751 matins


, p. 25-26.

Comme depuis 751 matins, Elsa se réveille juste quelques minutes avant Stéphane et sa sonnerie. Elle profite quelques instants supplémentaires de la chaleur de la couette et du corps étendu à côté d’elle avant de s’extirper complètement de son sommeil. Elle se lève sans faire de bruit, dans ce silence attentif qui grandit souvent avec l’intimité, et rejoint la cuisine.

Comme tous les matins, elle fait le café juste un peu trop fort, pour que Stéphane grogne légèrement. Elle boit le premier café juste un peu trop vite et gardera sa morsure sur le bout de la langue pour le reste de la journée.

Comme tous les matins, Stéphane fait son entrée dans la cuisine alors qu’Elsa en est à sa deuxième tasse — celle qu’elle prend le temps de savourer en regardant passer la vie par la grande fenêtre au-dessus de l’évier. Stéphane dépose un baiser appliqué sur sa joue avant de s’installer à la table de la cuisine avec son breuvage fumant et le journal froissé de la veille.

Comme tous les jours, le même petit concert s’élève dans l’appartement et au-dehors, avec les automobiles qui se réveillent, le bruissement des premières conversations qui gonfle la rumeur de la rue, les premiers coups de klaxon des éternels levés-du-mauvais-pied — à croire qu’ils n'ont que ça, des mauvais pieds —, accompagnés de la douceur des premiers rayons du soleil qui vient se conjuguer à celle de l’arôme du café pour annoncer le début de la journée. L’horloge marque de son battement régulier l’approche inéluctable de l’heure du départ, installant ce moment comme une bulle de paix dans la frénésie de la journée, comme une brève trêve avant le branle-bas de combat, donnant à cet instant toute sa beauté éphémère.

Comme tous les matins, c’est une harmonie bien rodée et sans faille; il y a entre Elsa et Stéphane tout le confort du familier meublé avecsoin et la synchronisation parfaite de deux êtres qui ont répété ensemble leurs mesures. Un seul bémol se fait entendre : le couteau de Stéphane grince dans le pot de confiture vide.

Comme tous les matins, Elsa fait tourner son café du bout de sa cuillère, le regard perdu dans le lointain de la mousse. Mais ce matin-là, ses pensées s’agitent un peu plus vite au fond de sa tasse. Un peu plus lentement aussi, comme si elle avait raté un temps dans la mélodie et se trouvait soudainement décrochée de la partition, hésitant entre deux instants : un futur trop lointain et une note en retard.

Elle s’est réveillée avec un vide dans la poitrine, là où se trouvait son amour la veille encore, là où avaient niché si longtemps ses sentiments pour Stéphane. La vue de celui à côté duquel elle s’est réveillée pour la 751e fois lui est tout à coup devenue insupportable. Ses pommettes délicates, son sourire lumineux, ses mèches de cheveux parfaitement ondulées, sa barbe de quelques jours qui ajoute tant à son charme, sa démarche à la fois désinvolte et assurée, tout ceci lui fait maintenant horreur. Même la façon dont il tourne les pages du journal lui semble à présent odieuse.

Elle voudrait interrompre la symphonie tranquille qui les enveloppe dans l’éclat d’une tasse jetée contre un mur, déranger la lecture concentrée de Stéphane dans un hurlement, manifester, de n’importe quelle façon que ce soit, ce vide immense qui l’habite tout à coup. Agir pour essayer de le combler, de le masquer, de l’oublier.

Elle sent son monde s’effondrer de l’intérieur, comme si les bases en avaient soudain été sapées, mais elle n’a aucun mot pour le dire, aucun geste pour l’exprimer. Quand Stéphane fait un commentaire gentiment moqueur sur sa mine maussade, elle hausse les épaules, plaque un baiser sur ses lèvres et disparaît dans la chambre.

Quand Stéphane est rentré ce soir-là, Elsa était partie acheter de la confiture.

Trois mois plus tard, Stéphane n’a toujours rien à mettre sur ses tartines.