Le problème avec nous

,
, p. 49-58.

28 mars

 

Salut toi,
Tu vas me trouver fatigante. Mais j’ai comme écrit un texte (eh oui) (en fait, plutôt gossé de quoi à partir de textes déjà écrits, tu me connais) et j’ai besoin de ton avis, que j’estime hautement, tu me connais.
Ce serait pour un concours de nouvelles. Ça fait trois ans qu’à deux jours de la date limite ça me tombe dessus, ça fait trois ans que je passe à côté. Cette fois-ci on dirait que je tiens quelque chose, même si c’est toujours dans les mêmes mots, dans le même univers référentiel (j’en suis même à me demander si je fais outrance à l’éthique de l’écriture avec tous mes collages et mes remâchages).
Je pense pas que je fitte dans le cadre « nouvelles », nécessairement; je suis assez pognée dans mon habituelle fiction qui ne raconte rien, ma poésie pas poétique.
Je me trouve un peu prétentieuse de vouloir envoyer ça à un concours. Mais bon.
Et sinon (faudrait pas que tu penses que je t’utilise), je te renvoie ton texte à toi commenté cette fin de semaine. Je vais lentement, j’ai envie de le lire bien.
Et la tête, comment elle va?

 

B.

 

29 mars

 

Chère,

Texte bien reçu, je vais le lire promis; je voudrais juste sortir un peu de crasse de ma tête en premier lieu, puisque tu m’y invites. Il m’est arrivé une crise d’angoisse. Je me rends compte qu’encore une fois je ne connais que toi pour apprécier l’ampleur de ma folie de cette nuit…

En fait, il n’y a rien à raconter. Presque. Juste une autre soirée où le karaoké d’en face faisait des siennes et je voulais vraiment beaucoup dormir et j’avais mal à la tête et j’étais en sacrement. J’ai téléphoné, quatre fois! avant que ça réponde; le monsieur m’a encore servi son plaidoyer (voir que tu défends ton estie de choix douteux de mettre la musique dans le tapis à 2 h 30 du matin, chochon) « je veux pas perdre ma clientèle », calvaire de christ… On sait que je suis vraiment fragile sur ce versant-là, être envahie par du bruit dans le plus intime creux de mon lit, ça me fait paniquer.

Crise de nerfs comme tu peux t’en douter. Me mordais les poignets du plus fort que je pouvais. Ai fini par sortir dans la nuit glacée, téléphoner à P., aboutir chez lui. J’ai tourné dans ma tête encore une autre heure avant de « genre » dormir.

Afff. Comme dirait Vincent Falardeau.

La moitié de ma colère vient du fait que je pense que ce n’est pas approprié que je sois aussi fâchée.

Enfin.

« Merci de m’avoir écoutée. » Dès que je reprends le dessus sur les battements de mon cœur je recommence à lire ce que tu m’as envoyé.

 

G.

 

30 mars

 

Mon amie,

Ah que je comprends.

Tu sais, quand j’ai les genoux qui flanchent, que je fais un dodo d’après-midi interminable au milieu de ma journée de travaux ou que la migraine ou l’insomnie me mettent dans des états lamentables (à vif et tout me brûle et je sais pas où me mettre même dans les bras de T. même partout), mon impression d’être souvent dans le même sentiment que toi me motive un peu à me botter le derrière. On dirait que te sauver de la panique me semble plus accessible et plus facile que me sauver moi-même, et je me dis que les effets de miroir doivent marcher aussi dans l’autre sens…

Je ne file pas fort fort ces jours-ci, un mauvais coton. Je vais me faire un chandail en points de croix, pour oublier la pesanteur de celle sur mon dos, genre. Moi aussi je broyais complètement du noir hier en essayant de m’endormir, j’avais le goût de crier partout que je ne croyais plus à la poésie (pis à l’amour aussi, tin, tant qu’à) et qu’elle manche donc un char de marde.

Alors dis donc : quand est-ce qu’on qu’on qu’on?

Tu me manques quand même. Vois-tu.

Courage (il y a la rage dans ce mot-là, c’est correct d’être un peu fâchée, tsé).

En tout cas, je suis dans ta gang.

 

B.

 

2 avril

 

Bon, ben crois-le ou non, à travers tout cela, les hauts et les bas, j’ai finalement trouvé le temps de te lire.

Ça marche, ma fille. Je vois les coutures, les phrases qui vacillent encore sur leurs longues jambes, mais ça y est. Les coutures font partie de l’affaire.

Avec tous ces petits textes éparpillés ici ou là, je pense que ce serait une bonne idée de commencer à accumuler… de ne pas avoir honte de tourner toujours les mêmes couteaux dans les mêmes bobos. Parce que tu le fais bien. (Par ailleurs, la honte. Ça va faire. On va pas se mettre à s’excuser d’écrire, sacrement?)

Et en passant, au cas où tu ne le saurais pas, c’est de la poésie que tu fais, chère.

De la bonne à part de ça.

(Ce qui ne t’empêche en rien de l’envoyer manger un char de marde [la poésie] quand tu t’endors difficilement le soir. Ça m’arrive aussi. Des fois je me dis que ça serait le temps, là, de juste arrêter d’en lire. Le régime sec pour plusieurs mois. Voir ce qu’il reste d’écriture dans moi quand je ne suis pas toute contaminée par les questions des autres. Je sais que c’est malhonnête et que ça donnerait sûrement rien de bon, que peut-être même je cesserais d’écrire! Mais quelle urgence de faire un livre demain matin, si je ne sais même pas encore c’est quoi la poésie? Plus j’avance, plus je ne sais pas. J’ai juste plus de questions. Plus de pistes. Et j’ai le tournis. J’ai le tournis.)

 

G.

 

 

2 avril

 

C’est juste que des fois je me demande si je peux vraiment écrire en venant de là, en restant si près de moi, encore empêtrée dans mes origines.

Je traverse les jours en cherchant à ne pas trop exister pour ne pas échapper dans un geste ou une parole un peu de là d’où je viens. Et en contrepartie, je passe mon temps à tordre dans les mots la réalité, ma réalité, à faire des vers, des images impossibles et cryptées pour que d’autres que moi ne puissent pas les élucider. J’ai envie de choses plus nobles, de poèmes à la valeur esthétique, d’objets beaux pour ce qu’ils sont, qui ne déguisent pas la laideur de la filiation et la difficulté que j’ai à bien aimer.

Mais j’avance quand même dans l’écriture comme on ferme les yeux lorsque la douleur est trop vive : non pas par résilience mais pour la sentir qui irradie sous la peau.

Je ne sais plus comment me départir de mon je et quand je lis je le cherche et quand j’écris je l’éprouve. Moi aussi, je rêve d’un régime sec. Juste réintégrer mon corps, être capable de vivre sans chérir autant que je la déteste l’angoisse parce que quelque part elle est ce qui m’oblige à rendre les chicanes romanesques, la peine poétique, les déchirures fictionnelles.

« Voir ce qu’il reste d’écriture dans moi quand je ne suis pas toute contaminée par les questions des autres » : je pense qu’il en restera pas mal, de l’écriture dans toi, mais qu’on n’échappe pas aux autres, jamais. Si tu trouves, en tout cas, tu me diras, me donneras ta potion magique, m’enverras ton sortilège salvateur.

Pienso en ti.

 

B.

 

4 avril

 

Sortilège salvateur (pour échapper aux autres)

– faire beaucoup d’allitérations en s (idéalement avec des mots dramatiques)

– écrire un journal intime

– porter des bouchons d’oreilles (et des boucles. d’oreilles. combo.)

– être tout nue chez soi souvent

– faire une liste

– ne pas oublier de manger

– dormir le jour

– dormir la nuit

– dormir toujours

– faire des rimes cheaps dans ta liste

– échanger des courriels avec une amie, et redécouvrir ainsi qu’il existe de l’autre de qualité, que ça vaut donc la peine de se taper l’altérité intolérable si ça peut nous permettre de côtoyer telle autre

– d’un autre côté, en fait, échapper aux autres c’est saugrenu comme idée vu que je sais pas pour qui j’écris sinon pour découvrir quelque part une « alter ego » qui résonne comme moi à mes rimes cheaps et à mes élucubrations textuelles

– j’ai possiblement, à ce point-ci, oublié de quel genre d’altérité je parlais à l’origine (quand j’ai commencé cette liste), mais on va dire que ce n’est pas vraiment grave

alter ego est vraiment une expression pauvre pour désigner ce que je tente d’exprimer ici

– une « toi », mettons, pis c’est pas parce que je veux faire des compliments sauvages mais vraiment juste parce que nos proximités d’écriture me rassurent sur le sort du monde

– l’affaire du je, de l’intimité, de la poésie pure (la forme, seulement la forme!) et de l’émotion, je ne sais trop qu’en faire mais je sais que devant ma tendance à aller me cacher derrière (la forme), tu es précisément celle qui me tire à nouveau devant l’hostie de problème du je. (PAS MERCI.) (ok, merci.)

 

je t’aime comme écrivaine (de courriels, à date) (je dis que tu construis une œuvre en courriels) (tu devrais en faire une orientation esthétique).

bon, je t’aime comme personne, aussi, remarque.

(oups, j’ai perdu mes majuscules.)

 

G.

 

 

[…]

 

 

26 avril

 

Je voudrais te dire que ta bienveillance est précieuse. Et que j’ai envie de nous donner des noms de sentiments comme « euphonie », ce qui ne veut rien dire. (Je voulais t’écrire : précieuses, ta bienveillance et l’euphonie qu’il y a entre toi et moi.) L’euphonie c’est quand on change un mot dans une formulation pour qu’il ressemble plus à un autre, comme quand on accorde « tout » devant les substantifs féminins qui commencent par une consonne, juste pour avoir le droit de dire le t : tout émue, toute chaude.

Je suis arrêtée à la pharmacie, hier, récupérer les médicaments.

Je ne sais pas si la télépathie existe mais j’ai souvent l’impression que nous nous prêtons de l’énergie, de l’enthousiasme et de la confiance. Surtout : de l’élan pour faire les gestes qu’il faut faire, les plus nécessaires, même les humiliants, même les décourageants. (Bon, tchèque l’autre avec sa lubie des rimes internes.)

J’ai regardé le petit flacon longtemps, j’ai lu et relu la posologie, les effets secondaires, les effets escomptés, les contre-indications. Je me suis enfin avoué que j’avais le droit d’être fatiguée d’une fatigue qui ne guérirait pas malgré les cigarettes inspirées comme des « fuck you », malgré les amies qui permettent de tenir le coup.

Merci de m’avoir serrée dans tes bras hier, et l’avant-veille, et le jour d’avant. Merci d’être toujours de l’autre côté de cette chambre d’échos infinis entre tes métaphores et les miennes, merci d’être entrée dans cette intimité de résonance, merci d’accepter de me sentir respirer. Merci merci merci. (Je fais des efforts, ici, pour ne pas m’excuser d’exister – d’être une fille triste.)

 

B.

 

26 avril

 

Bof. Officiellement overraté, le remerciement. À un certain point, ta face dit merci toute seule.

Si je n’étais pas pressée de te voir, j’irais t’acheter des mercis en tatouages temporaires, en aimants de frigo, en colliers… tu pourrais arrêter d’en manquer.

 

27 avril

 

Merci pour hier.

Nous pouvons reprendre à l’infini les images l’une de l’autre, écrire et réécrire des poèmes jumeaux, mais il faut que nous acceptions d’être envahissantes et gauches et que nous nous tenions les mains.

que ça chicane mais que ça l’aille quelque part


, p. 49.

j’ai parmi ta forêt boréale de chevreuil caché
de la parole à vendre
pour mettre toute ma force dans des muscles qui tendraient les arbres
et leur envoyer des sommets
pour secouer les épines

nous laissons dans la neige des traces
qui ont d’affaire à geler là
que quand on repasse le temps a passé dessus
comme sur le trottoir
devant nous le soleil cogne il faut s’avouer
que le bât blesse assez que c’est
une furie d’abattre les hivers
en poussant
pour se planter dans la chaleur du lit que ça revienne

attraper des oiseaux avec ses mains


, p. 56-58.

pasque tu savais pas toucher à personne
on s’était dit on va filer tout ce qu’on peut
sur le long de la côte pour te nouer ça
se rouer de coups se prendre pour la route
la chemise du quêteux

le revers ressorti les culottes à terre
comme une panique qui te renvoie par le vent
c’est boucler la boucle c’est clore le bec
on s’était dit on va


le jour d’après c’est la marée qui passe
un cheval de plus dans nos cuisses de chasse
le sillon dans la terre ça se sème pas tusseul
on a-tu peur que ça tombe

le ciel a beau on est ben accotés


la route te ramène c’est un cercle
le champ a l’air que la pluie l’a sarclé

tu peux pas plus personne mais on te tient
un dans chaque main
mais on se tient tout verts grand ouverts
à deux arpents d’arriver