Myself Destruction


, p. 38-42.

Je me réveille.
3 likes.
Mon lit est chaud, je ne veux pas en sortir, je ne veux pas avoir froid.
2 likes.
Je ne veux pas regarder l’heure.
4 likes.
Je me lève.
6 likes.
Je marche vers la salle de bain, j’allume la lumière, je me mets devant l’bol, je pisse, je me regarde la queue.
4 likes.
J’ai une belle queue.
10 likes.
Je me prépare des toasts. Oh! pis non, je déjeune pas. Tout le monde déjeune, pis j’suis pas comme tout le monde. Ça me tente pas.
2 likes.
Oh! pis non, je déjeune.
1 like.
Oh! pis non, je me recouche.
3 likes.
Ouin, c’est ça. Je me recouche.
4 likes.
J’suis couché là!
5 likes.
Mon lit est trop confo!
7 likes.
J’vais refaire un somme.
5 likes.
J’dors déjà.
4 likes.
J’suis presque en train de faire un rêve.
2 likes.
Je fais des esties de rêves fuckés, moé!
2 likes.
Je fais des rêves de cul.
1 like.
J’ai une belle queue?
10 likes.
Ok! Je vais sortir.
13 likes.

Je sors. Je suis sorti. Je me suis lavé les cheveux, je les ai séchés, je les ai coiffés. Mes cheveux sentent bon. Je sens bon. Je me suis brossé les dents aussi! Je les ai regardées dans le miroir. J’ai des belles dents. Des dents blanches, bien alignées. On me le dit souvent. J’ai sorti mon manteau, mon beau manteau tout neuf. Mon beau manteau fashion qui m’a coûté tellement cher! Je suis sorti. J’ai regardé ma rue. Ma belle rue moche. J’ai regardé neiger. Je me sens lyrique. J’ai besoin d’écrire. Écrire tout ce que je pense.
Je pense beaucoup.
Les pensées des autres sont légères.
Je pense solide!
14 likes.

J’ai le goût d’un café. J’aime pas le café, mais j’ai le goût. Je rentre dans un café. Je me vois, je suis content. Je savais que je serais là. Je m’assois, je m’embrasse, je me serre la pince. Je commande un café. Le même. – Salut! comment je vais? – Je vais bien. – Je vais bien aussi. – Je trouve qu’il fait beau. – Je trouve qu’il fait beau aussi. – Quoi de neuf dans ma vie? – Pas grand-chose. – Idem. – Comment avance mon projet d’écriture? – Bien, et le mien? – Bien. – Good! Ça parle de quoi déjà mon texte? – De moi! – Ah ouais? – Ouais. – Mais comment ça, de moi? – Ben de moi, de mes impressions, de ma vie de tous mes jours, de moi face à ma médiocrité environnante, de moi! – De moi. – Ouin, moi? – De moi aussi. – Ouais? – Ouais, de comment j’arrive pas à vivre dans mon monde pourri, créé par moi. – Je suis trop pareil. – Je me comprends tellement! – Oh! ben hey, si c’est pas moi qui va là! Je pense que je me suis pas vu… Houhou!

Je me rejoins.
10 likes.
– Allô moi! – Salut moi, comment vais-je? – Je vais bien et vouje? – Nouje allons bien. – Good! Ça fait longtemps que vouje êtes là? – Moi, ça fait une heure environ. Je ça fait quoi… cinq, dix minutes? – Environje. – Ah! Je parlais de quoi? – De nouje. – Ah! J’avance bien mon travail? – J’avance pas mal. – Idem. – Coolje! Je parle de quoi? – De moije. – Hein! Moi aussi je parle de moije. – Ah! ouin. Commenje? – Ben je parle du fait que ma vie c’est d’la marde pis que je sais pas quoi faire aveje, pis de moije face à ma médiocrité environnante, pis comment j’arrive pas à vivre dans mon monde pourri créé par moije. – Nouje sommes trop pareils! – Nouje nouje comprenons tellement! – Tout le monde comprend rien, pis nouje sommes pas comme tout le monde. – Tellemenje!

Je me rejoins moi.
15 likes.
– Allôje. Comment vais-je? – Nouje allons bienje et toije? – Je vais bienje aussi. De quoi parlez-vouje? – De nouje. – Oh! j’aime tellement parler de nouje. – Nouje aussi. – Pis ton projeje d’écriture? – Ça avanje et vouje? – Pas pirje. – De quoi ça parlje? – De nouje. Comment nouje sommes pas pareijes que tout le monje, pis que noje vije, c’est d’la marje! – Je nouje aime tellemenje! – Moi aussije! – Hey! Ça nouje tente-nouje une petite bièrje? – Ah! Envoye donje!

6 bières chacunje et 16 likes plus tard.
– Je penje queje commenje àje êje soûje. – Whaje? – Queje qui aje dije? – J’sais paje, j’aije paje comprije. – Je penje queje commenje àje êje soûje! – Parlje paje sije forje, hostije, onje esje paje souje. – Moije ouije. – Whaje? – Nonje! Eje voulaije dije : parlje paje sije forje onje esje paje sourje! Excuje-moije eje m’enfarje danje mejes mojes. – Whaje? – Moije aussije eje penje queje suije sourje. Paje sourje, hostije, soûje! – Ohje! excuje. Soûje. – Paje soûje, hostije, sourje! Ohje! excuje. Eje saije puje queje queje dije. – Pas sourje, hostije… Ohje! pije fuck oje! – Whaje? Vous êtes trop funny!
– Oh! Ta yeule! Tu m’fais chier!
– Ta yeule toi-même! Tu sais pas boire, hostie. Moi oui. Pis je parle si je veux, c’tu clair? Fait que fais pas chier!
– Vos yeules! C’est moi que vous faites chier tabarnak. Maudits braillards, tenez vot’ bout!
– Oh! on l’sait ben… Tu me fais rire hostie. Toujours en train de nous dire quoi faire. Tu te crois donc meilleur que tout le monde.
– Farme ta yeule oubedonc…
– Oubedonc quoi, hein? Envoye! frappe-moi la yeule hostie. Casse-moi une dent. J’vais pouvoir prendre une photo après, pis ça va me faire quelque chose à raconter, à écrire… Je manque d’inspiration, ces jours-ci.
– Moi aussi, fuck! J’suis tanné d’écrire tabarnak. Je suis tanné que personne m’écoute. J’suis tanné de m’entendre parler. Farmez-moi donc la yeule quelqu’un, ou arrêtez de me faire sentir coupable chaque fois que je l’ouvre!
– Moi aussi, je me sens coupable… L’aut’jour, je me suis surpris à publier une vidéo de mon chat dans le lavabo.
– Dans le lavabo?
– Ouin parce que mon chat, il aime l’eau.
– Hein!
– J’te le dis! J’ouvre le robinet, pis il peut rester des heures là, en train d’essayer d’attraper l’eau qui coule.
– Ben voyons donc toi.
– Voir que j’ai pas vu ça!
– Oh! mets-en!
– Mets-en! Y a douze personnes qui ont liké ça!
– Moi j’ai de la misère à en avoir deux, likes.
– Ouais?
– Ouan.
– C’est parce que tes publications sont trop élitistes. Vise plus bas.
– J’sais.
– Bon ben c’est pas tout ça là… mais je pense que je vais y aller.
– T’es sûr?
– Envoye! Encore une bière, juste une. Envoye!
– Nnnnon! J’y vais là, il commence à être tard, pis j’ai une grosse journée, moi, demain. Faut que… que je finisse d’écrire là… D’ailleurs, il se peut que je parle de vous dans mon texte.
– C’est correct. Tu seras dans le mien aussi.
– Moi pareil.
– Idem.
– Cool! Bon ben… À demain, peut-être.
– À demain!
– À demain!

Ah! J’ai pas hâte à demain.
15 likes.

La révélation


, p. 23-25.

Coups de pied au ventre. Retour à la réalité. Petit tyran en moi qui, toujours, m’empêche de rêver, me rappelle sa présence. Comment l’oublier? Quelques instants encore, je me vois courir nue, le visage éclairé. Soleil qui me réchauffe et brise qui me pénètre. J’en jouis. Jamais Frank ne me fera autant plaisir. Son horrible membre m’apparaît soudain, j’en frémis de dégoût. Qui l’aurait cru? Comme je voudrais me revoir à vingt ans pour me dire : « Mais quelle conne! Que fais-tu? » Comme les pucelles sont naïves! Elles se jettent sur le premier venu, pleines d’illusions! Puis, cinq ans plus tard, trop lâches, elles se laissent tout bonnement engrosser. Bête stupide servant à procréer.

Je cours nue et me retourne. Je ne souris plus, je me regarde m’éveiller sur le lit, brusquée par la douleur. Elle s’efforce de me garder dans sa tête, mais mes traits ne sont plus si précis, ils s’évaporent, deviennent brumes. Je comprends tout de suite ce qui va suivre. Déjà je disparais. Je souris une dernière fois. Tant pis, ce n’est pas grave. Voilà ce que je veux lui dire, mais c’est faux. Je me réveille. Encore une autre journée. Pourquoi?

Pourquoi vient-il me voir? Ne sent-il pas que je n’ai aucune envie de lui parler, de le sentir, de le toucher? Son odeur d’après-rasage m’écœure. Non! N’approche pas. Je lui tourne le dos, me retourne dans mon lit pour éviter qu’il ne m’embrasse. J’ai horreur du contact de sa bouche. Il est là, derrière moi, tout près. Vas-tu t’en aller à la fin ou je crie! Voilà ce que je devrais dire, mais, comme toujours, je me tais, j’encaisse.

Il s’approche de mon cou, je le repousse.

— Laisse-moi!

— Qu’est-ce qu’il y a? Tu ne te sens pas bien? Le bébé…

— Le bébé va bien. Va-t’en! Tu vas être en retard.

Il m’embrasse sur l’oreille. J’essuie sa salive. Dégueulasse! Toujours cette obsession. Cette volonté de laisser une part de lui sur moi. D’apposer son sceau. Comme si j’étais son jouet, sa chose. Sur l’oreille, dans la bouche, au cul. À quoi bon me préserver? Il me viole de toutes parts et voilà que je l’ai laissé pousser son narcissisme jusqu’au bout. Bientôt, je donnerai naissance à son fils, sa poupée, son protégé, le prolongement de lui-même. Ce qui me forcera à toujours être sa captive, à lui être soumise, à garder un lien, où que j’aille, avec lui. J’aurai beau ne plus être sa femme un jour, sa pute; je serai toujours la mère. Pute ou mère, on n’est jamais que ça. Moi, je n’étais pas destinée à ça. On a tout fait pour que je ne le devienne pas. Ma mère s’est toujours montrée comme l’exemple même de la femme de carrière accomplie, déterminée. Toujours indépendante, jamais en dessous. 

Maman n’arrivait pas à comprendre le fait que sa propre mère ne se soit jamais opposée à son crétin de mari. Ce moins que rien… Encore moins compris que sa mère l’ait frappée, giflée, qu’elle lui ait reproché de l’avoir défendue, d’avoir empêché qu’il ne la touche, qu’il ne la frappe. Comme si le fait de n’avoir jamais été aimée par lui, de ne pas être satisfaite, faisait en sorte que son plaisir n’était plus que dans les coups qu'il lui assénait. Chaque violence, chaque douleur devenaient presque essentielles; c'était les seuls contacts entre elle et lui, les seules fois où il daignait la toucher. Une fois, giflée par sa mère, maman est partie. Elle a refusé de la revoir, de les revoir (ses yeux alors se tournaient vers moi, pleins de larmes). « J’ai refusé que tu les voies, ne serait-ce qu’une fois, de peur qu’ils te contaminent », me disait-elle. 

« Ne sois jamais une esclave, concubine, pute. ».

Oh! Maman, comme je t’ai déçue.

Martha relit encore une fois ces mots. « Esclave, concubine, pute. » Ces mots si forts, si durs qu’elle en est bouleversée. Ils sont d’autant plus bouleversants que cette phrase, barrée d’un trait par son fils, mais toujours lisible, les suit. « Oh! Maman, comme je t’ai déçue. » Cette correction ressort, plus que toutes les autres, du brouillon. 

Elle pose doucement le cahier sur le lit. Son lit. Celui de Jacques. Elle s’y laisse tomber elle-même, cache son visage de ses mains pour cacher ses larmes, étouffer son cri. Mais les décibels s’échappent quand même. 

Un sens. Y a-t-il un sens? Non, il n’y en a pas. Il ne peut y avoir de sens. Est-ce normal, est-ce naturel, qu’un fils, sain comme le sien, son fils, Jacques, écrive une chose comme celle-ci? Si crue, si violente? Non! Martha ne comprend plus rien. Toute la logique contenue dans ce monde n’est plus, depuis la mort de Jacques. Qu’en tirer? Que comprendre? Oh! Jacques. Pourquoi avoir fait ça? Pourquoi avoir abandonné? Pourquoi ne pas le lui avoir dit? Elle aurait compris, aurait essayé. Et comment comprendre le texte qui est là, maintenant, devant elle? Comment l’interpréter? Pure fabulation, ou est-ce vraiment signifiant? Appel à l’aide ou fantaisie de la part d’un jeune homme jouant à l’écrivain? Où sont les réponses? 

Martha est en colère. Elle se roule sur le lit, crie, pleure, cogne sur les bords. Elle est en pleine crise de nerfs quand Rémond la trouve. 

 Il la prend par les épaules, la secoue. Elle revient à elle, s’excuse, demande pardon. Elle lui demande « Pourquoi? », et il ne sait quoi répondre. Leurs deux paires d’yeux se fixent. Ils peuvent voir leurs airs malades se refléter dans le regard de l’autre. Puis tout devient flou. Des larmes, encore des larmes. Fatigués de pleurer, ils ne peuvent néanmoins faire autrement. Ils s’embrassent dans un élan, pour étouffer leurs sanglots. Dans quel mauvais roman sont-ils? Il se couche, lui aussi, derrière elle, l’enveloppe de ses bras. Le dos contre sa poitrine, elle ferme les yeux, sent son haleine sur son cou. Elle est comme l’héroïne, qui sent l’odeur de l’après-rasage. « Pute ou mère, on n’est jamais que ça. » Ces mots résonnent dans sa tête. Ces mots. Les mots de Jacques, qui lui parlent, l’interpellent. Cette histoire lui est-elle adressée? Jacques pensait-il à elle en écrivant ces choses? Rémond lui dit que non, il tente de la calmer, de la rassurer. Il lui dit de ne plus y penser, de faire le vide. Martha, elle, n’a jamais été pute, toujours été mère. « La plus belle et la meilleure au monde ». Avait-il menti? Aurait-il préféré qu’elle soit pute au lieu de mère? Non! Ce n’est pas d’elle dont il parlait, mais de lui! Sinon, pourquoi l’avoir écrit : « Oh! Maman, comme je t’ai déçue. » Mais non, il ne l’avait pas déçue! Jamais, au contraire! Il le savait, s’était ravisé, avait barré la phrase. Quel mal de tête! Rémond a-t-il raison?

Pourquoi réfléchir? À quoi bon s’entêter à comprendre l’insoutenable, l’insondable? Elle aura beau relire et relire, rien n’y fera! De nouvelles hypothèses s’enchaîneront, les unes à la suite des autres, et jamais elle ne saura la vérité.

Mais demain, c’est décidé. Elle quittera Rémond. 

En quête


, p. 52-56.

Et voilà! Nous y sommes. Où allons-nous maintenant? Tu regardes à gauche, puis à droite, embarrassé. Tu ne sais plus très bien. Tu ne t’en souviens plus. Tu as vérifié sur Google Maps, pourtant, mais tu n’as rien pris en note, comme je te l’avais dit.

C’était à cinq minutes de la station de métro. Sept minutes, pour être bien précis.

Sept minutes, d’accord, mais, tout de même, c’est sept minutes à gauche ou à droite du métro, faudrait savoir!

Tu restes indécis. Tu regardes encore des deux côtés. Tu réfléchis. Quel chemin te semble le mieux à première vue? À gauche? D’accord. Tu tournes toujours à gauche de toute façon.

Tu restes calme. Tu fais semblant. Tu marches au même rythme que ton pouls, rapide, mais tu t’essouffles. Tu espères ne pas t’être trompé et arriver à temps.

Coup d’œil rapide sur ta montre. Tâche de ne pas te blesser.

Midi moins une.

Déjà?

Pas de panique! Une minute de plus ou de moins n’a jamais tué personne. Lui-même arrive toujours en retard. Tu es en avance, c’est certain. Alors respire et profite de ce temps chaud, anormal à ce temps-ci de l’année.

Une brise, toute timide, te rafraîchit parfois le visage. Tu es à l’ombre. Tu t’en vas rejoindre ces gens qui se prélassent sur cette terrasse.

Je suis sûr que c’est là! Regarde l’enseigne au-dessus. Non?

Non. Tu as raison. Ce n’est pas ici.

Alors, peut-être là-bas? Allez! On continue. Marche et ne t’arrête pas. Tu y es presque!

Un autre regard sur ta montre. Midi deux.

Mais où peut bien être ce foutu bistro?

Cela fait plus de sept minutes. Et ce n’est pas la première fois que tu te trompes en utilisant Google Maps, ou que cela t’envoie sur de mauvaises pistes. Ils ne font jamais leurs mises à jour à temps!

Maudite marde, midi six! Tu perds ton temps, rebrousse chemin!

À droite. C’est à droite, va à droite! Ta manie aussi d’aller à gauche!

Cinq minutes de retard, en même temps, c’est pas beaucoup. Après toutes les fois où tu l’as attendu, tu peux bien déroger à la règle de temps à autres, non? En plus, c’est ton jour de congé. Tu pourrais arrêter de courir un peu?

Voilà! Tu passes à nouveau devant le métro. Tu es du côté droit. Tu devrais le voir d’ici peu. C’est quoi le nom déjà?

Pas Rapport.

Moi, les restos branchés avec des noms qui se veulent drôles ou originaux du genre Chez ma grosse truie chérie, ça commence à faire! C’est mieux d’être bon parce que je commence à avoir faim. Pis c’est quel genre de cuisine, ça, Pas Rapport? On marche, pis on marche, pis on arrête pas de marcher. Et aucune trace de bistro sympathique en vue. Revoilà que tu t’arrêtes.

Midi treize.

« Excusez-moi, Monsieur. Est-ce que vous connaissez ça, vous, Pas Rapport? Un bistro? Non? Vous, Madame, ça vous dit quelque chose Pas Rapport? »

Regards de travers. Sourires embêtés. « Désolé. »

Merde!

Qu’est-ce qu’on fait? On s’arrête ou on continue? Es-tu seulement sûr d’être descendu à la bonne station de métro? Sinon, on a un petit problème.

J’entends des sirènes pas loin.

Bon! Tu décides quoi? C’est qu’on ne va pas y passer toute la journée, hein?

Midi vingt. Je propose qu’on continue, histoire de voir si ce n’est pas plus loin.

Marche tranquillement. Moins vite! C’est ça. Lentement. Le temps est bien plus doux…

Le coin me dit vaguement quelque chose, pas toi? J’ai l’impression d’être déjà venu un autre jour.

Regarde-moi ces pierres grises. Ne te sont-elles pas familières?

Tu n’as plus faim, tout d’un coup.

Écoute les sirènes. Où vont-elles? Et d’où viennent-elles?

Tu décides de changer de rue.

Pas Rapport. Tu t’en fous.

Tu marches à la recherche de quoi? de qui? Des sirènes?

Tu entends cet écho résonner dans les rues. Cet écho inquiétant, envoûtant. Tu te sens attiré, pris au piège. Tu marches sans autre but. Tu passes de chemin en chemin, de ruelle en ruelle. Tu revois des lieux familiers, déjà parcourus, tu ne sais plus quand ni pourquoi. Des lieux que tu as déjà visités, à des moments différents, et dont tu n’imaginais pas à quel point ils étaient reliés.

Le soleil éclaire des maisons victoriennes.

C’est fou comme on ne connaît rien.

Et le bruit des sirènes se rapproche. Je vois les voitures passer. Le vent est plus fort.

Regarde tout là-haut, l’hélicoptère. Ses hélices qui font tourner le ciel.

Tu sais bien ce qui se passe. Tu sais, mais tu ne sais rien à la fois. Tu sais juste que tu diras, quand on te questionnera : « Oui, oui, j’étais là! »

Tu n’es pas le seul qui marche au son des sirènes. Toute la ville le fait. Elle est comme hypnotisée. Mais tu vois bien que ce n’est pas réel, ce n’est pas vrai. Tu as déjà vu la scène. Seulement, tu ne sais plus dans quel film c’était, voilà tout. Tu ne sais plus quel rôle tu joues.

Que faire? Suivre ou laisser faire? Faire son propre bout de chemin, ou ne rien faire du tout? Que ferait Sophie à ta place?

Rentrons chez nous.

Oh! puis non. Plus tard. Après. Il y a longtemps que tu n’as pas marché comme ça. Suffit de vouloir toujours donner du sens à tout. Est-ce donc impossible de flâner sans but? Tu es las, et tu ne veux pas rentrer chez toi, car tu as peur que Lucie te téléphone. Tu ne veux pas lui parler. Tu ne veux parler à personne. Tu veux marcher toute une journée, comme on dormirait toute une nuit. Fuir, t’échapper. Tu n’es même pas sûr de ce que tu veux.

Tu dis ne pas vouloir ce que les autres veulent pour toi, mais tu ne sais pas si ce que tu veux vient de toi.

Et regarde qui va là! Il y a longtemps que tu ne l’as vu, mais tu ne veux pas lui parler. Détourne le regard, en espérant qu’il ne te voie pas. Que vas-tu lui dire? Il ne comprendra pas.

– Hey! salut. Long time no see.

– Hey! ben ouais. Ça va?

Toujours les mêmes mots. Mêmes politesses.

– Qu’est-ce que tu fais de bon?

– Ah! ben, je me promène… En fait, je m’en vais rejoindre Louis, quelque part.

– Ah! ouais? Comment qu’il va? Ça fait longtemps que j’ai pas eu de ses nouvelles.

– Il va bien…

Vous échangez encore deux-trois phrases, puis malaise. Vous ne savez plus quoi vous dire. Et le silence plane, quand deux vieux amis n’ont plus rien en commun.

– Tu t’es laissé pousser la barbe?

– Ouais.

– Tu l’as teinte, ou bien c’est ta vraie couleur?

– Euh non. J’ai juste ça à faire, moi, teindre ma barbe!

– C’est qu’elle a des reflets roux.

– Ouais, ben j’ai un peu de noir aussi.

– Ouais…

– Ouan…

– Bon ben j’ai été heureux de te voir.

– Ouais, moi aussi.

– On se donne des nouvelles?

– C’est sûr!

Et chacun s’en va de son côté.

 

Tu te souviens d’une bouquinerie, pas très loin. Du moins, il te semble. Un vieux truc de livres à rabais, où tu étais tombé sur un bouquin qui avait tout de suite capté ton attention. Sur l’étagère du haut…

Il était petit, bleu foncé, format poche, presque neuf.

Il sentait l’imprimé (oui, parce que tu es de ceux qui, comme d’autres, prennent le temps de sentir un livre).

Ce livre t’a intrigué. Sa couleur, sa minceur. Un demi-centimètre d’épaisseur. L’aspect brillant des pages, les caractères noirs qui ressortent sur le blanc… Tu connaissais l’auteur. Tu as déjà lu certaines de ses œuvres. Quel était le titre déjà?

Sommeil.

Une idée te traverse la tête. Retrouver cette librairie. Acheter ce livre. Pourquoi ne pas l’avoir fait la dernière fois?

Seulement, voilà, tu ne sais plus où c’est. Tu l’avais trouvée par hasard. Maintenant, c’est une autre histoire. Tu aurais dû regarder sur Google Maps. Tu n’es pas fait pour les choses à l’improviste.

Tu changes de rue, tu traverses. À gauche ou à droite?

À droite.

Tu montes, tu descends, tu repasses par les mêmes coins. Tu ne trouves pas. Tu espères ne recroiser personne.

Quelle heure est-il?

Quatorze heures trente.

Tu n’es pas prêt de la retrouver. Tu ferais mieux d’abandonner. Rebrousse chemin.

Quelles sont les chances pour que le livre soit encore là, de toute façon? Rentrons, le jeu a assez duré.

Tu retournes sur tes pas, mais, voilà, il est là! Lui, Louis, qui va à ta rencontre. Vous vous retrouvez, deux heures et demie plus tard.

Il ne semble pas t’en vouloir.

Il te sourit, tu lui souris. C’est à qui brisera la glace en premier. Tu es gêné, mais ne crains rien, tu peux tout lui dire. Tu sais que tu peux. Il comprendra, lui. Plus que tout autre, il comprendra. Il le faut.

Tu t’apprêtes à lui expliquer, quand tu remarques ce qu’il tient à la main.

Un livre bleu.