Et si les tarentules avaient des oreilles?


, p. 46-49.

J’ai eu la réponse à cette question après une longue conversation sur les arachnides, au cours de laquelle ma phobie était analysée par un couple : lui était un professionnel théorique de la peur, anxiologue du dimanche, elle, moralisatrice spécialisée dans tous les sujets. J’ai baissé ma tête comme si quelqu’un m’avait interpellé de sous la table et, visant les pieds de l’oratrice en question, je lui ai dit : vous avez une tarentule entre les jambes.

Un déchaînement prodigieusement rythmé se fit à l’instant même.

La dame, offusquée par ma phobie quelques instants auparavant, fit une cabriole digne d’une cascadeuse, et se retrouva dans la pièce d’à côté en une fraction de seconde.

Sa fille, une brave adolescente de quinze ans qui s’ennuyait à mourir, s’anima tout d’un coup, éclata de rire et regarda avec admiration la bestiole qui avait réussi à ridiculiser sa mère en public.

Le pseudo-psychothérapeute essaya de calmer la frénésie du moment en lançant une croisade à l’assaut du monstre, qui s’était enfui du côté de la chambre où madame s’était réfugiée, diamétralement opposée à moi.

Pour la première fois, j’étais reconnaissante envers une tarentule.

Objet de ma phobie depuis que je suis consciente de mon existence, j’ai toujours rêvé qu’un jour une force particulière me permettrait de lever le pied et d’écraser cette bête en criant : VICTOIRE!

Ce couple, je l’ai rencontré lors d’une cérémonie de remerciements organisée par un centre culturel, où j’avais joué dans une pièce de théâtre pour enfants. On y mettait en scène la phobie et la dame devenue critique dramatique trouva que j’avais admirablement bien joué mon rôle. J’ai eu la bêtise de lui avouer ma vraie phobie et toute leur conférence m’est tombée sur la tête.

« Est-ce que vous savez que les pattes de la tarentule évoquent le souvenir de la chevelure maternelle? », me lança sur un ton nonchalant le psy du dimanche. « Mais oui, évidemment », répondit sa femme comme si elle venait de terminer une thèse sur le sujet. Sans trop attendre ma réponse, mis en confiance par l’approbation de sa femme, il enchaîna : « Son abdomen représente le visage de la mère ; l’araignée renvoie à une femme cannibale menaçant son enfant de le dévorer de baisers. »

« Oh! oh! oh! », renchérit sa femme qui, insidieusement, disait plutôt « attention tu es coincée ». Ça me fit un tout autre effet : son double menton, sa bedaine, ses moustaches — je parle toujours de la femme — et ses lunettes rondes me rappelèrent vaguement un personnage. Mais oui, elle me rappelait le père Noël!

Oh celui-là, que j’ai cru en ce maudit bouffi.

Je rêvais 364 jours par année au cadeau qu’il allait me donner, mais aussi à son trajet, entre le ciel, le Pôle Nord et sa fabrique de jouets, qui ressemblait sûrement au magasin un dollar du coin, en plus grand.

Et un jour — fatalité — mon père me dit : « Viens, on va faire un tour dans le magasin des jouets. » Une forte déception s’empara de moi.

J’avais huit ans. C’était fini. J’avais compris.

Le psy des tarentules continua son discours, n’ayant même pas perçu dans mes yeux que j’étais déconnectée depuis plus de trois minutes. Il se fichait carrément de savoir si je l’écoutais, le comprenais, ou pas.

La jeune fille bâilla. Sa mère la toisa d’un regard criminel. La fille l’envoya se faire foutre du regard.

J’appréciais cette fille. Elle ne cherchait pas à faire bonne impression dans cet univers intellectuellement hypocrite. De temps à autre, elle me regardait d’un air agacé et ironique auquel je répondais par un sourire entendu. Nous étions complices mais muettes, sur le fond sonore monocorde de la voix du père, interrompue de temps à autre par le caquetage suraigu de la mère.

 

 

 

 

Il en était arrivé, dans son exposé psychanalytique, à un certain Hans, un pauvre petit enfant qui était apeuré par un fantasme concernant son pénis, que Freud aurait étudié. Je n’y compris rien, parce que j’avais raté le début du conte de Hans.

Il prit une petite pause, et conclut très solennellement :

« L’araignée symbolise votre mère, et votre phobie vient du fait qu’il vous est impossible de la tuer. » Il renversa pompeusement sa tête aux lauriers transparents sur le dossier de son fauteuil, me regarda avec une suprématie absolue et burlesque, en quête d’une réaction soumise de ma part, un sourire aux coins des lèvres.

« Monsieur, ma mère est morte! »

Je lâchai cette phrase sans aucune intention ni tristesse. C’était venu chez moi comme une réponse à sa quête. Je ne savais pas que ça le déstabiliserait terriblement.

Il se confondit en excuses, au point où je doutai qu’il était l’assassin de ma mère, et sa femme renchérit en se métamorphosant en professionnelle des condoléances.

Je me taisais toujours. Quand la fille sut que je n’avais pas de mère, elle me jeta un regard envieux. Je la comprenais.

« Mais alors tout s’explique! », s’écria le freudien de nouveau.

Il s’élança dans une contre-théorie sur l’araignée-lycose qui me culpabilisait parce que je croyais avoir tué ma mère, alors que la tarentule, elle, plongeait sa victime dans un profond état de léthargie qui conduisait à la mort. J’avais tué la tueuse.

Un fondu enchaîné vint me sauver de cette réalité.
Ma mère!
La même année où je sus que le père Noël n’existait pas, on m’informa que ma mère, morte il y a deux ans, ne reviendrait plus.

Une réponse maladroite à mes questionnements me suggéra qu’il n’y avait plus rien après cette vie-là.

J’avais huit ans et je confrontais le néant pour la première fois de ma vie. C’était pire que la torture. Quand je ne jouais pas pour oublier, je pleurais sur le dossier d’un fauteuil, mon néant à venir. Je vivais le deuil de ma mort inévitable.

Cette même année, j’ai commencé à écrire.

 

 

 

 

De temps à autre, je songeais à ma mère. Je voyais un peu partout des femmes qui lui ressemblaient… telle que je l’imaginais désormais. Elle était belle de cœur. Elle n’avait rien d’une tarentule.

« Vous me suivez? » Le psy du dimanche me rappela à la réalité amère. Je ne répondis pas. Je souris. Et c’est là que l’incident de la tarentule eut lieu.

Cinq minutes plus tard, tout rentra dans l’ordre. Le monsieur avait écrasé l’anthropophage bestiole, et sa femme avait bu une limonade et englouti un paris-brest qui lui avait remonté le moral. Du coup, elle reprit la tirade de son mari, insistant sur le ridicule de ma phobie. Bien sûr, ce n’était pas la tarentule qui lui avait fait peur, mais mon regard glacé par la frayeur.

Je regardai la jeune fille. Elle était si malheureuse. J’avais envie de la serrer dans mes bras, de la consoler, et de l’aider à rigoler sur le fait qu’elle avait une mère veuve noire et un père puceron.

Au fil des araignées, leur plaidoyer s’épuisa. Un silence bienheureux prit place. J’écoutais enfin la musique de fond. La vraie. L’Ode à la joie de Beethoven. La musique d’un sourd…

Je regardais autour de moi. C’était rempli de grosses têtes. Tous discutaient avec la même animation que mon couple « psy du dimanche » et « veuve noire ».

Des manifestos retentissaient. Il était question d’actualité scientifique, artistique et politique. Tous s’excitaient à débiter des flots d’information qu’ils avaient retenue de différents forums.

Je remarquais pourtant qu’ils ne communiquaient pas entre eux. Soliloques. Entretiens chimériques tous aussi mythiques que la tarentule italienne qui faisait danser les villageois pour guérir de son venin…

 

 

 

 

Je quittai ce lieu et marchai dans le noir. Un père Noël se tenait devant un magasin de jouets. Je me plantai devant lui pendant cinq minutes, dans une léthargie de morsure de tarentule, puis j’ai pleuré ma mère qui ne reviendrait plus jamais.