Denise


, p. 49-52.

« Ça sent le furby. Pis comme un furby,
mon coeur veut pas mourir. Mon coeur
c’t’une sorte de robot qui apprendra
peut-être à pleurer un jour. »

J’ai vingt ans pis j’pas le genre de fille à avoir un colley qui s’appelle Lassie. Sur mon CV, c’t’inscrit que mon diplôme en éducation spécialisée me permet de travailler. Gros problème : y’en a pas de job icitte. Depuis la fin du cégep, chu perdue. J’sais pas trop quoi faire de ma peau. Pis j’pense que ma vie est différente vu que mon chum, bin mon ex, a quitté la région. Maudit gigon : il pense trouver de quoi ailleurs.

Mon coeur se broie dans la machine à smoothie depuis deux semaines. J’pense pas que c’t’une raison pour pleurer su mon sort ou pour écrire un blogue au sujet de mes lamentations d’ado.

En mai, mon pop m’oblige à sortir de ma léthargie de peine d’amour. Lui pis mom veulent que j’fasse une commission pour eux z’autres. J’dois prendre ma Tercel et aller à quincaillerie, chez Potvin & Bouchard. J’m’habille en vitesse avec un short en jeans déchiré pis avec une camisole des Ramones. J’chausse mes Vans et j’pogne la clé de Denise. C’est le nom de mon char, Denise. Ç’a l’air qui faut donner un nom à son premier char, faque j’l’ai baptisé comme l’amie imaginaire de quand j’avais quatre ans. Ma Toyota Tercel est verte. Elle est née en 1991. 271 000 km. J’l’ai achetée pour mille piastres en 2007 à l’ami de la tante de mon père.

Denise est pas comme les autres. J’peux la reconnaître les yeux fermés dans un parking. J’la ressens genre. Pas seulement parce qu’elle a une fuite d’huile là. Ce char me parle. Elle connaît ma vie. C’t’une nostalgie sur quatre roues. J’ai eu mes premières aventures sexuelles dans elle. Denise absorbe même les premières larmes de mes nombreuses peines d’amour. Un album photo saurait pas comment rivaliser avec mon char.

Denise pis moé, on s’aime. On se donne des émotions. On se fait confiance. On se lâche jamais. Notre vie ensemble s’immortalise dans les épisodes de notre télésérie personnelle. Saison 1 – épisode 8 : Le premier hiver. La première fois que chu restée prise dans un banc de neige. Denise me sauve de l’hypothermie pendant qu’on attend le towing. Saison 3 – épisode 21 : Un choix difficile. Le moment où j’ai mis mille piastres sur Denise pour la réparer au lieu de l’envoyer à la scrap pis de m’acheter un char neuf.

J’m’arrête au feu rouge sur le boulevard René-Lévesque. Pour un mois de mai à Jonquière, la température fait tromper les prédictions d’la gossante à Météo Média. Il faut croire que le Lac a déjà calé. Ça, c’est la justification du beau temps dans région. Les gens qui savent pas ça, y sont pas d’icitte. J’mâche d’la gomme à saveur de cannelle, les vitres baissées, les cheveux dans le vent avec mes lunettes de soleil. Ça roule pour moi, mais pas tant que ça en dedans. Miley chante à radio pis j’chante avec. J’ai un peu honte.

C’bin compliqué d’choisir des plantes. J’viens juste pour un plant de tomates cerises pis v’là que j’me ramasse avec le Jardin botanique dans le coffre de mon char. Le ptit gars d’la pépinière du P&B ressemble gros à l’acteur du film Les pages de notre amour : genre gossant parce qu’y est trop beau. Ça me fait perdre la tête. J’accepte toutes ses suggestions de vendeur. Ma carte de débit chauffe et la facture explose. Une chance que pop me rembourse.

Le ptit gars sue à faire rentrer le plant de tomates, le persil, la ciboulette, les carottes, la salade, les piments, les piments nains, les courges pis le basilic dans le coffre à Denise. J’le regarde. Il est beau. Il sue. Il est beau. Il me regarde. J’souris en niaiseuse. Il s’essuie le front plein de gouttes de sueur. Il est beau. J’lui passe un commentaire su’a température. Ostie que chu conne. Enfin, tout entre. J’m’assois dans mon char. Ptit gars se tient à côté de la voiture. Il reste là. J’dois l’impressionner, lui montrer que chu disponible pour être plus que sa simple cliente. J’glisse ma clé dans le contact. J’ouvre la radio. Please, please, pas une toune quétaine. Merci aux Sex pistols de jouer. J’tourne la clé. Denise ne répond pas. Ptit gars voit bien qu’il se passe rien. J’ai honte. Denise me boude. J’l’haïs. J’essaie à nouveau. Denise coopère pas. Chu en tabarnac. J’ai l’air d’une grosse conne devant un beau gars. Dernier essai. Jamais deux sans trois. Denise fait sa crisse. J’cogne le volant à grands coups de poing. Ptit gars frappe à ma porte. Il veut savoir s’il doit caller la remorqueuse. J’lui dis que non, qu’j’ai une solution. J’sors du char pis je retourne dans la quincaillerie. 

J’pogne la solution dans la rangée numéro trois. J’prends même pas le temps de la payer. J’sors du magasin. Les trucs antivols sonnent dans l’infini. Ptit gars se tient encore deboutte à côté de mon char. Il est surpris de me voir avec ma solution en main. J’saute su’l hood à Denise. J’frappe le pare-brise avec une masse de huit livres. La vitre pète et des morceaux se logent dans mes cuisses. J’saigne, mais ça me fait du bien.

J’descends du toit du char après avoir mis en pièces la vitre arrière. J’tourne autour de Denise pis j’lui défonce ses quatre fenêtres en pleurant. J’varge dans les portières dans un exercice de démolition personnelle. Mes larmes se mixent à des cris de rage. J’pleure mon ex cave, ma dette étudiante, mon pas de job, j’pleure mon temps perdu devant la télé, j’pleure la faim dans le monde, j’pleure ma première journée à la maternelle, j’pleure l’hiver qui a été trop long, j’pleure de chanter mal, j’pleure ma vie de région, j’pleure la température trop chaude pour aujourd’hui, j’pleure Denise, j’pleure ma vie, j’pleure ma déception amoureuse avec le ptit gars de la quincaillerie qui ne sera jamais mon chum parce qu’il me prend pour une ostie d’folle.

Le travail est fini. Denise est morte. Perte totale. J’ai mal aux bras. Trois chars de police arrivent dans le stationnement pour me calmer. Un policier négocie ma reddition. La masse tombe de mes mains pour rejoindre les restes de Denise. J’ai tué Denise. J’m’en rends bin compte, mais j’devais le faire. J’appelle mon pop. Il vient me chercher. J’demande au ptit gars de transférer les plantes du corps mort de Denise vers le coffre du char à mon père. Il m’écoute. J’pense que j’le domine. 

Denise repose chez le ferrailleur. On va sûrement la transformer en canettes de liqueur. Tu me pardonnes-tu, Denise? Moé, j’te pardonne en tout cas. J’ai gardé la masse. J’l’ai baptisée Denise junior.