L’amant kunderien


, p. 11-12.

La femme ne connaît pas l’oubli insouciant du corps. 
Milan Kundera

C’était la troisième ou peut-être la quatrième fois que je voyais cet homme. Cet après-midi-là, nous étions dans son appartement, un petit studio à aire ouverte dans l’est de la ville. Seule la salle de bain, heureusement, avait une porte. L’homme et moi venions de faire l’amour. C’était l’été, il faisait terriblement chaud, le ventilateur était braqué sur nous. L’amant se leva du lit pour aller à la salle de bain.

L’appartement n’était certes pas très grand et il y avait très peu de murs, mais il me semblait que j’entendais incroyablement bien le son de l’amant qui urinait. La salle de bain était à l’extrémité opposée de l’appartement et pourtant, je l’entendais qui urinait en sifflant gaiement. Il urinait et sifflait la porte de la salle de bain ouverte. La porte ouverte. Ceci était inacceptable.

J’étais couchée en sueur dans un appartement de l’est de Montréal et j’écoutais mon amant pisser la porte ouverte. J’avais envie de me rhabiller en vitesse et de partir en claquant la porte, meurtrie dans mon kitsch le plus intime. « Le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l’existence humaine a d’essentiellement inacceptable », avait écrit Milan Kundera. Mais pourquoi pensai-je à Kundera cet été-là dans l’est de Montréal? Parce que ce qu’il y avait de plus essentiellement inacceptable pour moi dans l’existence humaine, c’était bien de laisser sa maîtresse entendre le bruit que faisait son urine en giclant dans la cuvette de toilette après l’acte sexuel.

Pourtant, je pouvais comprendre le raisonnement de mon ami : après le coït, après la fusion ultime entre nos deux corps, l’amant croyait qu’il allait de soi que nos corps n’aient plus aucun tabou, qu’ils se connaissent sous toutes leurs coutures. Il pissait en sifflant comme il aurait pu dire : « Je m’offre tout entier à toi ». C’était pour lui une preuve d’amour, un secret jalousement gardé qu’il me confiait naïvement.

Et moi, transpirant, j’étais étendue dans ce lit de l’est de la ville, et j’étais dégoûtée par ce corps offert tous azimuts. Peut-être étais-je naïve, peut-être étais-je vieux jeu : pour moi nos corps durant l’amour étaient transfigurés. Ils devenaient œuvres d’art, ils exultaient de grâce et d’intensité. Ils ne se vidaient pas la vessie ou les intestins bruyamment, allègrement. Ils n’avaient rien à voir avec les borborygmes, les éruptions cutanées ou les ulcères d’estomac. Nos corps devenaient transcendants, dénués de leur caractère faillible et matériel. Nos corps, au moment de l’amour, de la fusion, de l’orgasme, n’étaient plus humains, ils étaient kitsch. « L’idéal esthétique est un monde où la merde est niée et où chacun se comporte comme si elle n’existait pas. Cet idéal esthétique s’appelle le kitsch », avait dit Kundera dans les années 1980.

J’entendis, trop bien, la chasse d’eau laver la cuvette de l’urine de l’amant. Je l’entendis se laver les mains, toujours en sifflotant. J’étais horrifiée : comment réagir, à son approche, après qu’il m’ait confié le plus tendre, le plus insondable secret de son corps et de son amour alors que ce secret m’écœurait au plus haut degré? J’avais besoin d’Art, d’Amour, de sentiments plus grands que nature. Et il ne m’offrait que sa vulgaire humanité, sa merde comprise. J’en avais la nausée.

Il apparut au pied du lit avec un large sourire. Il était nu : il se promenait complètement nu dans l’appartement, devant les fenêtres sans rideau comme s’il n’avait rien à cacher, comme si son corps était un drapeau fièrement dressé contre l’ennemi à venir. Je le regardais, terrifiée : il m’offrait sa nudité la plus totale avec un large sourire de contentement. Il était fier de ses entrailles, fier de son sexe pendant, fier de son urine qui giclait dans la cuvette.

Après cet après-midi-là, je ne le revis pas.

Gueule de bois


, p. 6.

Un dépanneur chinois me défonce le crâne. Mes paupières grincent dans leurs gonds. Vivement le métro sur mes viscères, le hara-kiri dans mon ventre.

On aura trop dansé; j’en ai le nombril étourdi. Des lèvres inconnues au bout des doigts me régurgitent la lumière des toilettes publiques. Des cheveux s’embroussaillent dans ma gorge.

J’ai l’aurore sur la pointe des pieds.