Sa dernière mort


, p. 28-30.

Assise dans la salle d’attente, il y a une jeune femme qui n’a pas l’air de grand-chose. À la voir affalée sur son siège orange en plastique craquelé, personne ne devinerait tout ce qui s’agite sous son crâne. À la voir touiller maladroitement son mauvais café d’hôpital, personne n’imaginerait tous les univers qui se déploient de l’autre côté de son regard flou. À voir la patience attentive avec laquelle elle écoute l’itinérant ivre qui vient déblatérer en titubant à côté d’elle, personne ne soupçonnerait qu’elle est en train d’en extraire la matière d’un personnage à venir. À voir la tendresse du sourire fatigué qu’elle adresse sans faute à chaque infirmière qui vient l’informer, personne ne se douterait qu’elle a déjà fait mourir son père trois fois.

Il n’y a jamais de silence en elle, il y a toujours un bruissement de mots à l’intérieur, cette vibration singulière qui la fait exister sur un rythme différent de celui des gens autour, qui lui donne toujours une mesure de décalage avec les choses qu’elle vit.

Un médecin vient la chercher et la guide jusqu’à la chambre. Elle n’ose pas franchir le seuil, elle se sent beaucoup trop en vie pour ces murs livides, beaucoup trop grande pour cet espace exigu. Elle a l’impression d’être complètement démesurée par rapport à ce modèle réduit de chambre, elle se voit tel Gulliver chez les Lilliputiens. Toutes les proportions ont été diminuées, même son père a rétréci, il n’est plus qu’un minuscule corps recroquevillé sous les draps. Elle le scrute, s’efforce de le reconnaître, mais elle ne comprend pas que cette toute petite chose puisse être le gaillard massif qu’elle a toujours connu, aussi solide que les montagnes dans lesquelles il la portait si souvent sur ses épaules.

Elle finit par entrer, elle s’assoit tout près de lui, prend sa main dans la sienne, mais, à ce contact, elle ressent plus de curiosité que d’émotion, comme si c’était un objet étranger au reste de sa personne. Elle explore du bout des doigts les reliefs rugueux de l’épiderme, dévale les ravins et gravit les sommets, comme si elle espérait retrouver quelque chose de son père dans les vallées encaissées de sa main, peut-être même y lire sa vie en creux. Mais la vie semble s’en être absentée, alors elle essaye à la place de déchiffrer la carte au trésor tracée par les tâches brunes sur ce parchemin ancien. Elle trouve une poésie bouleversante à cette main vieillie, où les os se dessinent au point que la peau semble tendue par-dessus comme une fine couche de cellophane, aux reflets bleutés par les veines saillantes.

Elle sent soudain le corps frémir entre ses doigts, elle essaye de le regarder, mais elle n’y arrive pas. Elle voit plutôt le tissu grossier des draps d’hôpital et tous les autres corps qu’ils ont mal recouverts avant lui ; elle voit le serpent sinueux de l’intraveineuse et la vie mécanique qui suinte à travers le fil ; elle voit même, de l’autre côté de la fenêtre, la flotte de maisons aux toits plats, avec leurs antennes paraboliques et leurs poteaux téléphoniques dressés comme des mâts. Elle s’imagine mourir avec vue sur la mer.

Elle n’entend pas non plus les mots du médecin parce qu’elle écoute déjà le fracas des machines au moment du trépas et cherche le mot exact pour décrire leur hurlement strident qui retentira alors. Elle ne répond pas aux questions du docteur, parce qu’elle est trop occupée à enregistrer soigneusement les trépidations de son propre cœur, à circonscrire les émotions qu’elle ressent à cet instant précis.

Elle ne sait pas si son père va mourir tout de suite, il pourrait peut-être même encore  vivre quelques années avec un peu de chance, mais elle est déjà en train d’écrire dans sa tête le texte d’après sa mort. Elle charge ses mots de tout le désespoir qu’elle imagine ressentir à ce moment-là ; elle décrit son absence au quotidien, le vide qu’il a laissé derrière lui, la manière dont elle se souvient de cet instant terrible où elle l’a vu mourir dans son lit d’hôpital.

Dès qu’elle se retrouve seule dans la pièce avec sa présence à peine discernable, elle sort son carnet pour griffonner à la hâte les phrases qui lui sont venues. Elle ne veut surtout pas les oublier, elle a peur de ne jamais en retrouver d’aussi justes ; elle a l’impression de comprendre des choses par rapport à leur relation familiale qu’elle n’avait jamais pu saisir auparavant, même si les mots qu’elle pose n’ont jamais la clarté de ceux qu’elle pense.

Elle songe déjà à la place que pourrait prendre un tel événement tragique dans son prochain récit. Elle cherche comment dépeindre la mort, elle tente de discerner son goût et son odeur, sa texture et ses résonances, tant de mots lui viennent tout à coup, mais pendant ce temps, la mort lui passe sous le nez.

Elle lève les yeux avec surprise lorsqu’elle entend les pulsations du moniteur s’emballer soudainement, elle a à peine le temps de prendre conscience de la réalité du moment tandis que les infirmières se précipitent dans la chambre. Déjà, une ligne droite vient traverser l’écran dans un cri ininterrompu. Ce n’est pas du tout le bruit qu’elle s’était imaginé, et rien dans toutes ses émotions anticipées ne l’avait préparée à l’ampleur du choc qui l’ébranle alors qu’il est maintenant trop tard.

La vie de son père lui a glissé entre les doigts et même sa mort lui a échappé. Quand elle essaye d’écrire l’après, maintenant qu’elle en est là, elle s’en trouve tout à fait incapable. Elle n’a plus aucun mot. Elle fixe ce texte et le trouve monstrueux.

L’aventurière


, p. 48-49.

D’un côté, de la lave en fusion. De l’autre, une rivière infestée de crocodiles. Et des piranhas géants, c’est pas assez dangereux sinon. D’ailleurs, les crocodiles sont enragés, et puis il y a des explosions qui font jaillir de la matière en feu du volcan à gauche.

Bientôt, l’air sera devenu irrespirable. Il faut qu’elle s’échappe de là au plus vite.

Mais, si elle oscille à gauche, ne serait-ce que de quelques millipouces, ses vêtements risquent de s’enflammer, sa peau risque d’être calcinée par les roches enflammées qui crépitent de plus en plus proche d’elle.

Mais, si elle oscille à droite, ne serait-ce que d’une fraction de centimètre, un piranha pourrait se jeter jusqu’à sa main et lui déchiqueter les doigts, un crocodile enragé pourrait lui happer le mollet et l’entraîner au fond de la rivière déchaînée pour la manger.

Entre une mort carbonisée et une mort dévorée, elle hésite. Elle se tient en équilibre sur son mince et temporaire espace de sûreté. Surtout, ne pas basculer de la table. Elle calcule la meilleure issue, hésite, se décide finalement à faire quelques bonds au-dessus de l’eau furieuse avant de traverser le terrifiant volcan.

Elle s’avance à tout petits pas tout au bord du précipice, puis elle s’élance dans les airs, ça y est, elle est partie. Plus souple qu’un chat, plus précise qu’un chamois, elle atterrit gracieusement sur le premier rocher et rebondit aussitôt vers le suivant. Elle saute de rocher en rocher plus agilement encore que Tarzan se balance de liane en liane, il doit d’ailleurs être un de ses cousins éloignés, ça expliquerait ses prouesses hors du commun.

Elle se sent invincible, malgré tous les périls mortels qui l’entourent, malgré le grondement du volcan en furie et le bruit assourdissant de la rivière déchaînée. Pourtant, même si elle arrivait à échapper aux crocodiles enragés et aux piranhas géants, elle se retrouverait aussitôt broyée par la force du courant ou elle finirait démembrée au fond d’une chute d’eau. Mais elle est capable de tout, regardez-la donc aller si fièrement, si vaillamment, regardez-la, la fille sauvage, qui pourrait avoir grandi parmi les loups.

Un bruit dans la pièce d’à côté la paralyse soudain en plein saut, elle rate son atterrissage, trébuche, essaye en vain de se retenir à la chaise. L’objectif final qui devait la sauver s’écroule à la place dans un grand fracas sur le carrelage. Elle se roule aussitôt en boule sur elle-même, essaye de se faire toute petite, insignifiante, elle retient son souffle très fort. Ne pas faire de bruit surtout, se fondre dans le décor, se faire carrelage, ne plus exister.

C’est une grande aventurière, mieux qu’Indiana Jones, Zorro et Superman réunis. Catwoman? Pfff, une mauviette à côté d’elle. Mieux que Bob Morane même, le vrai héros de tous les temps. C’est une grande aventurière, mais la lave en fusion, les crocodiles enragés, les piranhas géants, ce n’est rien à côté de Maman qui hurle. C’est beaucoup plus facile de se propulser de rocher en rocher entre un volcan en pleine éruption et une rivière de bêtes carnivores que d’éviter les plats, les ustensiles et les bouteilles vides que Maman jette à travers la maison. Elle commence à avoir l’habitude, pourtant. Elle est devenue assez bonne pour anticiper la direction des couverts, mais elle se fait encore avoir parfois par les courbes que prennent les assiettes ou par les éclats de verre. Et surtout, elle n’arrive jamais vraiment à prévoir les trajectoires de la colère.

Elle essaye de se dire que c’est pas mal non plus, comme entraînement de super héros. 

 

 

 

Instantanés


, p. 26-28.

I – Monet

Elle était comme une explosion de couleurs.

Une explosion tranquille, qui naît sans bruit, au creux de la gorge, là où se tapissent les larmes. Le rouge dessinait ses lèvres, l’or ruisselait sur ses épaules, le blanc de ses pieds, si nus, s’esquissait contre le carrelage, le bleu léger faisait danser sa robe. Même son rire semblait résonner en une petite pluie de pigments.

Une explosion toute en délicatesse, comme un feu d’artifice silencieux, avec la mélancolie douce d’un nénuphar posé sur un étang. Comme aux prises avec une légère brise qui ne se lasserait jamais de caresser sa peau et de couler dans ses cheveux.

 

Mais surtout, surtout une lumière, ce rayonnement diffus qui semblait émaner d’elle et se propager en infimes touches feutrées sur les êtres et les choses autour.

 

Il y avait comme une hésitation dans ses lignes, qui se mêlaient jusqu’à s’oublier les unes dans les autres, une confusion entre les frontières. Je n’aurais su dire où s’arrêtait son sourire et où s’allumaient ses yeux. Il y avait un flou en elle, on croyait la discerner, en saisir l’ensemble du bout d’un regard. Puis on s’approchait, inéluctablement attiré par sa lumière, sempiternelle histoire du papillon entêté et de sa flamme.

Soudain, le doute. Ce qu’on avait cru percevoir de loin vacillait sous nos yeux. Tout à coup il n’y avait plus aucune évidence, toute certitude s’échappait à petits bruissements d’ailes, comme le papillon s’enfuyant avant d’être avalé par la lumière.

Soudain le doute : était-ce une bouche, ou un coquelicot égaré? Ces lèvres allaient-elles s’ouvrir ou se faner?

 

II – Tiersen

J’avais un accordéon coincé au fond de la cage thoracique qui se froissait et se dépliait sans répit, battant une mesure affolée sur le décor qui défilait. Elle était debout devant moi, comme une évidence, mais qui serait arrivée avec la soudaineté d’un accident. J’avais tout à coup envie de tous les clichés, envie de la prendre par la taille, de l’emmener valser, de rire au nez des passants. Envie de vivre comme un de ces montages accélérés au cinéma, qui résument dans une jolie mélancolie la beauté d’une succession d’instants. 

Mais elle me forçait à ralentir le mouvement. Par sa seule présence elle imposait une cadence différente au temps. Les monuments, le gris écrasant, les ruelles en escaliers, la butte Montmartre et la Seine, plus rien n’avait la même nuance. Comme si elle avait recoloré le paysage, comme si, surtout, la ville n’avait attendu qu’elle pour s’éveiller.

 

III – Doisneau

Les rues de Paris, toujours. Avec sa robe et son chapeau plein de soleil, elle semblait tout droit sortie d’une de ces cartes postales en noir et blanc qui hantent les échoppes des bouquinistes. Elle avait même cette odeur de nostalgie, ce regret de ce qu’on n’a pas connu et qui nous échappera toujours. Mais ce parfum s’est effacé très vite sous les effluves du printemps et d’un bonheur un peu insensé, dans une course effrénée à travers les rues, juste pour. Juste pour le plaisir de sentir les pavés sous nos pieds, dans la musique de Paris qui nous enveloppait, dans le vent qui riait à nos oreilles.

S’arrêter à bout de souffle, s’attraper à bout de bras, s’enlacer parce qu’on ne sait pas mieux faire, s’embrasser parce qu’on ne sait pas mieux dire.

 

IV – Escher

Un malaise s’est installé dans le paysage, la sensation oppressante d’une impossibilité dans notre géométrie. L’espace me donne le vertige, comme si on avait renversé le décor, bouleversé les perspectives jusqu’à les brouiller en incohérences. Tout équilibre s’échappe par le point de fuite.

J’ai l’impression d’avancer sur un sentier qui nous ramène encore et toujours au point de départ. Nous butons sur nous-mêmes comme un serpent qui se mord la queue dans un cercle vicieusement carré.

Le labyrinthe a remplacé l’accordéon dans mon cœur, il se froisse mais ne parvient plus à se déplier. Je peine à trouver la sortie pour y aspirer un peu d’air. Je me suis transformé en minotaure, mi-moi, mi-celui que je suis devenu à travers elle.

Plus d’illusion possible. L’esprit veut y croire, se raccrocher au paysage instable, mais l’œil ne trompe plus, ou toujours juste trop peu. Notre mensonge est la seule vérité qu’on ne peut plus nier.

Ce n’est plus un noir et blanc de carte postale fanée, c’est un monde d’ombres qui se débat pour maintenir le contraste.

 

V – Wes Anderson

L’automne a éclos dans ses couleurs pastel et j’ai atteint ce moment où on cesse d’écarquiller les yeux devant l’improbable. Où on ne sait d’ailleurs même plus vraiment où se trouve l’improbable, tant l’absurdité est devenue la norme. Alors, le détachement grandit, doucement, et on se retrouve face à face en étrangers si familiers. On pose les gestes sans chercher à se comprendre, on accepte que nos mots portent le vide. Il y a quelque chose de douillet dans notre indifférence, un certain soulagement à renoncer à s’expliquer. À peine un peu de mélancolie à la constatation de la vie qui passe.

On a dansé lentement, ce soir-là, sur le toit, en sentant que c’était la dernière fois. La fin d’un cycle, peut-être le début d’autre chose. C’était triste sans être douloureux. Les souvenirs étaient tous là, blottis sous la surface du moment, qui s’imposait comme une conclusion ni logique ni déraisonnable. Juste évidente.

J’ai commencé à m’éloigner, puis je me suis mis à courir peu à peu, de plus en plus vite. Dans ma tête, il y avait une guitare qui jouait de la poésie douce-amère. Sous mes pas, les feuilles craquaient au ralenti.

La bouteille et la mer


, p. 28-31.

Il avait toujours eu l’impression de ne pouvoir parler que comme on lance une bouteille à la mer.

Alors, parce qu’il avait le goût de la métaphore autant que du littoral, après bien des années dénuées de communication, il s’était mis à envoyer sur les flots des embarcations de verre et de sens. Tous les soirs, à marée descendante, quand celle-ci remportait au loin la mer avec elle, il se trouvait là, les pieds plantés entre l’ocre du sable et le sel du grand large, à accomplir les mêmes gestes. Scruter l’horizon auquel il allait confier sa bouteille, se pencher doucement vers la surface clapotante en tenant le récipient du bout des doigts, et puis, enfin, le laisser aller avec la délicatesse attentive de celui qui manipule un petit animal fragile.

Depuis qu’il avait instauré ce rituel, il ne cherchait plus à s’adresser à des gens; à la place il écrivait, à personne. Dans ce geste concret, il lui semblait se débarrasser de la superficialité qui étouffait, dans des échanges inaboutis, toutes ses relations aux autres. Son geste était une finalité en soi, à moins que la finalité ne se fût déjà trouvée au moment où la plume de son stylo achevait d’effleurer le papier.

C’était la perspective de ces mots, maladroitement mais affectueusement griffonnés entre deux tartines de confiture, ponctués de gorgées de café, qui lui permettait parfois d’esquisser un sourire lorsqu’il se pliait à l’appel autoritaire de son réveil. Il ne s’agissait cependant pas vraiment pour lui d’un plaisir littéraire. Il ne couvrait pas des pages d’encre par amour des phrases, mais simplement parce qu’il ne connaissait pas d’autre moyen de s’exprimer qui échappe à l’obstacle de la compréhension à atteindre.

Il se découvrait d’ailleurs lui-même au fil de ses bouteilles, et souvent il songeait qu’elles en savaient sans doute plus que lui à son propre sujet. Lui se contentait de jeter les mots et de les sceller d’un bouchon de liège protégé d’un anneau de cire, avant de les abandonner à l’infini néant de l’inconnu.

Il lui arrivait parfois d’imaginer ce que ses pages pouvaient bien devenir après qu’il s’en était défait, de se représenter quelqu’un qui en trouverait une, quelqu’un qui tenterait en retour de se faire une image de lui, à travers ses lignes. Mais il ne fantasmait jamais bien longtemps sur le destin hasardeux et les échouements possibles de ses messages. Il n’offrait pas des bouteilles à la mer en guise d’appel à l’aide ou de cri de détresse; il avait renoncé à être écouté déjà bien avant de commencer à les envoyer au gré des courants.

 

Il avait choisi sa plage de lancement avec soin. Jeter une bouteille à la mer est un acte profondément intime, d’autant plus lorsque celle-ci contient l’essentiel de l’intériorité d’une personne. C’est une affaire qui doit rester entre l’embouteilleur, les mouettes et les embruns. Il n’avait pas choisi sa plage pour son esthétique, mais pour sa discrétion déserte, à tout moment et en tout temps de l’année.

Il pouvait arriver qu’un promeneur égaré échoue sur son bout de bord de mer, cependant il arrivait presque toujours à se dérober aux regards au moment du lâcher. Les fois exceptionnelles où il échouait à son tour, il ne faisait jamais que s’attirer des coups d’œil curieux qui ne menaçaient pas pour autant sa routine.

Cependant, il avait récemment commencé à éprouver la désagréable sensation d’être épié. Pas par une paire d’yeux errant dans leur contemplation marine, mais plutôt par deux pupilles scrutatrices qui décortiquaient chacun de ses mouvements. Il essaya de surprendre du coin de l’œil la personne à qui appartenait ce regard intrusif, mais il ne parvint pas tout de suite à localiser sa présence. L’intensité de l’observation s’accroissait de jour en jour, et il finit par déceler dans son champ de vision une silhouette qui s’affirmait petit à petit, tandis qu’elle se rapprochait chaque fois à pas infimes, comme on apprivoise une bête farouche.

Et puis un soir, alors que l’importun – une importune, en fait – avait renoncé depuis longtemps à détourner le regard lorsque le sien lui reprochait sa présence, un soir donc, finalement, l’importune établit un contact sonore. Elle lui demanda s’il avait d’autres rituels établis après sa jetée de bouteille. Sa jetée de bouteille, ce fut exactement l’expression qu’elle employa. Il ne répondit pas, évidemment, et le soir suivant, elle poursuivit comme s’il se fût agi d’une phrase ininterrompue, … parce que sinon, je sais pas moi, on pourrait aller dîner par exemple. Il lui accorda un froncement de sourcils surpris, mais ne répliqua pas davantage, persuadé qu’elle se lasserait à la longue. Il n’y avait de toute façon plus beaucoup de distance à franchir entre eux et elle ne pourrait donc pas poursuivre éternellement sa manœuvre d’approche.

Mais elle semblait aussi ancrée que lui dans cette routine et reparaissait chaque jour sans faillir, s’attardant même toujours sur la plage après son départ. Il l’ignora tant qu’il pouvait, toutefois l’indifférence aussi a ses limites, et elle les dépassa rapidement pour s’installer comme un morceau d’habitude dans sa soirée. Il ne lui manifestait pas davantage d’attention, mais il était perceptible qu’il s’accoutumait à sa compagnie, devenue élément de son décor.

 

Elle passa plusieurs semaines à se taire avec lui, avant de finalement tenter à nouveau un dialogue. Je comprendrais si votre mère vous a bien éduqué et que vous ne parlez pas aux inconnus… Et, comme la fois précédente, elle attendit le lendemain pour achever son idée. …mais on est pas mal comme des connaissances maintenant, vous trouvez pas? Il ne trouvait pas. Ils ne se connaissaient pas, ils se côtoyaient face à la mer, avec une certaine familiarité tout au plus.

Elle laissa s’écouler les marées avant de se relancer. Moi, je vous connais bien, en tout cas. Elle disparut une journée et il se trouva pris d’une angoisse étrange lors de ce tout premier manquement, comme une inquiétude de ne pas la revoir. Elle revint cependant le jour suivant, avec un sourire qui demandait rhétoriquement si elle lui avait manqué. Et elle décréta : dîner, demain soir, neuf heures, en lui glissant un bout de papier pourvu d’une adresse.

Le lendemain elle n’était pas là et il ne regarda pas le papier. Le jour d’après non plus. Ni aucun jour de la semaine suivante. Ce ne fut en fait que bien des bouteilles plus tard, alors que le trou qu’elle avait laissé dans le paysage avait pris des proportions irrespirables, qu’il pressa enfin la sonnette, une bouteille de vin vide à la main. Elle lui ouvrit et il la lui indiqua en guise d’excuse, ce qui sembla lui suffire puisqu’elle s’effaça pour le laisser entrer.

Il fit quelques pas mal assurés à l’intérieur alors qu’elle refermait la porte derrière lui et l’observait s’avancer. Il lui jeta un coup d’œil en quête de confirmation, puis se décida enfin à se risquer jusque dans le salon. Il lui fallut une bonne poignée de secondes pour prendre conscience de ce qu’il avait sous les yeux. Les quatre murs de la pièce disparaissaient intégralement, du plancher au plafond, d’un coin à un autre, derrière des rangées d’étagères. Et ces étagères étaient recouvertes de centaines et de centaines de centaines de petites bouteilles à la mer, alignées côte à côte, toutes parfaitement identiques, toutes dépositaires de son écriture.

Je vous avais dit que je vous connaissais bien.