En attendant le temps


, p. 11-12.

En moi, il y a des scénarios étranges et bigarrés à en donner des sueurs froides. Des raclures d’images me collent aux pieds et m’engluent, interdite, aux parois de mon esprit. Le fil de mes idées s’insinue alors, indomptable serpent, jusqu’à m’étouffer de sa matière. Mes souvenirs, tous mes souvenirs copulent et se multiplient avec le savoir-faire de l’âge. Ce sont des mains expertes qui me triturent les méninges, y implantant un bouquet de visages mouvementés et déformés par le temps. Vous êtes trop nombreux ici…

Si certains spectres vaporeux et dérisoires ne font qu’errer dans l’atelier incohérent qui m’habite, d’autres y rôdent en s’agitant, comme une armée de chats affamés feulant de rage devant ma tête dans le sable.

L’endroit, qui possédait jadis un certain cachet, s’est transformé, par ma négligence, en dépotoir. Partout, des fragments poussiéreux d’hier polluent l’air, s’entremêlant aux museaux d’animaux décédés et aux rires hystériques d’enfants dont j’ai perdu la trace. Vos querelles s’entrechoquent dans mon corps, explosent dans ma poitrine. Il n’y a plus de place pour mon cœur ou mes doigts ou ma foi, plus de place pour moi. Vous m’avez envahie. Voilà un bien beau chaos que je me laisse en héritage.

***

Chamboulez-moi une dernière fois, puis partez. Faites surgir du lit mes paupières-estuaire, que je puisse enfin naître à moi-même. Mes pauvres reliques, vous êtes lourdes comme des pierres et pourtant, regardez : les premières d’entre vous s’érodent déjà, plus friables qu’une rumeur, face au revers de ma main.

Moi, j’aurai sûrement peur. Que faire alors de ma vacuité nouvelle ? Protéger le néant est certes chose difficile. Alors je danserai, seule, pour remplir l’espace. J’admirerai l’horizon incertain de mon âme en attendant Dieu, en attendant le temps, qui viendra, avec son tonnerre hurlant et ses coups de foudre, repeupler ma mémoire déchargée et fertile.

 

Le blanc, le rouge et le noir


, p. 48-51.

Il était terrorisé. Ivre et terrorisé.

Il était assis depuis un bon moment déjà devant la feuille de papier. Le terrible cadavre d’arbre, lisse et blanc, le regardait avec arrogance, le défiant de souiller sa pâleur de quelques mots d’esprit. Il tremblait de voir ainsi tanguer sous ses yeux la page vierge et blâmait son aspect si pur, elle qui lui apparaissait comme la plus perverse des créations. Car quelle torture peut-on infliger à un esprit qui soit pire que celle de l’angoisse insaisissable, insurmontable, quasi macabre qui naît de la confrontation entre une page blanche et un cœur plein? Si plein qu’un bouchon se forme. Rien ne sort. Tout reste stocké, claustré, asphyxié contre la paroi de la cervelle.

Les mots qui le hantaient hurlaient au fond de son corps dans une cacophonie abrutissante, se percutant au crâne et rebondissant en tous sens pour faire écho jusqu’à son cœur nauséeux.

La page, calme, attendait. Torturant de sa placidité son propriétaire qui la fixait, dans l’ombre, de ses yeux creusés et noircis par la crainte.

Il se leva pour se resservir à boire. Il la sentait lui coller au dos, un étrange insecte gluant qui aurait bondi de sur la table pour s’accrocher à l’arrière de sa tête.

Les mots, les horribles mots! Il fallait les penser, les palper, les sentir, les disséquer, avant de pouvoir finalement les vomir dans une bile acide et pourtant, pourtant, si apaisante. Il se demandait pourquoi il s’obstinait à souffrir ainsi, d’une souffrance aussi abominable que nécessaire, avec pour seule fin de comprendre le sens de son être. Ne pouvait-il que se contenter de vivre, sans en connaître les motifs profonds? Bien sûr que non. Il devait rester assis ici, sagement, et placer en ordre logique et intelligible des émotions vagues comme des spectres mais lourdes comme des enclumes.

L’ivrogne voulut détruire l’objet de ses tourments. Il se leva en s’appuyant sur sa chaise. Vertige. Il prit la feuille entre ses mains et la regarda longtemps. Elle était si mince, cette petite. Presque inexistante. Et pourtant sa présence effaçait tout le reste. Il voulut la chiffonner et la jeter, pour qu’elle souffre elle aussi de vivre une vie inutile et vide de sens. Mais il ne pouvait se résoudre à la défaite. Il ne comprenait que trop bien que s’il jetait la feuille, il se perdrait dans sa propre obscurité. Elle lui glissa des mains, s’échappa. Angoissé par ce néant qui envahissait tout, il la reposa sur la table et se rassit.

Il haïssait cette page blanche et n’avait qu’une envie : la souiller des pires grossièretés imaginables. Cracher son venin au-dehors. Il fit un geste trop brusque en voulant prendre sa coupe. Il avait l’impression d’être à bord d’un bateau. Il dérivait sans boussole vers une violente tempête et savait qu’il n’était pas prêt pour le naufrage. Cette idée lui donnait le mal de mer. Il avançait toujours plus près du cœur de l’orage, se laissant ballotter par les vagues de ses idées informes, se noyant dans son verre.

Il fit un geste trop brusque en voulant prendre sa coupe. Et le fragile récipient abritant le poison qui l’avait si follement abruti chavira, répandant du même coup le peu de liquide qu’il contenait.

Et la page ne fut plus vierge.

Il regarda les gouttes rougeâtres pénétrer le papier, s’étendre. On aurait dit que la feuille saignait, comme s’il avait enfin réussi, du plus profond de son cauchemar, à blesser celle qui l’avait tant meurtri. Cette idée eut à peine le temps de germer dans son esprit que la valve scellée qui retenait le flot de ses idées céda sous la pression.

 

Armé de sa plume, il traça un premier trait d’encre. Puis un deuxième. Les minces fils noirs dansaient sur le papier, comme des queues de démons fouettant l’air. Son cœur dansait avec eux, l’hilarité le gagnait. Il se mit à écrire, simplement pour écrire. Le sens n’avait plus la moindre importance et se dévoilait pourtant de lui-même : bien au-delà de l’examen de conscience qu’il avait intenté, l’auteur, à travers une psychanalyse indisciplinée, martelait de toute l’absurdité de sa vie sa victime trop géométrique, trop propre, trop opposée à ce qu’il était et à ce qu’était ce monde. Cet intime manifeste le plongeait dans un état étrange où l’orage venteux qui l’habitait avait fait volte-face. Soufflant toujours aussi fort, celui-ci le projetait maintenant vers l’avant avec une puissance égale à celle qui l’avait longtemps maintenu en arrière, tête baissée.

Où l’entendement semblait avoir perdu sa place,cet homme avait trouvé la sienne. Il écrivait : des mots, des phrases, parfois seulement des lettres, attachées les unes aux autres par des liens impossibles à deviner. Sans s’en apercevoir, il laissait s’échapper de sa gorge la longue plainte sonore de son âme trop longtemps emmurée, alors qu’il crachait des jets de mots sans sens, et parfois même sans voyelles. Il se déversait sur la feuille en exultant, se balançant entre sa jouissance d’ainsi noircir l’horrible page et son immense reconnaissance envers elle de subir ce supplice indescriptible sans broncher. Ayant perdu la maîtrise de lui-même depuis bien longtemps, il pleurait et riait tout à la fois, en se laissant bercer par l’exquise tempête qui l’absorbait.

Au comble de son excitation, il pressait si fort sur sa plume que l’encre traversait le papier, ouvrant des trous noirs dans lesquels son mal, giclant du bout de ses doigts, s’engloutissait.

L’obscur torchon prenait les allures de son maître et s’assombrissait à une vitesse folle, alors qu’inversement, celui-ci s’égayait. Irradiant, il prit son dernier verre et le jeta à la figure de sa page, qui rougit de honte devant cet ultime outrage. Gênée d’être souillée à l’extrême, l’esclave salie se recroquevilla sur elle-même dans l’espoir que, plus petite, son bourreau aurait pitié d’elle.

Mais celui-ci ne l’aima que plus fort; la violence qu’il déployait envers la feuille de papier humide se décuplait à chaque réaction de cette dernière.

Il reprit sa plume et recommença à écrire. La pièce dans laquelle il se trouvait dansait furieusement, l’encourageant dans sa démarche. Il y avait quelque part en lui une foule hurlante, fébrile de voir un condamné à mort se faire trancher la tête.

Sur la surface fatiguée, les mots se disloquaient en papillonnant, créant un macabre effet d’aquarelle que l’auteur apprécia. Il continua ainsi un moment à laisser glisser sa plume en tous sens sur le papier mouillé, qui devint presque complètement noir. Plus aucun mot n’était déchiffrable. Même le peu de sens que contenait ce non-sens avait disparu. Il ne restait que des trous, des traces et des lettres, sporadiques et clairsemées, perdus dans cette page qui avait autrefois été lisse, lumineuse.

L’auteur prit la petite chose molle entre ses mains tremblantes et la contempla. Les yeux fatigués mais vifs, le teint fantomatique et les cheveux blanchis, il reposa doucement sa sombre création sur la table et sourit. Il se sentait plein d’amour, maintenant, pour cette douleur qu’ils avaient tous deux ressentie, tour à tour, et qui les liait l’un à l’autre du fond du clair-obscur.

Une aventure bizarre


, p. 42-43.

Des aventures bizarres, j’en ai vécu des tonnes. Mais vraiment, celle-là m’a fait comprendre que je n’avais encore rien vu. Rien.

Tout a commencé quand j’ai voulu comprendre pourquoi j’avais toujours des maux de tête horribles.
Quand ça me prenait, je devenais impatiente, troublée, farouche et presque sauvage. Mais le plus bizarre dans tout ça, c’est que ma mémoire, habituellement infaillible, en venait à me faire défaut. J’avais perdu la carte souvent, mais jamais comme ça, sans raison.

J’étais donc debout devant la grande glace que j’ai dans ma chambre, à me demander ce que j’étais venue y faire, lorsque j’ai soudain remarqué un petit trou noir qui s’était formé au centre de mon front. D’abord terrifiée, je résolu de me calmer afin de l’examiner, ce petit trou étrange, qui ressemblait presque à une porte ouverte.
En me contorsionnant à l’extrême et en retenant mon souffle, je suis parvenue à me faufiler à l’intérieur.

Ce que j’y ai découvert m’a ébahie. À ma droite, de la glace s’était agrippée contre toute la paroi organique, l’étouffant dans une étreinte rigide. À ma gauche, une mare de lave en fusion bouillonnait follement, cherchant à embrasser les flammes ardentes qui dansaient autour d’elle. Une fois mon choc passé, j’ai trouvé ce contraste intéressant et me suis mise à chercher le lien entre ce phénomène particulièrement curieux et mes maux de tête plus douloureux que jamais. C’est alors que j’ai compris.

La différence de température entre mon hémisphère droit et mon hémisphère gauche avait pris une ampleur si grande qu’il s’était formé dans toute ma cavité crânienne un brouillard épais et humide, qui engendrait une pression énorme sur mon pauvre cerveau asphyxié. Je devais agir vite.

J’entrepris de creuser quelques tunnels, reliant les deux pôles l’un à l’autre, afin que la glace puisse fondre au contact de la lave, qui elle-même se refroidirait au contact de l’eau glacée.
Ça ne prit qu’un instant et tout se mit en branle.
Dans les premières secondes, le brouillard s’intensifia tellement que je crus que ma tête allait fendre en deux, mais, un instant plus tard, tout s’était stabilisé. Je vis la paroi glacée se détendre tranquillement alors que l’hémisphère droit reprenait une forme concrète, sans bouillon ni flammes.

Je sortis de ma tête pour admirer mon travail d’un point de vue extérieur. La fumée sortait tranquillement par mes oreilles, et quelques gouttes de sueur perlaient sur mon front. C’était l’excédent qui finissait de s’évacuer. J’avais réussi.

Depuis ce jour, tout va bien. Je n’ai plus de migraine et j’ai retrouvé mon bon sens. Pour m’assurer que ça n’arrive plus jamais, je dois quand même faire un peu attention et tâcher de contrôler mon hémisphère droit, qui a souvent tendance à surchauffer et qui risque de détruire tout mon travail de rénovation crânienne.