Le peintre écaillé


, p. 43-45.

« Brouillés ou tournés? »

La lumière du matin inonde la cuisine et découpe une silhouette familière; derrière les fourneaux, Emma se démène. Elle a mis la table, versé du jus d’orange dans son verre, préparé son café, deux sucres, deux crèmes. Juste comme il l’aime. Étendu dans son lit, Émile ne l’a pas entendue entrer, pas qu’il dormait, le sommeil le fuit ces temps-ci et à défaut de sombrer, il reste allongé, il laisse les heures s’écouler. Le vieux peintre ne l’attendait pas, pas après la déception de la semaine passée, le coup du vernissage raté, mais dans la poêle, le bacon crépite; Emma, spatule à la main et le dos appuyé contre le comptoir, est tout sourire. Elle a déjà oublié, déjà pardonné son absence le soir du grand dévoilement; elle a compris que c’était trop, trop pour lui de revoir à la fois ses collègues, ses vieux amis et ses plus belles peintures sur les murs d’une galerie.

« Tes œufs, t’es veux comment? »

Il hausse les épaules, prend la tasse de café et en avale une gorgée; elle n’est qu’à moitié remplie, c’est pour éviter qu’il en laisse tomber, qu’à force de trembler, il en renverse partout sur le plancher. Emma porte attention à ces détails, elle a l’œil pour détecter les dangers; elle est bonne, Emma, une vraie soie, tellement que ça l’irrite, qu’il en étouffe, parfois.

« T’as mis l’nouveau pyjama que j’t’ai acheté. Ça t’va bien. »

Emma pose son assiette sur la table et Émile s’assoit, mais il ne touche à rien. Il prend dans sa main le pilulier, le pilulier qui le suit de jour comme de nuit, et il fait rouler entre ses doigts les cachets du matin.

« L’expo commence aujourd’hui. »

Émile lève la tête; il entend, dans la voix détachée d’Emma, la tentative désespérée de ne pas se laisser affecter, la question qu’elle ne pose pas, mais qui flotte dans l’air, qui ondoie à la surface.

« J’ai un rendez-vous ce matin. »

« Ah. »

Le couperet est tombé, sans appel, sans pitié; Émile aimerait dire que c’est parce qu’il n’est pas tout à fait réveillé, qu’il a encore l’esprit trop embrouillé, mais il ne sait pas mentir, pas à Emma, alors il se contente de baisser les yeux et d’avaler à petites bouchées le déjeuner qu’elle a pour lui préparé. Ils mangent chacun de leur côté, pendant de longues minutes, mais Emma peine à supporter le silence, elle sent le malaise qui est venu s’y loger et elle n’a qu’une envie, le briser, ce silence qui n’en finit plus, ce silence à peine rompu par le raclement des fourchettes dans les assiettes.

«  C’est où, ton rendez-vous? J’peux t’amener si tu veux. »

Elle choisit un terrain facile, du moins, elle le croit; ils sont proches, Émile et Emma, mais ça n’empêche pas qu’elle a parfois du mal à les habiter, ces silences, ces silences lourds des jours d’avant, des souvenirs d’un temps qui ne passe pas. Émile ne répond pas, pas tout de suite; le vieux peintre ne rougit pas, ce n’est pas dans ses habitudes, mais la tête baissée, le regard qui cherche derrière elle un point d’appui, un point de fuite, ça lui suffit, à Emma, pour deviner qu’Émile lui cache quelque chose.

« Tu vas pas encore passer la journée dans l’sous-sol à t’morfondre. Ça fait des mois qu’ton atelier a été vidé. »

Émile en est conscient, de la déception qui gonfle son cœur d’enfant, mais il n’ajoute rien; il cherche à la préserver, à la garder poupée en la laissant y baigner, dans cette ignorance qu’il appelle innocence. C’est plus facile comme ça, qu’il se dit; elle n’a pas besoin de savoir, pas tout de suite en tout cas, elle est trop jeune pour comprendre le supplice des membres qui tremblent, du corps qui défaillit et de toute manière, qu’est-ce qu’elle pourrait y faire, la vieillesse ne se guérit pas, ce n’est pas une guerre, c’est un massacre, c’est un drame, un vrai, mais il n’y a rien à faire, on en meurt et c’est tout.

Le vieux peintre se lève, ramasse les assiettes et en fait une pile sur le comptoir pendant qu’Emma l’observe; elle voit dans son empressement le signe qu’il est temps pour elle de partir, de le laisser retrouver le silence de son ancien atelier. Bien sûr, elle pourrait protester, elle pourrait faire comme sa mère et exiger, exiger ce qu’il refuse obstinément de donner, des raisons, des explications, mais elle n’y arrive pas. C’est au-dessus de ses forces que d’affronter, alors elle se tait et elle se terre parce que le mal-être d’Émile, à l’inverse de ses choix, ne lui échappe pas. Sa douleur, elle la devine, elle la ressent et chaque fois, ça la cloue sur place, tellement que la compassion lui vient et qu’elle finit par étouffer tout le reste.

Après le déjeuner, Emma l’aide à ranger, mais pas à s’habiller. Le vieux peintre a encore trop de fierté pour accepter que sa petite fille vienne lui boutonner sa chemise, alors elle attend, la petite fille, elle attend patiemment, assise dans la cuisine et elle s’efforce de ne pas penser, de ne pas penser au jour où elle n’aura plus le choix de les boutonner, les chemises qu’il s’entêtera à continuer de porter. Qu’à l’inverse de ses vieux pyjamas, il refusera de céder.