait. À seulement huit ans, je n’avais jamais vu la mort de si près. Le taxi avançait en trombe et plongeait dans les détours rocambolesques, des courbes plus que généreuses d’immenses ruines érosives, et patinait sur les routes zigzagantes dans lesquelles vous pouviez lire votre avenir, une fatalité à la fin dangereusement verticale.

Bref, j’étais enfermée dans une boîte de conserve ambulante, qui avait de lourdes tendances suicidaires. Mon seul espoir tenait à un bout de ceinture de sécurité, en décomposition, auquel je m’agrippais désespérément, simplement pour calmer mon cerveau déjà lourdement atteint d’une hypocondrie exponentielle.

On se rendait à l’enterrement de cet inconnu qui était pourtant le père de ma mère. Toutefois, je me souviens que de son vivant, pour me faire rire, il répétait sans cesse, de sa voix forte et assurée, ces quelques mots de français : « Troisième bataillon… Salopard! » C’était assez pour provoquer chez tous une incontinence urinaire et oculaire. J’étais alors prisonnière de ce rire incontrôlable qui était le fruit amer d’un vestige de la colonisa… pardonnez-moi, du protectorat français. Mon grand- père vivait dans une maison qu’il avait construite de ses mains, sur le bord d’un précipice, poussée par les quatre vents. Quelque part dans un village perdu, situé dans un pays lointain qui pourtant était le mien.

C’est avec une gueule à la Picasso et le cul engourdi que nous étions arrivées à l’enterrement de mon aïeul. Ma grand-mère était la seule habillée de blanc. « Grand-papa » aussi était entouré de blanc. Il avait jadis les yeux d’un bleu électrifiant qui vous donnait quasiment une claque rétinienne à réveiller vos neurones les plus poussiéreux. Ils étaient maintenant fermés à jamais. Sa barbe, bien rasée, nous aveuglait sous le soleil de ses reflets dorés. Mes oncles et mes tantes pleuraient comme un nouveau-né qu’on aurait échappé par accident, dont les yeux se seraient métamorphosés en fontaines dans le but de nous noyer dans la culpabilité. On se désolait de tous côtés : « Il est parti trop tôt! » Il avait inexplicablement excédé d’une décennie le cap des cent ans. Je dirais qu’il est parti en retard, qu’il avait même dépassé la date limite : son corps, miné par la vie, n’était habité que par les échos de son esprit qui l’avait déserté depuis vingt ans déjà. Les gens présents me serraient dans leurs bras en répétant mon nom, mais leurs visages me semblaient d’un mutisme désarmant. Le cimetière était un joli terrain décoré de vieux monuments majestueux, si on oubliait qu’il était un dépotoir humain.

Pendant que les adultes pleurnichaient et ressassaient des souvenirs embellis par le chagrin, je renouais avec mes cousins. Pendant des jours nous nous sommes aventurés dans le vieux village, un paysage hanté. Nous allions d’abord pêcher des requins imaginaires dans la rivière principale, où finalement nous plongions, pour ressortir les mains grouillantes de têtards. Le soir arrivé, nous nous perdions dans les bois hostiles, s’improvisant en un petit groupe d’exorcistes en expédition, à la chasse de goules voraces et de djinns fumants. Au moindre craquement, quelques-uns s’exclamaient en bafouillant des formules vaines du livre sacré. En fin de journée, nos estomacs, guidés par la faim, nous ramenaient à la maison, où nous étions forcés à l’exil par les hurlements d’immenses dindes sur le point d’être farcies. Alors, nous arrachions aux arbustes leurs améthystes férocement sucrées que l’on partageait avec les chiens errants du coin.

 

 

 

 

Lors de ma dernière journée, parcourue d’une nostalgie éphémère, j’avais décidé de prendre une marche seule pour emmagasiner le plus de souvenirs possible. En me levant le matin, dans mes narines, les odeurs de menthe sucrée et de beurre s’entrelaçaient avec celle du fumier, pour coexister en harmonie dans mes poumons. Sur mon chemin, je croisai mes oncles, une masse clairsemée de visages basanés, aux yeux riants et rusés, leur bouche déversant un flot de paroles bienveillantes.

Plus loin sur ma route, j’aperçus de prétentieux pics de verdure hirsute, avares et assoiffés d’eau, source de vie, raison d’être de leur existence, la foi ancrée jusque dans le tronc, pâmés sous les cieux. Ils priaient les dieux sourds et dans des balancements déracinés, racontaient leurs malheurs par des hurlements inaudibles avec l’espoir désespéré de leur soutirer quelques larmes, pour ensuite s’accaparer de leurs racines difformes motivées par leur cupidité fourchue. Puis enfin rassasiés, ils se morfondaient dans leur subsistance éhontée, vivant de leur butin acquis par la pitié déshonorante plutôt que leur ingéniosité.

Sous mes pieds, le sentier battu et rougi avait vu couler le sang de mes ancêtres, des envahisseurs, d’autres « invités forcés » aux poignets enchainés et de ces envahis, ces guerriers, gardiens éternels de ce jardin bosselé, élevés sur leurs chevaux à la crinière fière — digne du défunt roi de Barbarie — qui ont marqué notre sol et nos cœurs de leurs sabots tonitruants, battant au rythme de cet hymne de la liberté, celle qui n’a su se faire dompter.

J’avais la peur au ventre et les jambes affaiblies lorsque j’ai voulu traverser la route, parsemée de ravins d’une beauté meurtrière où reposaient des fleurs incrustées dans des buissons d’un vert troublant. Rares et précieux, ces diamants rosés avaient bu aux rivières écarlates. Et sur ce sol aride reposaient d’autres fleurs bleuies, barbelés de glace à l’affût, qui vous coupent le souffle et la chair, parant des plaies béantes poussiéreuses du sol, aux surprises sifflantes et envenimées.

Très rapidement, les rochers violents aux pointes saccadées s’effacèrent pour laisser place au silence granuleux, immense sablier à l’abri du temps. Il était habité par le même vent sec, ermite qui courtisait ces jeunes oasis coquines, invisibles dans leur pudeur, sous le regard brûlant de leur père austère.

 

 

 

 

Je partis alors me réfugier dans ces maisons faites de boue et de sueur, peinturées de chaux, élevées par ces murs virils en béton ornés de carreaux aux délicates gravures divines. Une ville dans l’ombre que des oiseaux confondraient avec des cailloux agglutinés aux pieds de montagnes rassurantes qui vous effaçaient par leur grandeur, adornées de lourds bonnets enneigés, qui les faisaient redescendre sur terre.

Elles avaient l’esprit embrumé à l’infini par ces nuages égarés, guidés par des éclairs aveuglants et muets.

Leurs bergers disparus, foudres d’escampette, les moutons célestes se dispersaient dans la confusion, arrivés au-dessus de la Mer du Nord à l’humeur froide et indéchiffrable, celle qui avait pourtant bercé un demi-dieu assoupi dans sa grotte, coquille de roc reflétant l’écho de ses douces lamentations, amante de ce sol effrité qu’elle effleurait depuis la nuit des temps, sous l’œil inquisiteur de son époux impétueux, l’océan au tempérament vaste et imposant qui avait pris l’ouest, les yeux larmoyants d’une jalousie transparente.

Le jour basculé et la nuit tombée, le firmament était éclairé par mille et une étoiles, de celles qui exaucent vos vœux. Elles se chuchotaient dans le creux de l’univers et s’esclaffaient devant ce spectacle perpétuel, cycle d’une puérilité vicieuse.

Le lendemain, après des heures comprimée dans le même taxi maudit, je me retrouvai dans l’avion, feignant le confort dans mon siège droit. À travers le hublot, je le voyais rétrécissant, c’était un beau pays, comme il y en a tant, 197 au total. Je n’étais pas emplie de fierté risible comme mon père l’avait toujours voulu après tant de réprimande, mais d’une profonde compréhension. Le nationalisme me dégoutait. Dans notre pays, on avait pas une langue, mais un dialecte polyglotte parlé en majorité dans une nation qui reniait son héritage aux visages multiples, pour se barricader dans cette vague illusion unitaire que nous chantaient nos dirigeants irréprochables. Notre identité, notre histoire, s’étaient effacées. On avait préféré nous faire adopter celle du dernier envahisseur, ou nous avait donné l’option d’accepter l’étiquette de « tribu sauvage radicalement civilisée ». Je continuerai tout de même à parler ma langue bâtarde, plutôt que de prétendre être une étrangère sur l’Afrique de mes ancêtres.

 

 

 

 

À l’atterrissage, les gens applaudissaient, comme s’ils avaient été témoins d’un miracle. Malgré les statistiques selon lesquelles les chances de mourir dans un crash aérien sont d’une sur poignée de millions, je dois admettre que les chances de survie y semblent quasi nulles, surtout à 30 000 pieds d’altitude. Pour ma part, ce n’est qu’après avoir passé les douanes que je me sens enfin chez moi.

Ce que je dirais à mon père est que j’aime mon pays comme on est apaisé par les premiers rayons du printemps, et je le respecte comme on pose un baiser sur le front de nos ainés. Je n’ai pas choisi ma famille, ni ma nationalité. Pourtant, j’accepte les faits, car c’est la seule manière d’y faire face. Maintenant que je sais d’où je viens, je ne saurai toujours pas où la vie me mènera, mais au moins, j’aurai la conscience tranquille.