Le berceau


, p. 11.

Une scène, trois marches, deux chaises rouges. 
Une jeune femme debout.

J’ai rempli le berceau. Une fois. Deux fois. Trois fois. Avec des couvertures, des petites mitaines, des pyjamas, des draps propres, des oursons en peluche. Puis j’y ai déposé chaque enfant moi-même, les poussant un peu plus les uns sur les autres pour qu’ils entrent tous, qu’ils ne se sentent pas seuls. 

Je l’ai fait pour toi, j’ai voulu que tu te reconnaisses dans ce que mon corps allait y laisser tomber. J’y ai mis tes yeux, ton odeur, ton besoin de contrôler, ta force, ton…  Silence

Tu as dit non. 

Alors j’ai pris un couteau et j’ai découpé mon corps. Chaque morceau est devenu un enfant. Tu le vois quand tu me regardes. Je suis découpée. Je n’ai pas touché à ta peau. Tu es resté intact. 

Ce sont des enfants malades, des enfants empoisonnés que j’ai empilés dans le berceau. Pour que tu ne puisses jamais t’en sauver.

Et pourtant, tu as… Silence

D’un ton rapide

Tu as pris le berceau et tu l’as détruit. Tu as marché dessus avec tes bottes de travail. Tu as déchiré les couvertures, tu as craché dans les draps. Tu as pris le berceau rempli, tu l’as saisi de tes mains immenses pour le lancer par la fenêtre, du haut du quatrième étage. Les voitures ont roulé dessus, les pyjamas sont partis au vent. Il n’y a plus de petites mitaines. Il n’y a plus d’oursons en peluche. 

Rien que les morceaux de mon corps dans la rue. 

Terminus


, p. 29-32.

Station 1

Oui allô? Eh! Je pensais à toi justement! Non, je suis dans l’autobus, tu ne me déranges vraiment pas. Qu’est-ce que tu… Pour vrai? Alors, il a dit quoi? Et elle? Ben non! Quoi? Répète-moi ça? Ce soir? À sept heures? Oui… Oui. Au cinéma… Comme dans mon cours. On a écouté un extrait… Tu sais, le gars… Oui, oui là, celui avec les cheveux. On l’a vu l’autre fois ensemble… C’est ça oui! Je ne te crois pas! Tu étais où? Et il t’a vue? Non, tu me niaises! Je capote pour toi. Oui je sais, c’est comme quand… Attends, j’ai une autre ligne. Oui allô? Eh! Salut. Oui ça va, toi? Oui. Non, tu ne me déranges vraiment pas. Non. Non. Oui, je veux. Le 24? Parfait, ma chère, je vais être là! Parfait, bye bye. Oui, excuse-moi. C’était Valérie qui m’invitait à souper. Oui j’ai accepté. Comment ça? Elle a fait quoi? Voyons! Elle ne m’en a pas… Attends, l’autobus arrive, je dois descendre. (Appuie sur le bouton à la dernière minute, tente de prendre son sac par terre, le cellulaire tombe sous un banc, crie au chauffeur d’attendre, ramasse le cellulaire.) Attends là, je descends, raccroche pas! (Arrive à la porte, a oublié son sac, s’en aperçoit, bouscule une adolescente, attrape son sac, crie encore au chauffeur d’attendre, court jusqu’à la porte, bouscule encore l’adolescente, sort de l’autobus.) Eh! Je suis là. Oui, je suis sortie. Mais le monde me regardait avec des gros yeux. Il y a des gens qui ne sont vraiment pas compréhensifs! En tout cas… Qu’est-ce que tu disais?

Station 2

Pousse la porte de Berri-UQAM. Regarde en avant de toi. Marche tout droit, tiens ta sacoche, mais pas trop serré. Garde tes écouteurs bien enfoncés sur tes oreilles. Tu n’as pas peur. Le métro, tu l’as toujours pris. Tu n’as pas peur, ce serait ridicule d’avoir peur. Mais tu as le cœur qui meurt chaque fois que tu y mets les pieds. Quand tu dois tenter d’éviter le regard d’un mendiant ou que tu dois garder la tête haute pour faire semblant de ne pas l’avoir vu. Ou mieux encore, t’imaginer que lui ne te voit pas.

« Madame, du change pour m’aider à manger? » Les yeux qui bougent, qui regardent partout sauf vers cette voix qui t’interpelle. Toujours tout droit, tu vois les tourniquets au loin.

« Envoye embarque ma belle, je t’emmène n’importe où… » Un sourire au musicien, mais ne regarde pas son chapeau ouvert, vers ton portefeuille, ni les cordes qui manquent à sa guitare, ni les cordes qui manquent à ses souliers, ni les cordes qui manquent…

Les tourniquets. « S’il vous plaît, juste trois dollars pour m’aider à prendre le métro… Je suis prise ici. » Tu es prise dans le tourniquet. Trop tard. Tes yeux se sont posés sur la jeune adolescente, coloration défraîchie, manteau Baby Phat et ballerines en plein mois de janvier. Je t’avais avertie de regarder devant toi pourtant. Tu fouilles dans tes poches. 55 cents. « Merci. » Regard de mépris à peine voilé. C’est ça la charité.

« Avez-vous quelques minutes pour la Croix-Rouge? Ça sera vraiment pas long! » Mais tu donnes déjà quinze dollars par mois à la Fondation du sida. Alors, ignore, ignore. Merde! Ignore je te dis. Si seulement tu pouvais dire à la fille de la Croix-Rouge que tu essayes déjà un peu de faire ta part.

Entre Place-Saint-Henri et Vendôme, tout de noir vêtue, voilée de la tête aux pieds, des pieds à la tête, la mère musulmane. Devant toi avec une affiche en carton usé. « Pas travaille. 4 anfants. Argeant, svp. Aide. » Les photos. Toute la mise en scène présente pour ravager les passagers épuisés et renforcer l’indifférence des blasés.

Ferme les yeux. Respire. Même manège station Snowdon. Pousse la porte vers l’extérieur, les yeux noyés. Pousse la porte de ton appartement, ferme la porte de ton appartement. L’océan dans tes yeux. Avale. Respire. Inspire. Oublie. C’est déjà un souvenir.

Station 3

Station Honoré-Beaugrand. Pas de place pour s’asseoir. Station Radisson. Inscrire Hugo au soccer. Station Langelier. Appeler le dentiste pour Pierre. Station Cadillac. Aller chez le boucher (deux brochettes de porc, deux poitrines de poulet, cinq saucisses italiennes). Station Viau. Finir le livre pour la réunion jeudi, aller porter le manteau d’hiver à maman. Station Joliette. Prendre rendez-vous chez le coiffeur, réserver le restaurant pour la fête d’Annick, signer l’agenda de Noémie. Station Frontenac. Une place libre pour s’asseoir. Station Papineau. Appeler Suzanne, payer la marge de crédit, plier le linge des enfants, ramasser mon sac qui est par terre. Station Berri. Acheter une nouvelle bouteille de shampoing, descendre les pneus d’hiver dans le sous-sol. Station Saint-Laurent. Rencontrer M. Dupont à 11 h 30, peut-être aller au gym, changer le filtre à café. Station Place-des-Arts. Mettre à jour les états financiers. Station McGill. Se lever, je répète : se lever. Station Peel. Se lever, aller travailler. Station Peel. Aller travailler. Peel. Je répète : aller travailler. Peel. Voyons! Lève-toi, va travailler. Peel. Pourquoi tu restes assise? PEEL!

 Elle est restée assise. Guy-Concordia. Pourquoi elle a fait ça? Atwater. Pourquoi elle n’est pas capable de se lever? Lionel-Groulx. Pourquoi elle n’est plus capable de se lever? Lionel-Groulx. Elle est restée assise. Sans se lever. Angrignon.

Station 4

Il y a la ligne jaune à ne pas dépasser. Une limite qui est la ligne jaune. N’allez pas plus loin, Monsieur. Il y a la ligne jaune qui vous en empêche. Elle est là, vous ne la voyez pas? Reculez, voyons. Sur le sol, regardez! Il y a la ligne jaune au sol. C’est. Une. Limite. Point. Point. Point. On ne doit pas la traverser, pas d’un seul centimètre de pied, de sandale ou de botte. On ne doit pas se poser hors de la limite tant que le train n’est pas complètement arrêté. C’est la loi non écrite du métro de la ville de Montréal. C’est comme : « Pousse-toi à droite dans l’escalier roulant. Je ne paye pas pour le gym, mais je monte les marches! », « Lève-toi, j’ai plus de cheveux blancs que toi » ou encore ce discret-sourire-de-connivence entre deux personnes qui chancèlent en même temps. Ligne jaune, recule. Si quelqu’un a été payé pour peinturer une ligne jaune sur le sol du métro de cette grande ville, mon jeune, tu vas respecter ça. Ce n’est clairement pas pour rien. Il y a une raison derrière ça. De toute façon, qui voudrait la dépasser? Il y a une ligne, tu restes derrière, un point c’est tout. Arrête de penser autrement. Jaune, jaune, jaune. Danger, danger, danger. C’est vraiment facile. Est-ce que ce n’est pas la première chose qu’on t’apprend? Danger. Dans une société, les règles ont toutes une raison d’être. Toi tu t’imagines arriver ici et venir briser nos règles « non écrites, préétablies et brevetées de certitude »? Briser les règles, c’est contre le règlement. On les apprend, on les respecte. Question de bon sens. Et pour quelle raison on voudrait la dépasser? Puisqu’aussi vraie que je la vois, elle est là, la ligne jaune.

De toute façon, qui voudrait la dépasser? Qui voudrait… Qui?

Terminus