Rouge radiateur


, p. 35-36.

mon calorifère essoufflé en tête broussailleuse

son sifflet gronde grave

mes épines se dressent en aiguilles de fumée

s’élèvent

 

crever chaque soir sous ta nuit laineuse

je suis un ballon et tu m’envoies des flèches

j’éclate en rivières pour m’assécher encore

 

à ton souffle les tourbillons se heurtent

tes bouffées s’évadent dans le silence

tu le bois en lampées brûlantes

en grandes gorgées désertiques

ta fumée m’embue jusqu’au bout de la nuit

 

fantôme écoute mon corps bruire

se casser en nuages

mes miettes éparpillées en tempête

je suis mille millions de millions

 

et pendant que je me brise en incandescence

tu te brises en écume

j’étouffe sous ta marée montante

dans l’ombre frileuse

des bris mécaniques en fleur sur ma peau

tes songes s’évadent vers le plafond

entre mes écailles fauchées

et ma chaleur immonde

 

chauffe chauffe encore

frémis le coton frémis le velours

jalouse un peu au matin perlé

tu irradies quand tu sens l’aube poindre sur moi

ton soupir rouge radiateur

La folie de l’exil


, p. 35-36.

Nos certitudes s’effritaient à chacun de nos pas, comme la terre et les cailloux roulant sous nos pieds. Nous étions tous deux épuisés et la quête que nous poursuivions depuis ce qui m’avait paru être des semaines s’éloignait de nos visages implorants. Nous n’avions plus d’eau depuis plusieurs heures et chacun de nos muscles se tendait en une douleur insoutenable chaque fois que notre torse se gonflait pour respirer. Je commençais à croire que nous allions rendre l’âme avant de trouver refuge et le jour tombait froidement comme une lame tranchante sur nos têtes.

La terre brûlante du désert irradiait : une brume étouffait l’atmosphère qui s’immisçait sous notre peau tremblante. L’air de ce milieu sauvage nous était si étranger qu’il nous affaiblissait toujours plus et nous n’avions pas connu notre première nuit en enfer. Nous aperçûmes au loin un grand arbre et nous nous y dirigeâmes avec l’espoir qu’il s’agissait là de l’endroit le plus sûr pour passer la nuit.

Lorsque nous nous fûmes assis près du grand acacia, je regardai les traits vieillis de mon compagnon, dont le regard fauve reflétait le paysage qui se déployait sous nos yeux. Nous n’étions pas plus gros que les grains de sable qui couvraient nos corps salis et meurtris. Nos sacs de voyage posés tout près, nous nous endormîmes comme des enfants, le souffle profond, n’ayant plus la force de nous soucier de notre vulnérabilité devant les créatures monstrueuses qui peuplaient la nuit de cette contrée inconnue.

Le bruissement de leurs pas me tira doucement du sommeil. Dans la lumière naissante du jour qui perçait le feuillage au-dessus de nos corps toujours endoloris, les ombres de silhouettes humaines se dressaient sur l’horizon enflammé. Ils se multiplièrent, se mouvant avec aisance dans cet air sulfureux. Les ombres s’approchèrent de nous, leur peau ébène violemment foudroyée par toute cette lumière qui les entourait. Le soleil crevait la nuit et léchait chaque caillou sur le sol crevassé du désert.

Je vis leur visage se tourner vers moi et ils m’invitèrent à danser. Je fus traversé par le doute, la méfiance; je ne connaissais rien d’eux, et eux ne savaient rien de moi. Que voulaient-ils? D’où leur venait cette joie impossible à contenir, que des êtres ayant traversé ce pays de feu ne trouveraient nulle part au fond de leur âme, tant le voyage jusqu’ici est difficile. Ils surgissaient de la terre par milliers, chatoyant, ne faisant qu’un avec elle et le ciel.

Ma peur s’estompait lentement. J’étais curieux d’entendre leurs chants et leurs rires de plus près. Je jetai furtivement un dernier coup d’œil à mon compagnon et je progressai vers ces silhouettes obscures, terriblement vivantes.

Ils tournoyaient, vibraient, dansaient autour de moi comme des oiseaux; j’eus envie de ne plus jamais les quitter.