Symphonie de ruelle


, p. 39-40.

On m’a volé la nuit.

Une porte claque. Onde de choc. Chaque porte qui claque ébranle mon refuge. Et les cadres. De l’autre côté du mur, des voix se font entendre dans un crescendo inquiétant. N’en parviennent à mes oreilles que les rythmes d’une colère hystérique. Des cris sans histoire. La porte claque encore. On parle dans le couloir. De l’autre côté du mur, on tousse, on râle, on pleure. La ruelle s’agite. Les chats miaulent, hurlent, s’égorgent. Les escaliers, ceux de l’extérieur, ajoutent leur touche métallique à cette symphonie nocturne, chaque fois qu’on les emprunte. La porte claque. Les injures fusent. Un chien grogne, jappe. On frappe accidentellement contre le mur mitoyen. On marche, quelque part, partout. Nouvelles menaces sans épicentre, sons de bagarre. Une fois de plus, quelqu’un joue des escaliers. Trois heures du matin. Les voisins d’en bas jugent qu’il est l’heure d’aller gueuler leur bonne humeur ivre. Un jeune enfant hurle, pleure et hurle encore. J’ai peur de devenir bientôt le témoin auditif d’un bébé secoué. En tout cas, je pense que c’est un bébé. Parfois, les matous ont des cris d’agonie semblables. La porte claque. La chicane de ménage reprend. La voisine, c’t’une folle. Les voitures roulent, sans fin. Le robinet laisser tombe une goutte. Une autre. Puis une autre. Puis une autre. La porte claque. Les escaliers résonnent. Les murs tremblent. Les tons montent. Les chats s’entretuent. Dehors, à côté, en bas, partout, le chaos vient troubler la quiétude d’un sommeil instable. Les bruits naissent de l’obscurité, aléatoires. Ils ne sont que décibels inquiétants dont mon imagination se sert pour me faire craquer. Je me lève. Je ferme la fenêtre. Je les entends encore. Une musique s’élève. Trop. Les basses font vibrer le plancher. Je ne suis pas assez audacieuse pour répliquer. Avec un opéra de Wagner, par exemple. Je suppose que ça enragerait les goûts gangsta des voisins; la poésie de leur musique ne s’entend qu’une fois sourd. Je les juge. Pas assez brave non plus pour descendre leur dire de se taire. Une ombre passe devant la porte qui mène à la sortie de secours. Je suis convaincue que mon autre voisin deale de la drogue. Son gros chien gras jappe.

Taisez-vous donc.

Je suis crispée. Je n’arrive pas à trouver le sommeil. Quand je le trouve, je ne le trouve qu’à moitié. Je dors juste assez pour que les hallucinations de mes rêves prennent place dans un décor réel. Histoire de me faire paniquer, un peu. Je voudrais un peu plus de silence, afin d’entendre ce que la nuit a à raconter, avec seulement la mélodie du vent et des criquets et de la pluie martelant le toit. Il n’y a pas de répit. La ville est hostile, le quartier montre les dents.

Je veux juste un peu de silence, la nuit, pour digérer la surstimulation des journées urbaines.

Bientôt, une lumière blafarde me réveillera dans une atmosphère suffocante, résultat de la fenêtre fermée, futile barricade. Tout à l’heure, les voitures se succéderont, encore plus nombreuses que la veille. Les portes claqueront. Les enfants pleureront. Il y aura des gens partout, coexistant dans une considération minimale pour l’autre. Tentative de préserver sa propre paix. Il y aura le chaos des rues. Le service de métro sera ralenti au moment où je serai déjà un peu en retard et que les wagons seront pleins. On voudra me vendre des affaires, un abonnement, un journal, une conscience. On me demandera de l’argent, la larme à l’œil, et on m’insultera quand je continuerai mon chemin. Je serai acerbe et impatiente, à la limite du cynisme et de l’amertume. Parce qu’on m’aura volé ma nuit. Alors je m’injecterai de la musique dans les tympans pour devenir maître de la réalité que je souhaite rencontrer.

Tranquillement, mon oreille s’habituera au chaos comme mes yeux se feront à la petite misère. Mais en attendant, ô bonheur, la cacophonie nocturne dort, elle s’est couchée tard hier. Je peux prendre mon café dans l’absolu silence des dimanches matin blêmes.