Connivence


, p. 45-47.

La lumière se reflète sur la carrosserie des autos, forme un kaléidoscope sur les murs du demi-sous-sol de cet ancien immeuble à logements convertis en bureaux professionnels, comme tant d’autres sur la rue Saint-Joseph à l’est de Saint-Denis. Je suis assise sur le même fauteuil que la fille d’avant moi. Un fauteuil où elle s’est assise et a pleuré. Je le sais parce qu’on se croise toutes les semaines, elle sort du bureau les yeux bouffis et se sauve dans la salle de bain où elle ne pisse pas, mais se mouche exactement trois fois, ressort, met ses bottes, son manteau si on est l’hiver, et s’en va, en évitant méticuleusement mon regard, parce que c’est déjà trop d’intimité que je m’assoie sur le même fauteuil qu’elle et parle au même psychologue. Pour les cinq premières minutes de la séance, je sens encore sa chaleur sur mes fesses et mes cuisses. Mes mouchoirs rejoignent les siens dans la poubelle.

Durant les séances des trois dernières années, je n’ai jamais su comment tracer les contours de mes angoisses, comment étaler ma peau à vif sur les murs blancs du demi-sous-sol devant cet homme qui m’écoute attentivement et parle peu, même si je l’implore toutes les semaines de combler les vides de mon soliloque. Il ne veut jamais parler que quand il a assez écouté et trouve le fil conducteur de mes pensées, met le doigt sur ce qui cloche dans ma tête de linotte qui pleure les morts qu’elle accumule.

Aujourd’hui, je chuchote à Marc les mots d’amour que je voudrais adresser à une autre, à cette amie pour qui j’ai une tendresse infinie, une tendresse de mère couveuse qui étouffe ses enfants dans les doudous molletonneuses d’automne quand il fait froid frisson dehors. Je lui susurre les mots d’amour que je voudrais adresser à cette auteure américaine dont j’ai lu l’œuvre il y a quelques jours. J’entretiens secrètement le sentiment d’un lien incroyablement puissant qui se tisse à travers les kilomètres me séparant de sa Pennsylvanie natale. Cette femme porte elle aussi le corps de son père sur ses épaules, le corps d’un faux mort accidentel, d’un suicidé déguisé comme mon père mort sur les marches de ce chalet aux volets roses, avec le ciel bleu des Laurentides pour dernière image.

Je ne parle jamais d’elle. Je ne parle jamais de la fille d’avant moi, celle qui passe à 13 h tous les vendredis après-midi. Sa chaleur demeure sur le fauteuil blanc. J’ai toujours peur d’y laisser une tache de sang dessus, même quand je ne suis pas menstruée. Je ne parle jamais d’elle, mais sa présence est dans la pièce et j’imagine que la mienne reste pour la personne suivante, un homme d’une quarantaine d’années qui jette ses mouchoirs par-dessus les miens. Il ancre son regard dans les yeux de Marc, des yeux qui gardent en mémoire la trace de mon passage et de celui de la fille de 13 h.

La séance tire à sa fin et comme toujours, je guette le moment où Marc prendra la parole. Il joue tellement bien mon rôle quand il dit je à ma place. Je le vois décroiser ses jambes et me dire doucement vous parlez de connivence, et c’est si simple que ça me fait éclater en sanglots. Marc, il n’y a connivence entre nous que pendant les cinquante minutes que nous nous allouons chaque semaine, que dans le frôlement de ma main sur la tienne quand je te tends ton chèque. Je voudrais apprendre comment tu te réveilles le matin et quel trajet d’autobus tu préfères, je voudrais t’offrir des cartes de fête le 21 juillet et que tu mettes ta main chaude sur mon ventre quand j’ai mal. Je te voudrais mon père, mais toi trop jeune et trop beau tu m’en empêches et j’enrage, j’aurais voulu d’un psychologue laid et vieux qui puisse être pour moi le père que je n’ai plus, mais que je porte et traîne à mes côtés. Et si un jour, dans un élan où tu oublierais les articles du code déontologique que tu as appris à genoux écorchés, tu voulais coucher avec moi, je m’allongerais sur le sol, j’attendrais ta lourdeur sur mon corps. Juste avant l’orgasme, je mordrais ton épaule au sang, le recueillerais ensuite dans ma main pour l’étaler méticuleusement sur le fauteuil blanc. Je marquerais mon territoire.

chrysler 1999


, p. 58-59.

Dans la maison nul ne songe à contredire le père

 

 

 

 

 

 

 

la fenêtre                    les laurentides défilaient
                    au bord
                                                                            les shorts trop serrés
           les vergetures déjà commencées                          
                                      le ravage
                             sur les cuises
                                             le duplicata des yeux                le rétroviseur
                                  le père

 

la nuque blonde
                                       raide (les méninges?)
                                                                de la mère
                                elle fumait                        le mégot
                                                                                      par la fenêtre
                               

                                    les pieds sur le coffre à gants
                          offerte

 

         

              le cuir sentait
                                         la chaleur
                et collait                contre les cuisses
                                                                              seule sur le banc
                                on lisait les mauvais romans d'amour

 

                                    on regarde le rétroviseur
                                                       le plus souvent possible

 

 

 

 

 

 

Poquée


, p. 23-24.

Attends. 

La boîte de conserve, est-ce qu’elle est correcte ? Est-ce qu’il y a une poque dessus? Est-ce qu’elle a fait pshiiitt quand tu l’as ouverte? Veux-tu me laisser regarder? Je pense qu’elle est poquée, tu ne trouves pas? Est-ce que tu penses qu’il y a du botulisme à l’intérieur et le chat m’a mordue, est-ce que tu crois qu’il a la rage? Est-ce qu’on l’a fait vacciner? Est-ce que du savon c’est assez pour désinfecter? Est-ce que je devrais prendre du peroxyde pour bleacher ma blessure? Est-ce que le tofu sent bon? Est-ce qu’il sent comme d’habitude? Il est peut-être pourri? Pourquoi il y a de la glace sur mon plat congelé? Est-ce que c’est normal? Est-ce que c’est normal ? As-tu bien lavé les épinards? Est-ce que toute la saleté est partie? Toucher une plume d’oiseau, est-ce que ça donne la salmonelle? Et le choc toxique des tampons? Et le tétanos du lavabo rouillé? Et la rage du chat qui m’a mordue? Et le botulisme de la boîte de tomates? Est-ce que je vais pourrir de l’intérieur comme le tofu? Est-ce que tu as verrouillé la porte? Est-ce que le four est éteint? As-tu fermé les lumières du sapin? Et le verre d’eau sur le coin de la table si je m’étouffe cette nuit, l’as-tu oublié? Est-ce que tu vas me donner une tape dans le dos si je m’étouffe cette nuit? Vas-tu te réveiller? Est-ce que je pourris de l’intérieur? Est-ce que le botulisme me ronge par en dedans? Est-ce que j’ai la rage du chat qui m’a mordue? Est-ce que j’ai la rage? Et le choc toxique? Et le tétanos? Est-ce que la salmonelle me ravage ? Boire du péroxyde, c’est dangereux? Même pour se purifier? Quand est-ce que je vais arrêter de pleurer ma grand-mère? Est-ce que je vais bientôt aller mieux? Est-ce que ça va faire moins mal un jour? Est-ce que je souris croche? Est-ce que mon visage est paralysé? Mon cou est raide, est-ce que j’ai la méningite? Est-ce que mes méninges se tordent et s’enflamment dans mon cerveau? Peut-être que j’ai le cancer, peut-être qu’il y a une tumeur grosse comme un petit pois dans mon cerveau? Peut-être qu’elle va grossir? Est-ce que je suis folle? Vas-tu me le dire si je suis folle, si je déraille? Est-ce que j’ai la bactérie mangeuse de chair? C’est elle qui me ronge? Est-ce que ça va arrêter de me gruger? Est-ce que le chat est enragé? Est-ce qu’il m’a transmis sa rage? Pourquoi les plats congelés font de la glace? Est-ce que c’est normal? Est-ce que tu t’es lavé les mains? Elles sont propres, juré? Est-ce que j’ai la salmonelle, la méningite? Est-ce que les haut-le-cœur qui me soulèvent ont une origine? La rage? Le cancer? Le choc toxique? La pourriture qui ravage mon corps?

Est-ce que je vais mourir?

Est-ce que je vais arrêter de pleurer? Est-ce que je vais arrêter de pleurer les morts? Me mens-tu? Juré? Est-ce qu’on va mourir ensemble, avoir le botulisme ensemble? Est-ce que tu veux prendre ta bouchée en même temps pour qu’on meure ensemble? Est-ce qu’on va s’intoxiquer ensemble? Le tétanos? La bactérie mangeuse de chair? Le choc toxique? La salmonelle? Le cancer? Est-ce qu’on va développer une tumeur ensemble? Est-ce qu’on va pourrir, moisir enlacés, ensemble? Est-ce que tu as apporté le verre d’eau? Et si je ne m’étouffe pas cette nuit, est-ce que toi tu m’étoufferas?  

Les perles


, p. 52-53.

On téléphone chez Laïnou. Ça ne répond pas.
On peut toujours se remonter le moral en s’imaginant
ce qu’elle nous aurait dit
pour nous remonter le moral.

Au coin des rues Laurier et Saint-Urbain, on est assis sur le trottoir. On fixe nos lacets. On les a attachés ensemble, ça fait qu’on peut plus se lever. Les autos filent, frôlent, effleurent, fendent l’air humide du mois d’août. On a lu le mois passé dans le Reader’s Digest que 6 078 piétons sont morts d’un accident de voiture l’année dernière et on a calculé que si on les empilait tous, le tas serait aussi haut que la Tour du CN. Le boulanger d’en face nous observe. Nous aussi! L’autobus 51 klaxonne. On se rend compte que c’est après nous. On se dit qu’il peut bien continuer à klaxonner, c’est pas pour ça qu’on va se déranger. Nos lacets sont liés, ligaturés. On ne bouge pas. On veut montrer au monde entier que nos lacets fusionnés, c’est une grosse métaphore. On met notre amour à l’épreuve.

On lit le journal d’hier. Les nouvelles sont plus intéressantes que celles d’aujourd’hui. J’ai la main de Jeanne sur ma cuisse. Je ne sais pas si c’est moi ou elle, mais c’est moite. On s’étourdit à se toucher. On s’échauffe, comme on dit. Il y a un banc d’autobus derrière nous. On n’en veut pas, on a décidé de le narguer. On ne veut pas se prélasser sur ses planches de bois bien vernies. On est au-dessus de ça.

***

On tire de notre sac d’épicerie deux palettes de chocolat. La chaleur les a fait ramollir. On les mange d’un coup, on se beurre la face, on se cochonne. C’est bon. Ça fait du bien. On se dit qu’on pourrait être ici pendant des heures, des jours, des mois, des années ou des millénaires. La chaleur de la fin de l’été — celle qui laisse des traces de sueur sur les bancs du métro quand les cuisses s’en détachent — nous ferait fondre : on se souderait, se symbioserait, s’agglomérerait. On se ferait engloutir par la neige du mois de janvier, on hibernerait dans les bancs gris slush bouette. Au mois de mai, on décongèlerait, on serait des miraculés de la vie, des impossibilités, des absurdités. L’hiver suivant, on se calcifierait, on se statufierait. Les pigeons viendraient chier sur nous, les touristes prendraient des photos avec nous, on ferait peut-être même la une de La Presse.

On se dit ça, pis plein d’autres affaires pas croyables, pendant que l’après-midi passe en douce. Il fait sombre maintenant. Les estranges sortent de leur trou. Jeanne a peur. Grosse poule mouillée. Moi, je fais mon tough. Les passants nous scrutent.

Il y en a un tout crotté et salopé qui essaie de nous parler. On lui dit de nous laisser tranquilles. Il veut rien comprendre, cet hostie-là. Il fixe Jeanne, pose sa grosse patte dégoûtante sur son épaule.

— T’es belle en sacrifie toi. Où est-ce que j’ai vu ta petite binette avant? Tu serais pas serveuse au bar au coin de Maisonneuve pis de Sanguinet?

Jeanne s’effarouche, se rebute, darde vers l’inconnu. Elle décide de sacrer son camp. Elle se lève, s’élance et s’étale sur le sol. On a bien fait notre job. Le nœud a tenu le coup, mais pas la face à Jeanne. Elle saigne de partout. Il y a de la petite roche incrustée dans sa peau, comme des perles.

Le gars est parti.

 

 

 

 

Jeanne détache nos lacets. Elle me prend la main, mais c’est plus pareil. On retourne à la maison. On marathone les escaliers. La lasagne est encore sur le plancher. Le chat est lové contre le cactus.

 

 

La mécanique


, p. 66-67.

pas d’ordre, ni chronologique, ni logique, ni logis

 

Autour de son canapé, un arsenal contre le vide. Des mots croisés qu’elle terminerait à moitié, des pelotes de laine emmêlées, la télécommande aux boutons effacés. La lumière de l’après-midi enlacerait son visage pli à pli. Son teint terreux rocailleux illuminé peu à peu.

 

quatre heures
sans bouger
                             dans ton canapé fleuri poussière
à attendre que l’ennui râle
ou bien que ta respiration

 

Le dimanche, le facteur ne passerait pas. Le dimanche, le lavage aurait déjà été fait. Le dimanche, les couleurs des photos de l’album seraient fades. Le dimanche, l’émission de variétés de 20 h la ferait rire un peu moins. Le dimanche, elle rangerait ses médicaments dans son pilulier.

lundi bisoprolol pressé
samedi bleu épantol
jeudi cœur fluvastine
vendredi orange titanoral
mardi œsophage biperidys
dimanche
la tentation de tout jeter
à la poubelle
voir combien de temps ça prendrait

 

Le dimanche rien n’arriverait. Le dimanche, il faudrait remplir le pilulier. Le décompte n’aboutirait jamais. Une scansion déraillée. Dans la lumière crue du matin, devant le miroir plein pied de sa chambre, elle prendrait conscience du temps qui effriterait son corps. Toujours plus mince. Toujours en déficit.

samedi espoir
demain différera
samedi espoir
demain ça ne sera pas
demain peut-être
ça s’enrayera
demain peut-être
la mécanique
demain peut-être
le pilulier restera vide

 

Les jours nuageux d’automne, elle s’assoirait sur la chaise berçante de la cuisine, ballotter son corps affaibli. Les taches des cinquante dernières années auraient terni le bleu du tissu. Été 1989. Les cheveux nouvellement teints de Madeleine auraient laissé une grande tache brune sur le dossier. Été 1963. Le thé bouillant de Camille se serait déversé, dessinant un rond ocre sur le siège. Été 1976. Le popsicle de Serge aurait dégouliné, teintant les nervures du bois en bleu. Automne 2013. Sur ses genoux, le journal annoncerait la chute du mur de Berlin.

L’acidulé du savon


, p. 26-28.

                     Un langage sang, mort, blessure, un langage pogrom
et peur.
Un langage mémoire.

R.R.

 

Elle n’écouterait jamais de films. Elle ne lirait pas vraiment non plus. Ses journées se partageraient entre aller à la poste et faire le lavage. Sa maison toujours propre, son salon encombré.

 

toute la journée

      c’est pas facile

                    quand tes enfants sont loin

          et que tu as déchiré                     toutes les photos

c’est pas facile

          quand la vie c’est du lavage

          et de temps en temps

                    une lettre du gouvernement

pour te rappeler

                                        que ta pension de vieillesse

                                                            elle est pas grosse

 

Elle plierait les vêtements avec application. Choisirait son savon soigneusement. Elle préférerait ceux qui sentent les agrumes et le vent d’été. Épingles en bois. L’assouplisseur n’aurait pas d’importance. Les jours d’hiver particulièrement froids, elle sortirait avec des petits souliers, sans tuque, piquer, casser, détruire la glace des escaliers. Joues rouges. Sueur. Cœur qui palpite dans corps trop petit, trop étroit.

 

et ça continue

          comme ils te l’avaient dit

          on range les habits noirs                et                on reste dans notre crasse

          une chance que ça continue

tu ne suivrais plus.

 

L’album de photos serait rangé dans le petit meuble blanc du salon. À l’intérieur, ce serait vide. Vide de ses enfants. Parfois elle l’ouvrirait, histoire de se faire mal un peu.
Doucement.
Elle irait à la poste deux fois par jour. Trois fois les jours sans lessive.

 

 

***

L’été, le soleil l’attirerait au-dehors. Elle mettrait les mêmes petits souliers, sans chapeau ni crème solaire pour sarcler, désherber, débroussailler les plates-bandes. Vieilles mains terreuses. Saletés sous les ongles. Soleil plombant, aliénant, accablant, oppressant. Sueurs chaudes cette fois.

 

et tes mains continuent      à travailler

          c’est mieux

pour oublier

          que tes enfants

sont partis

                    pour de bon

                    pour oublier

que la seule chose que tu reçois

                                        c’est tes chèques de pension

                                        et des circulaires de l’épicerie du coin

 

pour oublier

que ta vie c’est du lavage

que demain                     le savon citronné ne sentira pas

          meilleur

 

                                       leurs visages

                              des photos déchirées sur le sol du salon

des photos émiettées

des photos lacérées

griffées

charcutées

leurs visages tailladés meurtris

 

 

Elle souperait à 16 h 30. Le soir, les jeux télévisés la tiendraient un peu allumée, les téléromans la divertiraient. À travers la vitre, une lueur bleutée. Elle s’endormirait sur le canapé, le téléjournal de 22 h continuerait à bourdonner. Minuit. Réveil-sursaut. Égarement. Il ferait trop sombre pour ses vieux yeux. Sa main tâtonnante chercherait l’interrupteur ; cœur égaré qui cherche un ancrage. Dans son lit, elle lirait les revues d’il y a un mois. Nouvelles défraîchies, fanées, flétries. Ça lui conviendrait. Sur sa table de chevet, le mouchoir qu’elle utiliserait pour essuyer son œil qui coulerait tout seul.

 

la peur

la peur de vivre jusqu’à cent ans

                                        la peur de ne pas devenir sénile avant

                    la peur d’être encore lucide dans vingt ans

                                                  la peur de ne pas mourir dans ton sommeil

 

 

5 h du matin

                                        tu te réveilles

                                        pas encore gâteuse

                                        pas encore morte

 

Déjeuner sur la table. Tête-à-tête avec le silence. Le beurrier la regarderait de travers. À gauche, son pilulier. À droite, l’absence.