Trajet surgelé


, p. 6-7.

 

Qu’est-ce que c’est que nous faisons qui a fini par
morpionner complètement notre affaire ? On va se
regarder faire puis je vais tout noter
avec ma belle écriture. 

On peut-tu s’aimer comme un verglas, pis se répercuter contre les vitres de char? On peut-tu? Ou bi’n on va encore se faire pogner par la police pour une quatrième fois à baiser dans les champs, les églises, les vergers, pis à manger des fruits exotiques sur ta banquette arrière? Y’a pu rien que leurs gyrophares qui semblent nous éclairer ces temps-ci. Leurs flashs stroboscopiques pour surprendre les monstres qui prenaient mes côtes pour des barreaux. Ceux que j’ai tués à coup de corde à danser, pis de baisers de princesse dans les sous-sols de la ville.

J’suis prête. J’m’excuse. Je l’ai pas su tout suite. J’ai mis du temps. Tu l’sais que j’suis jamais bi’n vite. Que j’suis toujours en retard au stationnement. Pis qu’i faut toujours que tu m’attendes en pensant à tes personnages de Magic : The Gathering. Tu rêves déjà de les déballer. J’suis prête. J’peux te dire des mots tendres dans mes hennissements langoureux. On sait juste communiquer d’même, dans notre langage de jumeaux cosmiques pis de mongols à batterie. Tu me fais capoter quand tu dis qu’mes mains sont belles, pis qu’heureusement elles viennent pas toutes seules. Qu’y a un giga package de moi en arrière. J’suis prête. J’trouve ça cool que tu fuies en te déguisant en chevalier. J’peux-tu fuir avec toi? J’peux-tu? J’ferais n’importe quoi pour que tu sois là. J’te ramènerais toutes les gratuités de la librairie où j’travaille : les bonshommes de Merlin, les calendriers de dragons, les mangas. Tu l’sais-tu? Ou bi’n tu t’dis encore que j’suis cinglée, pis qu’i faut me prendre quand j’passe? J’suis prête. J’ai réfléchi. J’veux dire que j’ai cessé de réfléchir, pis que j’ai découvert que c’tait toi la forme de mes textes. Que les autres c’taient juste des crisses de contenants vides. On peut-tu arrêter de faire croire à ta mère qu’on écoute des films? On peut-tu? Parce qu’a nous croit pu là, pis j’me retaperai pas la trilogie du Seigneur des anneaux deux fois. Même si le roi du Gondor est bi’n cute. J’suis prête. J’veux me noyer dans ton aftershave, pis fumer en pensant que la musique du café est un feu d’artifice dans mes oreilles. J’peux-tu fermer mes yeux? Amène-moi boire du vin cheap su’l bord du Richelieu. Tu vas pouvoir me cueillir des fleurs de papier, pis les mettre dans un des verres de ton set de cuisine que j’te ramènerai jamais. J’les collectionne comme des p’tits globes de neige. J’suis prête. Pis au pire si on sait pas où manger, on se déguisera pour aller à la Brasserie de l’Ouest. On montrera la photo de notre chum Simon quand y’avait cinq ans avec sa p’tite bedaine de lait, pis on fera croire à la serveuse qu’on boit son chèque de pension. On peut-tu arrêter de partir en voyage des mois parce qu’on a peur d’ici? On peut- tu? J’aurais envie qu’on traverse l’hiver ensemble. 

Cirque Aortique


, p. 63-64.

Dans un décor de triangles estompés qui découpent l’horizon, l’homme au chapeau haut de forme porte un coq sur ses idées. La femme sépia assise sur un deltaplane feindra de ne pas le regarder. Dans ce hall d’hôtel, loin de nos mondes respectifs, les catalogues photographiques tordus s’empilent sur le banc d’un tricycle. Tu surgis, flottant. L’éclairage se confond à la lumière de ton visage dont la carrure, moulée par les mains d’un artiste, rappelle ces beautés d’engrenages qui tirent le fil de l’âme vers les bas-fonds. Ces beautés d’époque si subtiles qu’elles fracassent tout esthétisme actuel.

Prends.

Je voudrais dessiner le faste de tes lèvres, souligner au fusain le rictus qui me dévore l’abdomen. Mais je ne suis pas portraitiste. Je n’ai que des mots, des mots que tu ne comprendras jamais, et de simples artifices. En balbutiant des syllabes tiennes, j’essaie de faire de tes yeux aigue-marine le carrousel de mon imaginaire, de percher ton être clair-obscur sur les lanières de mes souvenirs. Je t’offre les plus douces images pour fissurer tes allures de créature froide. Pour que, dans le combat intérieur de ta retenue et de ton désir, se dévoile soudain le plus corrompu des deux. Le dos de mes phalanges glisse sur le sable blond que tu peignes derrière ton oreille, et se réfugie dans la chaleur de ta nuque orageuse. Mes bagues te fascinent; tu voudrais lire en elles un avenir qui n’y est pas.

Le doute t’assaille.
Il fronce tes sourcils et durcit les muscles de ta                                                         mâchoire dans un même mouvement.

Prends-moi par la main.

Tu déambules, t’alambiquant aux perspectives, aux graffitis des ruelles désertes de la grande ville. Témoin de ton corps qui s’allonge jusqu’à la lune, je vole sous la virtuosité de ton bras qui me couvre. Je m’abrite à l’ombre du feuillage de tes cils. Tu joues la mélancolie du piano. Je sais pourtant qu’il me faut faire le deuil des signatures indéchiffrables de ta tête. Mes jeux contemplatifs font sourire tes mutineries. Je mets le doigt sur ta fossette, je m’en empare, je lui susurre des rêves de printemps.

Prends-moi par les hanches.
Nous franchissons, désorientés, les barrières de fer, tandis que

nos sens tremblent

Quand tu m’étends dans l’herbe verte de ces ruines pillées, que nous avons choisies comme notre non-lieu, j’oublie. Mes lèvres suspendues à ton avant-bras, je goûte à l’esquisse de Joy Division tracée sur ta peau. We would have a fine time living in the night, left to blind destruction, waiting for our sight. Tu me déracines l’esprit par la douceur que tu collectionnes en fragments dans la vague de tes paumes sur les miennes. Dans la valse luxurieuse de nos corps, tu réanimes mon cœur imbibé de calmants, dormant comme un chien au soleil, et tu fais fondre tes empreintes sur mon masque de chair. Je m’apaise et me berce sur ton torse d’accordéon au son de cette langue obligée qui n’est pas la nôtre. J’ignore encore que les nobles cordes de mon violon seront écorchées vivantes sous ton archet dans une partition jouée en boucle.

Prends-moi.

Tu érigeras notre étendard sur des chapiteaux de pierre en tournant mélodieusement la pointe de mon menton vers les édifices stellaires. Mon pouls dans ta main, traversée de veines comme autant de voies, nous trébucherons sur des pavés de livres. Nos pas de danse seront maladroits. Tu me parleras de ce reportage sur le don d’organe que tu prépares, me montrant ta carte de donneur. Nous nous enlacerons comme des arbres aux quarante écus dans une boîte noire aux teintes de rouge.

Prends, puisque tu es la nostalgie d’un temps passé.

Et que toujours, je quitte,
Mon amant-amour.

 

L’entonnoir boréal


, p. 13-14.

Je n’ai rien à faire ici, avec ma peau plus pâle que celle des blancs, blanche comme une chienne de traîneau. Qu’ils utilisent un peu de cette haine qui tombe en flocons pour vider mon âme de ma peau d’iqaluk, les arêtes en sus, et qu’ils la suspendent auprès des autres suintantes au marché. Mais ils ne font rien. Ils ne font rien pendant que moi, impuissante jusque dans les pores, je les marque au fer rouge d’un solfège aux gammes insonores.

Dans une langue tranchante comme un ulu.

Qui n’est pas la mienne et qui n’est pas la leur.

Je me suis cousu les lèvres au fil de fer dans la stagnation marécageuse où les héritiers sont victimes – victimes de se faire dévisser le foie comme des poupées russes, taille par taille, dans une douleur qui ne laisse que la foi. J’insulte les drapeaux qui s’affaissent dans les journées de long soleil, où mes cheveux tressés portent l’or du monde. Une dent de loup contre mon cœur – contre le cœur de celle qui ne croit pas. « Quand les étrangers sont arrivés, ils avaient la Bible et nous avions la terre. Maintenant, ils ont la terre et nous avons la Bible », disait un chanteur populaire, la cigarette aux lèvres, qui accordait sa guitare à coup de lighter sur un air de Johnny Cash.

Mais aujourd’hui, Dieu peut attendre.

La naissance est fantôme et la mort se berce dans l’amautik.

Le cœur coincé dans la taille du sablier, tout est une question de temps. De ce temps raccourci par des cordes suspendues au creux des garde-robes, dans un univers où la survivance n’est plus qu’un conte dérisoire pour enfants. Se souvenir. Se souvenir, par des chants de gorge, des cadavres qui s’accumulent et s’empilent à la manière des inukshuks. Danser. Danser pour ne pas oublier le spasme des animaux quand les mauvais esprits frappent aux portes de maisons qui ne leur appartiendront jamais. Fuir. Fuir le plus grand prédateur; l’homme au visage grimaçant mais silencieux qui enfante ses fils dans le sang. S’écrire. S’écrire pour se mettre en récit. Je te murmure des solutions utopiques comme une uqausiliriji prétendant détenir des solutions d’ivoire. Pauvre ignare : le remède est poison pour un peuple de plumes qui se nourrit de chasse et de prières.

Et les crânes se fracturent de connaissances exogènes dans des institutions qui miroitent des rêves avortés. Dans une soif du devenir montréalais, ils s’envolent comme si, un instant, ils avaient été libres de leur avenir. Libres d’un avenir qui s’essoufflera au métro Jean-Talon dans une chaise berçante, la casquette tendue vers les passants et le sourire édenté comme un œuf d’oie rompu.

Parce qu’ils sourient.
Ils sourient jusque dans leurs yeux tissés de solstices.

 

 

 

Spectroscopie de l’insomniaque


, p. 13-14.

Je vais te tuer de m’être ouverte à toi,

parfumeur d’idées, sangsue des âmes, chasseur de peau, inlassable feuilletoniste, malhonnête du ciel; tu m’as médiatisé la lune, ce trou clair entre tes deux toiles de Monet où je noie désormais mon doigt dans ton liquide cervical et tâte doucement la pitié de ton lobe. Je descends les escaliers de ta scoliose dans mes babouches royales, je la longe jusqu’aux profondeurs de ton cœur. Je suis arrivée trop tard : la dégénérescence y coagule depuis trop longtemps déjà.

As-tu seulement songé à cette femme qui, une plante paralysante dans l’estomac, attendait à l’urgence avec la liste de ses organes fonctionnels à la main? As-tu songé à sa chute du haut des massifs, à son visage contre le sol et à son dos, arqué, comme pour recevoir le poids de tes mensonges sans fin sur son corps d’ivoire? As-tu songé à la facticité de son épanchement pour un musicien qui comblait le vide de ton souffle? Miroite-toi en elles, vois comme tu t’assèches, vois comme tu dépéris, vois comme tu perds ton ardeur d’amant.

Vois comme tu deviens laid.

J’ai laissé sur le parquet de ton appartement les pots brisés de mon image en robe rouge; corolle vivante qui, sous la promesse d’un bracelet équinoxial, s’était livrée au gouffre de tes bras. La douceur de tes mots lacrymogènes s’étouffe encore au creux de mon ventre, mais cette fois, lorsque la vie s’évanouira, les artères sectionnées, tu ne te réveilleras pas.

Séducteur, saboteur de destinées. Et les fourberies de tes pique-niques salonniers à manger tes vinyles; je vais te faire ravaler Tom Waits, je vais te faire exploser la rate sur une note de blues pour que jaillisse en toi l’ivresse dont tu me prives.

As-tu seulement songé que la route que tu empruntes te ramène toujours à toi? As-tu songé à te réfugier entre les mots et l’effet? As-tu songé que tes bruits d’artifice détruisent des familles entières? Vois comme tu as peur, vois comme tu t’empresses de ciseler notre amour siamois à l’aide d’un couteau à beurre. Vois comme tu me cherches dans son nom, quel pauvre rejeton tu fais dans ton halo de bière.

Vois comme tout ce que tu m’offres est le souvenir d’une autre.

Mais toi, tu ne dors pas la nuit.

Et s’enfonce avec toi, un peu plus chaque jour, ta misérable comédie de flâneur baudelairien.