Que crèvent mes yeux qui pleurent


, p. 59-61.

Un motton dans la gorge, la panique au bord des lèvres, j’hyperventile comme un vieux moteur. J’hyperventile comme quelque chose de saccadé, comme quelque chose qui est dur à partir, mais une fois qu’y est parti on peut pus l’arrêter. Mon cœur palpite, s’agite, se tord de douleur dans ma poitrine éventrée; ô tristesse éplorée, pourquoi prends-tu mes viscères à la gorge comme des vipères que l’on forge à la fureur des foyers et aux chaleurs des braises tuméfiées?

Ça avait fait un an avant-hier. Là j’ai ce goût amer de l’amour éphémère qu’on propulse dans les airs, qui retombe aussi vite qu’il s’est envolé pour mieux s’affaisser, face contre terre. Mourir écrasé pis surtout pus se relever, ça sert à rien.

C’EST LE NÉANT.

Devant, on voit rien, il fait noir, il pleut de la vitre cassée, une pluie, un torrent de larmes, comme des lames acérées.

Un an de ma vie, tabarnak, pour que ça se termine de même… un an, estie de criss de vidange sale de putain de vie de caliss d’ordure, de tête dure bouchée qui aime ça se faire manger le corps à p’tites bouchées pis amener tous les jours son p’tit cœur au boucher, qui l’offre à qui le veut. Ses sentiments tranchés.

Les mots ne s’effacent pas; pourquoi restent-ils gravés dans le fond de mon amour rincé? Souillés, mouillés, rouillés, ces mots nauséabonds, moribonds, dans mon âme, échancrée? Je pue, je pullule de laideur en dedans je me farcirais de médicaments, de pilules pour franchir le deuil, le dédale dans lequel je m’enfonce; je me putréfie du dehors et je meurs par en dedans pendant que le monde continue de tourner, pendant que la haine me serre les poings et me brûle la face.

À tous les coins de la terre des messages d’amour qui dans mon cœur s’effacent…

J’ai aimé. J’ai vécu, j’ai été heureuse… Astheure j’me casse la gueule dans des rires cyniques, dans des pleurs. [Rire.] Comment j’ai pu croire une seule seconde que ça aurait pu marcher? Après trois fois le nez pété sur la glace, t’as pas compris que t’es plus fragile que l’hiver?

Je ne vois que le mal, la laideur; je vois rouge, noir, blanc, rouge, sale.
Je me sens si sale, conne, vile et laide, je me sens comme un condom après usage.

Pire encore : je sers à rien.

Je me sens comme une envie de vomir, celle qu’on recrache après en avoir trop avalé, j’étais too much pour toi, j’étais trop extrême, j’étais celle qui en émoi te disait toujours plus fort je t’aime!

J’ai envie de me vider de toute substance, de fondre, de décroître, de m’étendre de tout mon long comme purgeant ma sentence, vidant ce trop-plein qui a fait de moi une créature des sens, trop intense, attendant la potence. Je danse comme les macabres le font quand je me cabre sous ton poids, sous ta jouissance qui était mienne et qui ne sera plus que le souvenir d’une épopée lointaine…

L’envie de pleurer s’est comme écoulée dans mes mots. Mes larmes comme de l’encre, je rédige ma peine et je digère ma haine… Je me vide, je m’évade, je m’épuise dans le néant d’une page blanche qui se remplit.

Je fuis pour ne pas me décarcasser, je suis si fragile, je ne veux pas me fracasser.

Je ne veux pas m’endormir, dormir, rêver, je ne sais quoi encore, me réveiller pis réaliser que je t’ai perdu comme on perd quelqu’un dans la mort, comme on perd le nord, comme on se perd la tête à l’envers, le cœur percé et mangé par les vers,

alors je t’écris…

Non, NON!

J’écris ces quelques mots pour me rappeler que c’était vrai, si vrai que j’arriverai jamais à t’oublier, même si mon sang, globules liés aux tiens, s’en calisse et s’éloigne au plus criss de tout ce qui fut mien, parce que ça fait mal, mais d’amont en aval faut que j’avale pis que je passe à travers, que je te pousse du revers de la main pour arriver à me dire que
« c’était ça, pis c’est tout », que c’était sans issue, que c’était juste un gros crisse de trou.

Et même si les ombres des corneilles, sans lendemain, me crèvent les yeux pour ne pas que je souffre, JE MENS.

À leur insu je pleure et m’éparpille en de sombres fragments.