En attendant le film


, p. 33-34.

Shhhffuurp. Ça, c’est le bruit que fait la semelle de tes souliers quand elle décolle du plancher vraiment dégueulasse du Ciné Starz Côte-des- Neiges. T’es en date avec un gars que t’as rencontré sur Tinder, donc vu que ça te tente pas et que t’es vraiment bonne pour t’autosaboter, t’as décidé de l’emmener dans l’endroit le plus creepy auquel t’as pu penser. Tu te trouves quand même de bonne foi, parce que tu lui demandes ce que ça lui tente d’aller voir. Regard vide de son côté, rictus encourageant du tien. Silence.

« OK », que tu lui dis, « on peut ben aller voir l’affaire là, là, avec la fille. Tsé, quand elle se ramasse dans un concours qui tue des gens pis genre qu’elle gagne, mais que c’est arrangé finalement pis qu’elle y r’tourne? »

« Elle y r’tourne? »

« Ouais, y l’ont ben pognée, c’tune pas pire supercherie, c’taffaire- là », que tu lui expliques en lui sortant ton
plus beau langage.

« Aye, dis-moi pas les punchs », qu’il te répond.

De quoi y parle? C’est pas un punch si c’est déjà dans le trailer. Tu commences à questionner son intelligence et, par le fait même, tes talents de swipeuse. 

En tout cas, même si tes goûts en matière de gars laissent à désirer, ça a l’air que tu choisis quand même des films comme une championne parce que vous commandez vos billets à un gars qui a pas vraiment l’air là et vous vous installez dans la salle. Il n’y a pas grand monde à part un autre couple, une gang de filles et quelques gars qui veulent pas tant montrer qu’ils trippent ben raide à être là, mais que ça leur fait plaisir en mautadit de voir la belle Jennifer Lawrence sur une grosse tévé.

Ta date s’assoit et ôte son manteau en se pognant un peu les bras dans les manches. C’est parfait, parce que pendant qu’il essaie de se déprendre, t’as le temps de faire ton subtil check-up habituel pour voir si y’a pas d’aiguille sur le banc. OK, t’es peut-être paranoïaque, mais sérieusement, est-ce que t’aimes mieux avoir l’air épaisse pendant deux grosses secondes ou t’asseoir ben carré sur une aiguille full hépatite? Han? Han? Ben c’est ça.

Ta date regarde son cellulaire, toi tu te ronges la petite peau sur le bord des ongles. Le couple en arrière se frenche. Ça te tente pas d’être là. Fuck.

Les lumières commencent à se tamiser style restaurant italien après 19 h 30 et l’écran s’allume en passant des annonces en sourdine. Un gars entre dans la salle avec un sac de pop-corn gros comme un chien et vient s’assoir drette à côté de toi en te mâchant ça comme si sa vie en dépendait. Tu peux pas t’empêcher de te retourner dans tous les sens pour voir si, bel et bien, y’avait au moins dix milles bancs vides vraiment loin de toi. Tu te rends compte que tu te contorsionnes vraiment exagérément pour qu’il le remarque, pis ça t’énerve de voir à quel point t’es passive-agressive.

Le son tonitruant d’une bande-annonce finit par sortir des haut- parleurs, te délivrant enfin des crounches infernaux de ton voisin. Des nuages sombres défilent à l’écran et une voix d’outre-tombe s’élève, entrecoupée par des close-ups d’écureuils à l’air pas fin. Cri suraigu, énième gros plan de rongeurs sanglants, malgré toi tu sursautes. Ta date Tinder fait son chevalier pis te pogne la cuisse pour te rassurer. Le gars du pop-corn aussi. 

Larvatus prodeo


, p. 32-33.

J’avance masquée parce qu’il fait pas clair. J’avance, mais je suis couchée à terre. Comme un tapis qui bouge pas trop, même s’il est pogné dans le vent. Un gros tapis fuzzy laissé sur le perron quand il pleut. Faque là, l’eau rentre dans mon poil, me fait gonfler comme une grosse bourrique pis je deviens trop lourde. Je deviens tellement lourde pis gorgée de pluie que y’a personne qui peut me soulever. Tellement trempe, dégueulasse, qui pue l’humidité, que y’a pas un maudit cave qui veut me rentrer dans sa maison pour que je salisse son beau plancher.

Faque j’avance un peu. J’ai pas le temps d’attendre d’être tout à fait sèche pour que quelqu’un vienne me chercher, pis j’peux ben m’occuper de moi-même un brin. Avant, je rampais dans la roche. J’avais les genoux scrap. Là, au moins, j’ai juste du gazon dans la yeule. De la chlorophylle sur les jeans. Amélioration, que j’me dis.

J’me sens comme quand j’avais quatre ans pis que ma voisine m’avait fait bouffer de la terre. Le pire, c’est qu’elle m’a même pas forcée. Elle m’a dit « mange de la terre », j’ai dit « OK, right » pis j’suis allée en chercher en dessous de ma haie de cèdres. Pas grand souvenir de quoi ça goûte. Juste celui de ma mère qui arrive pas mal vite, qui chasse la voisine de l’autre bord des cèdres pis qui me fait boire de l’eau dans un verre jaune. 

J’pense que c’est à partir de là que j’ai commencé à être méfiante. Une couple d’années plus tard, dans la cour d’école, y’en avait une autre fatigante. Une sorcière. En tout cas, c’est ça qu’a disait. Une sorcière, toé. Avec des pouvoirs, un ballon magique, pis toute. Vu que le mot « sorcière », c’était pas mal influent sur des enfants de huit ans, elle avait réussi à ensorceler une couple de mes amis pour qu’ils aillent arracher des orties dans les roches sur le bord de la grille. Pis tenez-vous ben, après les avoir arrachées, fallait juste les crisser dans l’eau de pluie pis les manger. Forte de mes expériences de jadis, j’ai passé mon tour. Au final, j’ai un ami qui est tombé ben malade, avec des drôles de plaques un peu partout, pis moi j’ai reçu le ballon magique en pleine face. 

C’est un peu ça qui arrive. On te force à bouffer de quoi, tu tombes malade. Tu refuses, tu prends tout dans la face. Faque, il faut que tu finisses par choisir. Sauf que tu te rends compte que ça revient au même, dans l’fond. Pis là, graduellement, tu tombes un peu. Tu t’aplatis. Pis tu te retrouves couchée à terre. 

Naissance et mort d’une idée


, p. 6-7.

Il fait beau. Tu le sais avant même d’ouvrir les yeux. À travers les rideaux, le soleil caresse tes paupières non pas d’une lumière hivernale distante, mais bien d’une douce chaleur qui ne semble exister que pour te tirer d’un sommeil qui fut bien trop long. Sortie de ton hibernation par les rayons salvateurs, tu te lèves enfin, prête à sauter à pieds joints dans leur chaleur pour pouvoir t’y immerger complètement, rêvant même de pouvoir en tracer les contours du bout des doigts. Légère, tu flottes presque jusqu’au balcon où tu ouvres toutes grandes les portes battantes, le sourire aux lèvres. Tes jambes fourmillent. Cette journée sera spéciale, tu le sens, et il serait honteux de gâcher son extraordinaire potentiel en ne faisant rien pour la célébrer. Une idée géniale te vient à l’esprit et s’impose comme la seule action viable dans le catalogue de tes désirs.

Tu aimerais bien jardiner.

Rectification : tu dois jardiner. Tu as besoin de jardiner. Il est nécessaire que tu jardines.

Tu es habitée par le désir viscéral de planter quelque chose, de le regarder pousser, se développer, dans l’espoir que, tout au long que tu en prendras soin, il agisse comme un aide-mémoire qui te rappellera sans fléchir la sérénité qui t’habitait cette journée-là.

Sans faire ni une, ni deux, tu cours, tu voles, te faisant l’effet d’une héroïne de la verdure, sillonnant le Rona à la recherche de bacs à fleurs et d’engrais. Tu t’arrêtes devant un étalage de graines, que tu nommes candidement « végétation en développement », bac dans une main, engrais sous le bras, les yeux humides devant tant de possibilités. Tu t’interdis de choisir quelque chose qui ne serait pas extraordinairement à la hauteur de tes attentes. Ce jour est bien trop glorieux pour choisir de planter des haricots. Faire pousser des haricots, c’est trop bête et un pois, c’est bien trop petit pour contenir tous tes rêves. Tu choisis un bulbe. Un bulbe de tulipe qui te semble assez bien proportionné et volumineux pour devenir l’emblème du printemps. Tu choisis la rouge.

De retour chez toi, tu plonges les mains dans la terre, comme pour t’en imprégner, et la remue doucement, y ajoutant de l’engrais. Elle est chaude, douillette. Parfaite.

Tu souris.

Tu prends le bulbe entre les doigts d’une de tes mains et enfonces soigneusement ton pouce dans la terre, lui créant un lit que tu espères le plus confortable possible. Tu le recouvres enfin, comme on borderait un enfant, non sans lui jeter un dernier regard affectueux.

Tu es au rendez-vous le lendemain, le surlendemain et tous les autres jours qui suivent, arrosant légèrement la terre, la purgeant des mauvaises herbes, travaillant avec un effort qui te semble naturel afin que le bulbe se fende pour laisser place à une fleur.

 

 

 

Ce matin, pourtant, tu n’es pas réveillée par le soleil et tu dors trop longtemps. Tu es frigorifiée et ton corps, des pieds à la tête, te semble engourdi. Dans un sursaut d’angoisse, tu jettes un regard par la fenêtre. Tout est blanc. Froid. Vide. Comme dans un rêve, tu ouvres les portes pour déboucher sur le balcon et constater avec horreur la lourde neige qui les recouvre, lui et le bac où est planté ton bulbe. Arrachant le bac à son support, tu l’emmènes à l’intérieur sous la lumière forte, artificielle. Ce n’est pas celle du soleil, mais cela fonctionnera peut-être, te dis-tu. Ramant à pleines mains dans la neige, tu tentes de dégager la terre trempée autour du bulbe qui ne montre aucune trace de germination. Tu décides alors de le garder à l’intérieur, dans l’espoir que ta volonté et ton acharnement le sauveront. Les jours passent et, malgré tous tes efforts, le bulbe ne fleurit pas. Tu tentes une autopsie et fouilles la terre : il n’a même pas pris racine. Le bulbe, mort, roule entre tes doigts en même temps qu’un soupir franchit tes lèvres. Résignée, tu te lèves, traînant les pieds jusqu’à ta chambre et retournes te coucher. Attendant un nouveau soleil.